XX.

Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y

a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se

méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir

la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle

eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer

celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si

multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec

une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs

impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque

instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire

Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait

dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa

tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la

nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine

se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il

pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.

Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage,

obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de

Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle

était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne

pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa

rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi

nettement les objets que dans le jour.

Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une

immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour

venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut

sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa

voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par

ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut

forcée de s'asseoir.

Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu,

déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son

billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry,

de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous

les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine,

d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers

lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave,

réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a

plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.

Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa

vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon;

quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict

crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de

l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore

une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le

lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui,

Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.

Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était

une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer

dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus

pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle

tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.

Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur

la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à

se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de

pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine

cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt

ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était

en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer

ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine

effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine

s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict

fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.

Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces

deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles

sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint

faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix

coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le

lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler?

où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une

femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict

se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la

lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la

cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses

regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant

droit à elle:

--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son

bras.

--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame

vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez

jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous

seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue

sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois

le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh!

Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;

vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.

Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'œil triste et inquiet sur

le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son

foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade

autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha

partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.

Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques

instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement

habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit

que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa

nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le

parc.

Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa

fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre

de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son

père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait

une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant

le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le

monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers

elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation

maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue

en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre

_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder

des _égards_ et des soins.

Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était

pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps

en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa

tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand

la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel,

l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.

Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à

coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse.

On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs

disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché.

Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel.

Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée

théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile

satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.

Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de

cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de

compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la

fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise

leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur

jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se

leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de

psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit

en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais

cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par

une vieille espiègle du temps de la Dubarry.

En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un

écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait

présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en

même temps:

--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille!

--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour

les demi-toilettes.

Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;

mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous

les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre

avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour

mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés

péniblement:

«Valentine, il serait encore temps de dire non.»

Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais

plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur

une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard,

refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs

personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa

toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son

voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la

regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle

résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.

Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de

Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des

gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans

danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut

bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres

étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui

était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.

Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce

de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de

reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et

qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège.

Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments

qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la

cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et

recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre

quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,

Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.

Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de

la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la

jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais

assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame

de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était

beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait

peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant

aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être

de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour

Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se

raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de

pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se

plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.

Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la

ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et

arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et

la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.

Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment

fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa

l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse

pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu

d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place

très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du

château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents

personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme

le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds

qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui

absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les

rangs de la société, c'est là le plaisir.

Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez

d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de

celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays

de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des

parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné

à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait

écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire

dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château,

où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un

peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre

figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent,

à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui

n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette

même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les

carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sœur ou sa

fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la

patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps

occupée et qu'il n'occuperait plus.

Valentine(#17251) · 第 28 / 50 题