Mais à peine Bénédict fut-il seul que, n'éprouvant plus l'effet de
l'attendrissement, il s'étonna d'en avoir ressenti un si vif, et ne
s'expliqua cette émotion qu'en l'attribuant à un sentiment d'amour-propre
flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la
marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et
sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à
la fois de trois femmes dont la moins belle eût rempli d'orgueil le cœur
de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de
vanité qui s'élevaient en lui. C'était une rude épreuve pour sa raison,
il le sentait bien. Pour y résister il se mit à penser à Valentine, à
celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait
nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait l'amour de
celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les
amants. Mais quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de
la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès qu'il se
trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon
de l'orgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en
triompha.
Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un
homme fortement épris, il se dit qu'il fallait arrêter son choix sur l'une
d'elles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres.
Athénaïs fut la première fleur qu'il retrancha de cette belle couronne;
il jugea qu'elle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance
dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui
firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se
chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.
Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur
Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et
l'opinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes
châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur d'une femme
si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque
chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être l'amour
qu'il avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la
portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de
dévouement; sa jeunesse, avide d'une gloire quelconque, appelait l'opinion
en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un
cartel au géant de la contrée, jaloux qu'ils étaient de faire parler d'eux,
ne fût-ce que par une chute glorieuse.
Le refus de Louise, qui d'abord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait
maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si
grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité,
Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle
réussi au delà de son désir. Dans toute vertu il y a un peu d'espoir de
récompense; elle n'eut pas plus tôt repoussé Bénédict qu'elle en souffrit
amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait
plus de véritable générosité, plus d'affection délicate et forte qu'il n'y
en avait eu dans sa propre conduite. Louise s'élevait à ses propres yeux
presque au-dessus de l'héroïsme dont il se sentait capable lui-même;
c'était de quoi l'émouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle
carrière d'émotions et de désirs.
Si l'amour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme l'amitié
ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise; mais ce qui
fait l'immense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve
son essence divine, c'est qu'il ne naît point de l'homme même; c'est que
l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne
l'ôte par un acte de sa volonté; c'est que le cœur humain le reçoit d'en
haut sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes
dans les desseins du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est
en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour
le détruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces
auxiliaires qu'on lui donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié,
la confiance, la sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés
subalternes; il les a créés, il les domine, il leur survit.
Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine? Elle lui
ressemblait moins; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités;
elle devait sans doute le comprendre et l'apprécier moins... c'est
celle-là qu'il devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès
qu'il la vit, les qualités qu'il n'avait pas en lui-même: il était inquiet,
mécontent, exigeant envers la destinée; Valentine était calme, facile,
heureuse à propos de tout. Eh bien! cela n'était-il pas selon les desseins
de Dieu? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes,
n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était nécessaire à
l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans
lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict, pour apporter le
repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la
société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde,
coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les
hommes l'ont détruit; à qui la faute? Faut-il que, pour respecter la
solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous?
Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle,
les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant
le frôlement de ses vêtements contre le feuillage; mais quand elle
l'eut regardé, quand elle eut compris qu'il s'était renfermé dans son
inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande
le résultat de ses réflexions.
--Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s'asseyant
à son côté. Je vais m'expliquer mieux.
Ce mot de _sœur_ fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle
avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.
--Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au
contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont
point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi
mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus
dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance
qu'un frère doit à sa sœur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion;
et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je
connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans
but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à
sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût
libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu
lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle
autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais
jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à
Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les
obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne
me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état
de mon cerveau.
--En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à
détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?
--Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout
mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime
Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui
couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur
la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en
heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la
rendre plus supportable?
--J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous
vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous
dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra
d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.
--Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?
--J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.
--Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien
ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.
--Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit
jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...
--M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me
casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me
plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon
à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je
veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à
ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la
vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres,
avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes
propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.
--Parlez-vous sérieusement?
--Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible
de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à
l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans
de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves
chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon
énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme
comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles
heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse
commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de
duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets
à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse!
Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être
électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires
de préfecture. Qu'ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux
à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de
basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un _lot_ de moutons, préfets à la
livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de _pistoles_;
et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude
ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille
entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le
moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés
de _jouir de la vie_: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa
splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'_homme_ vers
laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise,
croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?
--Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer
cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux
vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente
activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en
faire un emploi utile à la société?
--Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La _société_ n'a pas
besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce
grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit
nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire
servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je
méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres.
Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il
en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise,
la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où
l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche
la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes
les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes,
servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et
l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation;
dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois
_citoyen_? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses
besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais
jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra
que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal,
afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les
mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le
ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée
des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente;
tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en
paix.
--Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce
besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience,
si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos
qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la
première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit
ce ridicule amour...
--Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais
le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui
me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la
douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré
depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu
de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la
lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse
l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare
toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise!
ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me
deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter
avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et
nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que
serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule
chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes
souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui
est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec
ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces
paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de
son cœur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur
et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue.
Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.
--Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai
fait tout le mal.