Quinze mois s'écoulèrent ainsi: quinze mois de calme et de bonheur dans la
vie de cinq individus, c'est presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant.
Le seul chagrin qu'éprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine
pâle et rêveuse. Alors il se hâtait d'en chercher la cause, et il
découvrait toujours qu'elle avait rapport à quelque alarme de son âme
pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages, car Valentine
n'avait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les
lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer, elle avait pris le
parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils,
et que _M. Lhéry_ (Bénédict) s'occupait de l'éducation de ce jeune homme,
sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle
avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de
Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sœur.
Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. S'il
n'avait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie.
Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton
d'une intrigue de sa femme avec un cuistre de province.
Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi qu'autrement.
Il s'était marié avec la ferme résolution de ne pas s'embarrasser de
madame de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première
danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient
envisager très-philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que
sa femme se créât de son côté des affections qui l'enchaînassent loin
de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce qu'il désirait, c'était
qu'elle agît avec prudence, et qu'elle ne le couvrît point, par une
conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui s'attache aux maris
trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en
paix sur ce point; et puisqu'il fallait nécessairement à cette jeune femme
abandonnée ce qu'il appelait une occupation de cœur, il aimait mieux la
lui voir chercher dans le mystère de la retraite qu'au milieu du bruit et
de l'éclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son
genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus
affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle
il était résolu d'accueillir toutes les démarches de Valentine.
La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles
causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les
susceptibilités de son esprit rigide s'engourdirent et se reposèrent dans
le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement,
un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint
à se dire que, loin d'être un sentiment dangereux, c'était là une vertu
héroïque et précieuse, que Dieu et l'honneur sanctionnaient leurs liens,
que son âme s'épurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes
utopies de la passion robuste et patiente vinrent l'éblouir. Elle osa bien
remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les
périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et
la gardait contre elle-même. La dévotion jusqu'alors avait été pour elle
comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement
repassés chaque jour pour la défense de ses mœurs; elle changea de nature
dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une
source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de
rempart à son cœur, l'ouvrirent de tous côtés aux attaques de la passion.
Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que l'ancienne. Comme elle
la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes
aspirations vers le ciel, elle l'accueillit avec imprudence, et se plut à
penser que l'amour de Bénédict l'avait allumée.
«De même que le feu purifie l'or, se disait-elle, l'amour vertueux élève
l'âme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour.»
Mais, hélas! Valentine ne s'aperçut point que cette foi, retrempée au feu
des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine,
et descendait à des alliances terrestres. Elle laissa ravager les forces
que vingt ans de calme et d'ignorance avaient amassées en elle; elle la
laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides,
et couvrir de ses fleurs trompeuses l'âpre et étroit sentier du devoir.
Ses prières devinrent plus longues; le nom et l'image de Bénédict s'y
mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus; elle s'en entourait
pour s'exciter à mieux prier: le moyen était infaillible, mais il était
dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des
nerfs irrités, un sang actif et brûlant; alors les regards et les paroles
de Bénédict ravageaient son cœur comme une lave ardente. Qu'il eût été
assez hypocrite ou assez habile pour présenter l'adultère sous un jour
mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.
Mais ce qui devait les préserver longtemps, c'était la candeur de ce jeune
homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il s'imaginait qu'au
moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine il devait perdre son
estime et sa confiance, si péniblement achetées. Il ne savait pas qu'une
fois engagée sur la pente rapide des passions on ne revient guère sur ses
pas. Il n'avait pas la conscience de sa puissance; l'eût-il eue, peut-être
ne s'en serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit
tout neuf et tout jeune.
Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quelles sublimes paradoxes
ils sanctionnaient leur imprudent amour.
--Comment pourrais-je t'engager à manquer à tes principes, disait Bénédict
à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu m'opposes!
moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps! moi qui te
tuerais avec moi, si l'on pouvait m'assurer de te posséder immédiatement
dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu!
--Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu m'a
envoyé pour m'apprendre à le connaître et à l'aimer, toi qui le premier
m'as fait concevoir sa puissance et m'as enseigné les merveilles de la
création. Hélas! je la croyais si petite et si bornée! Mais toi, tu as
grandi le sens des prophéties, tu m'as donné la clef des poésies sacrées,
tu m'as révélé l'existence d'un vaste univers dont le pur amour est le
lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés l'un
pour l'autre, et que l'alliance immatérielle contractée entre nous est
préférable à tous les liens terrestres.
Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin,
qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance; sa mère
l'accompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait
attentivement son jeune favori, et ne voulait point s'apercevoir du
malaise qu'elle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la
fenêtre, s'enivraient des parfums de la soirée, de calme, d'amour, de
mélodie et d'air pur. Jamais Valentine n'avait senti une si profonde
sécurité. L'enthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme,
et, sous le voile d'une juste admiration pour la vertu de son amant,
grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur
permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux
plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains s'enlacer.
Peu à peu, l'étreinte devint plus brûlante, plus avide; leurs sièges
se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux s'effleuraient et se
communiquaient l'électricité abondante qu'ils dégagent; leurs haleines se
mêlaient, et la brise du soir s'embrasait autour d'eux. Bénédict, accablé
sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la
fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et
appuya son front sur la main de Valentine, qu'il tenait toujours dans les
siennes. Ivre et palpitant, il n'osait faire un mouvement, de peur de
déranger l'autre main qui s'était glissée sur sa tête, et qui se promenait
mœlleuse et légère, comme le souffle d'un follet, parmi les flots rudes
et noirs de sa chevelure. C'était une émotion qui brisait sa poitrine
et qui faisait refluer tout son sang à son cœur. Il y avait de quoi en
mourir; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant
il craignait d'éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle
avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût
retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes
voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa
respiration, et comprimait l'ardeur de sa fièvre. Son silence finit
par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de
l'émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.
--N'est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui
faire entendre ou pour se dire à elle-même qu'il ne fallait pas désirer de
l'être davantage.
--Oh! dit Bénédict, en s'efforçant malgré lui d'assurer le son de sa voix,
il faudrait mourir ainsi!
Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s'approchait du pavillon,
retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer
Bénédict; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre
son cœur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant
de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d'une peur
vague, mais terrible; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers
la porte. Mais elle s'ouvrit avant qu'elle l'eût atteinte, et Catherine
essoufflée parut.
--Madame, dit-elle d'un air empressé et consterné, M. de Lansac est au
château!
Ce mot fit sur tous ceux qui l'entendirent le même effet qu'une pierre
lancée au sein des ondes pures et immobiles d'un lac; les cieux, les
arbres, les délicieux paysages qui s'y reflétaient se brisent, se tordent
et s'effacent; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute
une scène enchantée: ainsi fut rompue l'harmonie délicieuse qui régnait
en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de
bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme
les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine
d'anxiétés et d'alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses
bras.
--À jamais à vous! leur dit-elle en les quittant; nous nous reverrons
bientôt, j'espère; peut-être demain.
Valentin secoua tristement la tête; un mouvement de fierté et de haine
indéfinissable venait d'éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait
souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison;
cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu'il y goûtait.
--Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d'un air
martial qui la fit sourire d'attendrissement; sinon il aura affaire à moi!
--Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier? dit Athénaïs à madame de
Lansac en s'efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de
sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.
--Venez-vous, Bénédict? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc
qui s'ouvrait sur la campagne.
--Tout à l'heure, répondit-il.
Il suivit Valentine vers l'autre sortie, et tandis que Catherine éteignait
à la hâte les bougies et fermait le pavillon:
--Valentine!... lui dit-il d'une voix sourde et violemment agitée.
Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d'ailleurs le
sujet de ses craintes et de sa fureur?
Valentine le comprit, et lui tendant la main d'un air ferme:
--Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d'amour et de
fierté.
L'expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur
Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s'éloigna presque
tranquille.