XXII.

Bénédict s'enfonça dans le parc de Raimbault, et se jetant sur la mousse,

dans un endroit sombre, il s'abandonna aux plus tristes réflexions. Il

venait de rompre le dernier lien qui l'attachait à la vie; car il sentait

bien qu'après de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus

en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il

avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis

des traces de Valentine, il ne les verrait plus; ou s'il y retournait

quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté d'y chercher

ses souvenirs, naguère si doux, aujourd'hui si amers. Il lui semblait que

de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment

écoulés, et il se reprochait de n'en avoir point assez joui; il se

repentait des instants d'humeur qu'il n'avait pas réprimés; il déplorait

la triste nature de l'homme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies

qu'après les avoir perdues.

Désormais l'existence de Bénédict devenait effrayante; environné d'ennemis,

il serait la risée de la province; chaque jour une voix, partie de trop

bas pour qu'il pût se donner la peine d'y répondre, viendrait faire

entendre à ses oreilles d'insolentes et atroces railleries. Chaque jour

il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se

convaincre qu'il n'y avait plus d'espoir.

Cependant l'amour de soi, qui donne tant d'énergie aux naufragés près de

périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout.

Il fit d'incroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition,

un charme quelconque; ce fut en vain: son âme se refusait à admettre

aucune autre passion que l'amour. À vingt ans, quelle autre semble en

effet digne de l'homme? tout lui semblait terne et décoloré après cette

rapide et folle existence qui l'avait enlevé à la terre; ce qui eût été

trop haut pour ses espérances il y avait à peine un mois, lui paraissait

maintenant indigne de ses désirs. Il n'y avait au monde qu'un bonheur,

qu'un amour, qu'une femme.

Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans

un horrible dégoût de la vie, et résolut d'en finir. Il examina ses

pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son

dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.

Mais auparavant il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur; il

retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva

jusqu'au pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard

pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand

manoir; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les

convives s'étaient retirés. Bénédict n'entendit que la voix de la vieille

marquise qui paraissait assez animée. Elle partait d'un appartement au

rez-de-chaussée dont la fenêtre était entr'ouverte. Bénédict s'approcha,

et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions:

--Je vous assure, Madame, disait la marquise, que Valentine est

sérieusement malade, et qu'il faudrait faire entendre raison à M. de

Lansac.

--Eh! mon Dieu! Madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir

être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans

tout! Il me semble que votre intervention ou la mienne dans une pareille

circonstance ne peut être que fort inconvenante.

--Madame, je ne connais pas d'inconvenance, reprit l'autre voix, lorsqu'il

s'agit de la santé de ma petite-fille.

--Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis

que le mien, je m'expliquerais difficilement cet accès de sensibilité.

--Raillez tant qu'il vous plaira, Madame; je viens d'écouter à la porte de

Valentine, ne sachant point ce qui s'y passait, et me doutant de tout

autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu

de celle du cher mari, je suis entrée, et j'ai trouvé Valentine fort

souffrante, fort défaite; je vous assure que ce ne serait pas du tout le

moment...

--Valentine aime son mari, son mari l'aime, je suis bien certaine qu'il

aura pour elle tous les égards qu'elle exigera.

--Est-ce qu'une mariée d'un jour sait exiger quelque chose? est-ce qu'elle

a des droits? est-ce qu'on en tient compte?

La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict n'en put entendre

davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et

insensés, il le connut en cet instant.

«Ô abominable violation des droits les plus sacrés! s'écria-t-il

intérieurement; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés,

institutions, haine à vous! haine à mort! Et toi, Dieu! volonté créatrice,

qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite d'intervenir dans nos

destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et d'abjection,

je te maudis! Tu t'endors satisfait d'avoir produit, insoucieux de

conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur

de l'étouffer! Maudit sois-tu, maudites soient les entrailles qui m'ont

porté!»

En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme arma ses pistolets,

déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne

songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de

lucidité dans son délire, vint l'éclairer. Il y avait un moyen de sauver

Valentine d'une odieuse et flétrissante tyrannie; il y avait un moyen de

punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un

opprobre légal, au dernier des opprobres qu'on puisse infliger à la femme,

au viol.

«Oui, le viol! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier

que Bénédict était un naturel d'excès et d'exception). Chaque jour, au nom

de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main d'une

malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent

d'étouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la

société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante qui a su

résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d'un

maître exécré! Et il faut que cela soit ainsi!»

Et Valentine, la plus belle œuvre de la création, la douce, la simple, la

chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront! En vain

ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de

sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait

de la honte, cette infortunée! pas même la faiblesse de la maladie et

l'épuisement de la fièvre! Il y a sur la terre un homme assez misérable

pour dire: N'importe! et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce

crime! «Non, s'écria-t-il, cela ne sera pas! j'en jure par l'honneur de ma

mère!»

Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit

d'une petite toux sèche l'arrêta tout à coup. Dans l'état d'irritation où

il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce

léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.

Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite,

ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il

s'enfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle

à son ennemi.

M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où jusque-là il avait

logé par respect pour les convenances; il se dirigeait vers le château.

Ses vêtements exhalaient une odeur d'ambre que Bénédict détestait presque

autant que lui; ses pas faisaient crier le sable. Le cœur de Bénédict

battait haut dans sa poitrine; son sang ne circulait plus; pourtant sa

main était ferme et son coup d'œil sûr.

Mais au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la

hauteur de cette tête détestée, d'autres pas se firent entendre venant sur

les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contre-temps; un témoin

pouvait faire échouer son entreprise et l'empêcher, non pas de tuer Lansac,

il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine,

mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de l'échafaud le

fit frémir; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour

le crime héroïque que son amour lui dictait.

Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue:

--Eh bien! Franck, que vous a répondu madame la comtesse de Raimbault?

--Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.

--Fort bien; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef

de mon appartement.

--Monsieur ne rentrera pas?

--Ah! il en doute! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à

lui-même.

--C'est que, monsieur le comte... madame la marquise... Catherine...

--C'est fort clair; allez vous coucher.

Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit

son ennemi se rapprocher du château. Dès qu'il l'eut perdu de vue, sa

résolution lui revint.

--Je laisserais échapper cette occasion! s'écria-t-il, je laisserais

seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme

Valentine!

Il se mit à courir, mais le comte avait trop d'avance sur lui; il ne put

l'atteindre avant qu'il fût entré dans la maison.

Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un

prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle,

et monta au premier étage; car cette feinte d'aller s'entretenir avec sa

belle mère n'était qu'un arrangement de convenance pour ne pas énoncer à

son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec

la comtesse qu'elle le ferait appeler à l'heure où sa femme consentirait à

le recevoir. Madame de Raimbault n'avait pas consulté sa fille, comme on

le voit; elle ne pensait pas qu'il en fût besoin.

Mais au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le

pistolet toujours armé le suivait dans l'ombre, la demoiselle de compagnie

se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui

permirent son corps baleiné et ses soixante ans:

--Madame la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.

Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa

rapidement et dans l'obscurité; Bénédict chercha en vain, et ne put

découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.

Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les

lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne

fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses

souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter.

Son parti était pris; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son

mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la

fenêtre de Valentine, il l'avait reconnue la nuit aux longues veilles dont

la clarté de sa lampe rendait témoignage; mais comment en trouver la

direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible?

Il s'abandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était

situé au premier; il suivit une vaste galerie et s'arrêta pour écouter.

Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une

porte entr'ouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix

de femmes. C'était la chambre de la marquise; elle avait fait appeler

son beau-petit-fils pour l'engager à renoncer au bonheur de cette

première nuit, et Catherine, qu'on avait fait venir là pour attester

l'indisposition de sa maîtresse, s'en acquittait de son mieux pour

seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu

persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà

glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage;

il résistait poliment, et jurait sur son honneur d'obéir à l'ordre que

Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.

Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la

discussion, quoiqu'elle se fît à voix basse, dans la crainte d'attirer la

comtesse, qui eût détruit d'un mot tout l'effet de cette négociation.

«Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre? se demanda

Bénédict. Oh! je la lui donnerai, moi.

Et il s'avança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus

faible qui rampait sous une porte fermée; il y colla son oreille: c'était

là! Il le sentit au battement de son cœur et à la faible respiration de

Valentine, qu'il n'était sans doute donné qu'à un homme passionné comme il

l'était pour elle de saisir et de reconnaître.

Il s'appuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsqu'il lui

sembla qu'elle cédait; il la poussa et elle obéit sans bruit.

«Grand Dieu! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait

le torturer, l'attendait-elle donc?»

Il fit un pas dans cette chambre; le lit était placé de manière à masquer

la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe

de verre mat. Était-ce bien là? Il avança. Les rideaux étaient à demi

relevés; Valentine, toute habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude

témoignait assez de ses terreurs; elle était assise sur le bord de sa

couche, les pieds à terre; sa tête succombant à la fatigue s'était laissée

aller sur les coussins; son visage était d'une pâleur effrayante, et l'on

eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son

cou et de ses tempes.

Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce

lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de

Lansac retentirent dans le corridor.

Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son

pistolet; là l'ennemi ne pouvait lui échapper, il n'avait qu'un mouvement

à faire pour l'étendre mort avant qu'il eût effleuré seulement le lin de

la couche nuptiale.

Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine, éveillée en sursaut,

jeta un faible cri et se redressa précipitamment; mais, ne voyant rien,

elle prêta l'oreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva

et courut vers la porte.

Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa

cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse;

mais Valentine n'avait eu d'autre intention que de verrouiller sa porte.

Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand

étonnement de Valentine et de Bénédict; celui-ci s'était caché de nouveau,

lorsqu'on frappa doucement. Valentine ne répondit pas; mais Bénédict,

penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration

entrecoupée; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées

contre le verrou qui la défendait.

«Courage, Valentine! allait-il s'écrier, nous sommes deux pour soutenir

l'assaut!» lorsque la voix de Catherine se fit entendre.

--Ouvrez, Mademoiselle, disait-elle; n'ayez plus peur; c'est moi, je suis

seule. _Monsieur_ est parti; il s'est rendu aux raisons de madame la

marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer.

Oh! nous vous avons faite bien plus malade que vous n'êtes, j'espère,

ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras.

N'allez pas vous aviser de l'être aussi sérieusement que nous nous en

sommes vantées, au moins!

--Oh! tout à l'heure je me sentais mourir, répondit Valentine en

l'embrassant; mais à présent je suis mieux, tu m'as sauvée encore pour

quelques heures. Après, que Dieu me protège!

--Eh! mon Dieu, chère enfant! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc?

Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.

--Non, Catherine, va te reposer. Voici bien des nuits que je te fais

passer. Va-t'en; je l'exige. Je suis mieux; je dormirai bien. Seulement

enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison

sera fermée.

--Oh! n'ayez pas peur. Tenez, voici qu'on ferme déjà; n'entendez-vous pas

rouler la grosse porte?

--Oui, c'est bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice!

La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer; elle

craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle

céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la

clef.

--Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me

sonnerez?

--Oui, sois tranquille, dors bien, répondit Valentine.

Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains

sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée; puis

elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la raideur que

donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir.

Il eût pu se montrer tout à fait sans qu'elle y prît garde. Les bras

pendants, l'œil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide

statue; ses facultés semblaient épuisées, son cœur éteint.

Valentine(#17251) · 第 31 / 50 题