Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y
a tant d'innocence et de pureté dans le premier amour de la vie, qu'il se
méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir
la cause des chagrins de Bénédict; elle le voyait malheureux, et elle
eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de s'avouer
celle qui l'accablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si
multipliés dans la plus pure conscience! Comment la femme jetée, avec
une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs
impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque
instant avec eux? Valentine trouva aisément des motifs pour croire
Bénédict atteint d'un malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait
dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme l'affligeait par sa
tristesse et par son incurie de l'avenir; elle avait aussi parlé de la
nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine
se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il
pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.
Il était assez difficile de s'échapper la veille même de son mariage,
obsédée comme elle l'était des attentions et des petits soins de M. de
Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire qu'elle
était couchée si on la demandait, et pour ne pas perdre de temps, pour ne
pas revenir sur une résolution qui commençait à l'effrayer, elle traversa
rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein; on voyait aussi
nettement les objets que dans le jour.
Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une
immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour
venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce n'était pas lui et fut
sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa
voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par
ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut
forcée de s'asseoir.
Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu,
déterminé à suivre religieusement la marche qu'il s'était tracée dans son
billet, il voulait entretenir Valentine de sa séparation d'avec les Lhéry,
de ses incertitudes pour le choix d'un état, de son isolement, de tous
les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine,
d'entendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers
lui le courage de vivre ou de mourir. Il s'attendait à la trouver grave,
réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a
plus, il s'attendait presque à ne pas la voir du tout.
Quand il l'aperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa
vitesse; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon;
quand sa douleur s'exprima en dépit d'elle-même par des larmes, Bénédict
crut rêver. Oh! ce n'était pas là de la compassion seulement, c'était de
l'amour! Un sentiment de joie délirante s'empara de lui! il oublia encore
une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le
lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui,
Valentine qui l'aimait et qui ne le lui cachait plus.
Il se jeta à genoux devant elle; il baisa ses pieds avec ardeur. C'était
une trop rude épreuve pour Valentine: elle sentit tout son sang se figer
dans ses veines, sa vue se troubla; la fatigue de sa course rendant plus
pénible encore la lutte qu'elle s'imposait pour cacher ses pleurs, elle
tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.
Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils n'essayèrent pas de se tromper sur
la nature du sentiment qu'ils éprouvaient; ils ne cherchèrent point à
se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de
pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine
cacha son front brûlant sur l'épaule de Bénédict; mais ils avaient vingt
ans, ils aimaient pour la première fois, et l'honneur de Valentine était
en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il n'osa seulement pas prononcer
ce mot d'amour qui effarouche l'amour même. Ses lèvres osèrent à peine
effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine
s'il existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict
fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.
Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces
deux heures de transport et d'oubli, avaient-ils échangé quelques paroles
sur leur situation, lorsque le timbre clair de l'horloge du château vint
faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix
coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le
lendemain... Mais comment quitter Bénédict? que lui dire pour le consoler?
où trouver la force de l'abandonner dans un tel moment? L'apparition d'une
femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict
se tapit précipitamment dans le buisson; mais, à la vive clarté de la
lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine qui la
cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses
regards; mais elle sentit qu'elle ne devait pas le faire, et marchant
droit à elle:
--Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle en se penchant toute tremblante à son
bras.
--Pour l'amour de Dieu, rentrez, Mademoiselle, dit la bonne femme; madame
vous a déjà demandée deux fois, et, comme j'ai répondu que vous vous étiez
jetée sur votre lit, elle m'a ordonné de l'avertir aussitôt que vous
seriez éveillée; alors l'inquiétude m'a prise, et comme je vous avais vue
sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois
le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh!
Mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin! Vous avez tort;
vous devriez au moins me dire d'aller avec vous.
Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup d'œil triste et inquiet sur
le buisson, et laissa volontairement à la place qu'elle quittait son
foulard, celui qu'elle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade
autour de la ferme. Lorsqu'elle fut rentrée, sa nourrice le chercha
partout, et remarqua qu'elle l'avait perdu dans cette promenade.
Valentine trouva sa mère qui l'attendait dans sa chambre depuis quelques
instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement
habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit
que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre l'air, et que sa
nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le
parc.
Alors madame de Raimbault entama une grave dissertation d'affaires avec sa
fille; elle lui fit remarquer qu'elle lui laissait le château et la terre
de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout l'héritage de son
père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait
une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant
le bon ordre qu'elle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le
monde, dans le cours de sa vie, l'excellente conduite de sa mère envers
elle. Elle entra dans des détails d'argent qui firent de cette exhortation
maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue
en lui disant qu'elle espérait, au moment où la loi allait les rendre
_étrangères_ l'une à l'autre, trouver Valentine disposée à lui accorder
des _égards_ et des soins.
Valentine n'avait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était
pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et de temps
en temps un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa
tristement les mains de sa mère, et s'apprêtait à se mettre au lit quand
la demoiselle de compagnie de sa grand'mère vint, d'un air solennel,
l'avertir que la marquise l'attendait dans son appartement.
Valentine se traîna encore à cette cérémonie; elle trouva la chambre à
coucher de la vieille dame accoutrée d'une sorte de décoration religieuse.
On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs
disposées en bouquets d'église entouraient un crucifix d'or guilloché.
Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur l'autel.
Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée
théâtralement dans son grand fauteuil, s'apprêtait avec une puérile
satisfaction à jouer sa petite comédie d'étiquette.
Valentine s'approcha en silence, et, parce qu'elle était pieuse de
cœur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de
compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, d'un air à la
fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise
leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur
jeune maîtresse; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se
leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de
psaumes, chevrota un cantique avec sa demoiselle de compagnie, et finit
en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais
cérémonie sainte et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par
une vieille espiègle du temps de la Dubarry.
En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur l'autel) un
écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait
présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en
même temps:
--Dieu vous donne, ma fille, les vertus d'une bonne mère de famille!
--Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand'mère; ce sera pour
les demi-toilettes.
Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin;
mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous
les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre
avec un billet qu'une vieille femme des environs lui avait remis pour
mademoiselle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés
péniblement:
«Valentine, il serait encore temps de dire non.»
Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever; mais
plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur
une chaise, quand sa mère entra, lui reprocha d'être si fort en retard,
refusa de croire son indisposition sérieuse, et l'avertit que plusieurs
personnes l'attendaient déjà au salon. Elle l'aida elle-même à faire sa
toilette; et quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son
voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la
regarderait peut-être passer; elle aima mieux qu'il vit sa pâleur, et elle
résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.
Elle trouva au salon quelques voisins d'un rang secondaire; car madame de
Raimbault, ne voulant point d'apparat à cette noce, n'avait invité que des
gens _sans conséquence_. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans
danseraient au bout du parc au pied de la colline. M. de Lansac parut
bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée d'ordres
étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui
était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.
Valentine, en s'agenouillant devant l'autel, sortit un instant de l'espèce
de torpeur où elle était tombée; elle se dit qu'il n'était plus temps de
reculer, que les hommes venaient de la forcer à s'engager avec Dieu, et
qu'il n'y avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège.
Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments
qu'elle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la
cérémonie, l'effort surhumain qu'elle s'était imposé pour être calme et
recueillie l'ayant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre
quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et d'attachement,
Catherine s'assit au pied de son lit et ne la quitta point.
Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de
la vallée, le mariage d'Athénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi la
jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais
assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que madame
de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était
beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait
peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant
aussi vite à épouser un homme qu'elle n'aimait guère. Par suite peut-être
de l'esprit de contradiction qu'on reproche aux femmes, son affection pour
Bénédict se réveilla précisément au moment où il n'était plus temps de se
raviser, et, au retour de l'église, elle _régala_ son mari d'une scène de
pleurs fort _ennuyante_. C'est ainsi que s'exprimait Pierre Blutty en se
plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.
Néanmoins la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la
ferme qu'au château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et
arrière-cousins; les Blutty n'étaient pas moins riches en parenté, et
la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.
Dans l'après-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment
fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa
l'arène gastronomique aux vieillards, et l'on se rassembla sur la pelouse
pour commencer le bal; mais la chaleur était extrême: il y avait peu
d'ombrage en cet endroit, et autour de la ferme il n'y avait pas de place
très-commode pour danser. Quelqu'un insinua qu'il y avait auprès du
château une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents
personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme
le dandy; pour s'amuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds
qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui
absorbent l'air qu'il respire; dans tous les pays du monde, dans tous les
rangs de la société, c'est là le plaisir.
Madame Lhéry accueillit cette idée avec empressement; elle avait mis assez
d'argent à la toilette de sa fille pour désirer qu'on la vît en regard de
celle de mademoiselle de Raimbault, et qu'on parlât dans tout le pays
de sa magnificence. Elle s'était scrupuleusement informée du choix des
parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on n'avait destiné
à celle-ci que des ornements simples et de bon goût; madame Lhéry avait
écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire
dans tout son éclat, elle proposa d'aller se réunir à la noce du château,
où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un
peu; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre
figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent,
à l'église. Mais l'obstination de sa mère, le désir de son mari, qui
n'était pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette
même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les
carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sœur ou sa
fiancée. Athénaïs vit en soupirant s'installer, les rênes en main, dans la
patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps
occupée et qu'il n'occuperait plus.