Louise, en apprenant l'arrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre d'adieu
à sa sœur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance
pour l'amitié qu'elle lui avait témoignée, et lui dit qu'elle allait
attendre à Paris l'effet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur
rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande, et
d'attendre que l'amour de son mari eût consolidé le succès qu'elle devait
en attendre.
Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par l'intermédiaire
d'Athénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son
prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage.
Effrayée de l'air sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict,
elle n'osa chercher un dernier entretien avec lui. Mais le matin même de
son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de
lui dire une parole, il la pressa contre son cœur en fondant en larmes.
Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se
dire qui adoucît leur peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer
ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu
le cœur de Louise; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit s'évanouir
la dernière espérance qui lui restât d'approcher de Valentine.
Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère
l'accablaient à l'envi de prévenances et d'affection, il ne lui en restait
pas une; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si
flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Qu'allait-il devenir?
Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents; il sentait
bien qu'après l'affront fait à leur fille il ne devait plus rester à leur
charge. N'ayant pas assez d'argent pour aller habiter Paris, et pas assez
de courage, dans un moment aussi critique, pour s'y créer une existence à
force de travail, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller
habiter sa cabane et son champ, en attendant qu'il eût repris la volonté
d'aviser à quelque chose de mieux.
Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens,
l'intérieur de sa chaumière; ce fut l'affaire de quelques jours. Il loua
une vieille femme pour faire son ménage, et il s'installa chez lui après
avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry
sentit s'évanouir tout le ressentiment qu'elle avait conçu contre lui et
pleura en l'embrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le
retenir à la ferme; Athénaïs alla s'enfermer dans sa chambre, où la
violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car
Athénaïs était sensible et impétueuse; elle ne s'était attachée à Blutty
que par dépit et vanité; au fond de son cœur elle chérissait encore
Bénédict, et lui eût accordé son pardon s'il eût fait un pas vers elle.
Bénédict ne put s'arracher de la ferme qu'en donnant sa parole d'y revenir
après le mariage d'Athénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa
maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre
ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait
son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots
de l'âtre, un sentiment de tristesse et de découragement s'empara de lui.
À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, l'espérance et
l'amour, c'est une triste fin que l'isolement et la pauvreté!
Ce n'est pas que Bénédict fût très-sensible aux avantages de la richesse,
il était dans l'âge où l'on s'en passe le mieux; mais on ne saurait nier
que l'aspect des objets extérieurs n'ait une influence immédiate sur nos
pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la
ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en
comparaison de l'ermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge
en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre,
disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées
de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de
quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce n'était pas là de
quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste
méditation. Le paysage qu'il découvrait par sa porte entr'ouverte, quoique
pittoresque et vigoureusement dessiné, n'était pas non plus de nature à
donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée
de genêts épineux le séparait du chemin raide et tortueux qui se déroulait
comme un serpent sur la colline opposée, et, s'enfonçant dans les houx et
les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber
brusquement des nues.
Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes
années qui s'étaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un
charme mélancolique à sa retraite. C'était sous ce toit obscur et décrépit
qu'il avait vu le jour; auprès de ce foyer, sa mère l'avait bercé d'un
chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier
escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa
cognée sur l'épaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi
de vagues souvenirs d'une sœur plus jeune que lui dont il avait agité le
berceau, de quelques vieux parents, d'anciens serviteurs. Mais tout
cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se
rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.
«Ô mon père! ô ma mère! disait-il aux ombres qu'il voyait passer dans
ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez
reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux
héritage, vous ne me l'avez pas transmis. Où sont ici pour moi la
simplicité du cœur, le calme de l'esprit, les véritables fruits du
travail? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui
vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître;
car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et
qui devait profiter de vos labeurs. Hélas! l'éducation a corrompu mon
esprit; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et
détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du
pauvre, je les ai perdues; aujourd'hui je reviens en proscrit habiter
cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. C'est pour moi la terre
d'exil que cette terre fécondée par vos sueurs; ce qui fit votre richesse
est aujourd'hui mon pis-aller.»
Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce qu'il
eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce qu'elle fût devenue
si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude
et chétive; et il s'applaudissait de n'avoir pas même essayé de la
détourner de ses devoirs.
Et pourtant il se disait aussi qu'avec l'espoir d'une femme comme
Valentine il aurait eu des talents, de l'ambition et une carrière.
Elle eût réveillé en lui ce principe d'énergie qui, ne pouvant servir à
personne, s'était engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la
misère, ou plutôt elle l'aurait chassée; car, pour Valentine, Bénédict ne
voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.
Et elle lui échappait pour jamais; Bénédict retombait dans le désespoir.
Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que dans trois
jours Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce
qu'un instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne
s'était arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un
autre homme que lui. Il s'était bien résigné à ne la posséder jamais; mais
voir ce bonheur passer aux bras d'un autre, c'est ce qu'il ne croyait pas
encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus
prochaine de son malheur, il s'était obstiné à croire qu'elle n'arriverait
point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même
au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne s'en était pas
vanté, dans la crainte de passer pour un fou; mais il avait réellement
compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point s'accomplir, il
maudissait Dieu qui lui en avait suggéré l'espérance et qui l'abandonnait.
Car l'homme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie; il a
toujours besoin d'y croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour
l'accuser de ses fautes.
Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour qu'il rôdait
autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac.
Le secrétaire d'ambassade était empressé, gracieux, presque triomphant.
La pauvre Valentine était pâle, abattue; mais elle avait l'air doux et
résigné; elle s'efforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.
Cela était donc bien sûr, cet homme était là! il allait épouser Valentine!
Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains, et passa douze heures dans un
fossé, absorbé par un désespoir stupide.
Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une
soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des
progrès si rapides qu'il avait bien fallu s'avouer le mal à elle-même;
mais entre la conscience de sa faute et la volonté de s'y abandonner, il y
avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict n'étant plus là pour
détruire d'un regard tout l'effet d'une journée de résolutions. Valentine
était pieuse; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec
l'espoir de revenir à ce qu'elle croyait avoir éprouvé pour lui.
Mais dès qu'il parut elle sentit combien cette bienveillance aveugle
et indulgente qu'elle lui avait accordée était loin de constituer une
affection véritable; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son
imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée
auprès de lui. Elle ne l'écoutait plus qu'avec distraction, et ne lui
répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude; mais
quand il vit que le mariage n'en marchait pas moins, et que Valentine
ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola
facilement d'un caprice qu'il ne voulut pas pénétrer et qu'il feignit de
ne pas voir.
La répugnance de Valentine augmentait pourtant d'heure en heure; elle
était pieuse et même dévote par éducation et par conviction. Elle
s'enfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver,
dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour
revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques
fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus d'intensité à
la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus
épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère s'étonnait de sa tristesse,
s'en offensait sérieusement, et l'accusait de vouloir jeter de la
contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cœur d'une mère. Il est
certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement madame de Raimbault.
Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fît sans éclat et sans
luxe à la campagne. Tels qu'ils étaient, il lui tardait beaucoup d'en être
dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence
de Valentine l'avait toujours extraordinairement gênée.
Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il
s'arrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine
une fois avant d'en finir pour jamais avec elle; car il se flattait
presque de ne l'aimer plus quand elle aurait subi les embrassements de
M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de
consolation et de bonté, ou qu'elle le guérirait par la pruderie d'un
refus.
Il lui écrivit:
«MADEMOISELLE,
Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez; vous m'avez appelé
votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre
estime et de votre confiance. Vous m'avez fait espérer, dès cet instant,
que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances
difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux; j'ai besoin de vous
voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si
supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je
connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des
dangers quand il s'agit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise;
je sais ce que vous pouvez. C'est au nom d'une amitié aussi sainte, aussi
pure que la sienne, que je vous prie à genoux d'aller vous promener ce
soir au bout de la prairie.
«BÉNÉDICT.»