XVI.

Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate,

lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit d'un ton ferme:

--Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de

chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit n'est pas tellement bruyante

autour de cette demeure, et mon sommeil n'était pas tellement profond, que

j'aie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession

que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à

présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de l'état de

mon cœur.

Louise s'arrêta et le regarda en face pour savoir s'il ne raillait point;

mais l'expression de son visage était si parfaitement calme qu'elle resta

stupéfaite.

--Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid,

lui répondit-elle; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne

s'agit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un

jeu.

--À Dieu ne plaise! dit Bénédict avec force; il s'agit de l'affection la

plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous l'a dit, et

j'en jure sur mon honneur, j'aime Valentine de toutes les puissances de

mon âme.

Louise joignit les mains d'un air atterré, et s'écria en levant les yeux

au ciel:

--Quelle insigne folie!

--Pourquoi? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui

renfermait tant d'autorité.

--Pourquoi? répéta Louise; vous me le demandez! Mais, Bénédict, êtes-vous

sous la puissance d'un rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée?

Vous aimez ma sœur, vous me le dites; et qu'espérez-vous donc d'elle,

grand Dieu?

--Ce que j'espère?... le voici, répondit-il: j'espère l'aimer toute ma

vie.

--Et vous pensez peut-être qu'elle vous le permettra?

--Qui sait?... peut-être.

--Mais vous n'ignorez pas qu'elle est riche, qu'elle est d'une haute

naissance...

--Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et j'ai bien osé

vous aimer! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous

m'avez repoussé?

--Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort; mais

Valentine n'a pas vingt ans, et en supposant qu'elle n'eût pas les

préjugés de la naissance...

--Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.

--Comment le savez-vous?

--Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de

la même époque, ce me semble.

--Mais oubliez-vous qu'elle dépend d'une mère vaine et inflexible, d'un

monde qui ne l'est pas moins? qu'elle est fiancée à M. de Lansac? qu'elle

ne peut enfin rompre les liens qui l'enchaînent à ses devoirs sans attirer

sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans

détruire à jamais le repos de toute sa vie?

--Comment ne saurais-je pas tout cela?

--Eh bien! enfin, qu'attendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre?

--De la sienne, rien; de la mienne tout...

--Ah! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre

caractère! Est-ce cela? Je vous ai entendu quelquefois développer cette

utopie; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus qu'un homme, vous

n'y parviendrez pas. Dès cet instant, j'entre en résistance ouverte contre

vous; je renoncerais plutôt à voir ma sœur que de vous fournir l'occasion

et les moyens de compromettre son avenir...

--Oh! quelle chaleur d'opposition! dit Bénédict avec un sourire, dont

l'effet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sœur... vous m'avez

permis, vous m'avez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous

ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, j'en aurais

réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu

passer dans ma vie sans y faire impression; mais vous ne l'avez pas voulu,

vous avez rejeté des vœux qui, maintenant j'y songe de sang-froid, ont dû

vous sembler bien ridicules... Vous m'avez repoussé du pied dans cette mer

d'incertitudes et d'orages; je me prends à suivre une belle étoile qui me

luit; que vous importe?

--Que m'importe? quand il s'agit de ma sœur, de ma sœur dont je suis

presque la mère!...

--Ah! vous êtes une mère bien jeune! dit Bénédict avec un peu d'ironie.

Mais, écoutez, Louise; je serais presque tenté de croire que vous

manifestez toutes ces craintes pour me railler, et dans ce cas vous

devez avouer que, depuis le temps qu'elle dure, j'ai assez bien subi la

plaisanterie.

--Que voulez-vous dire?

--Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sœur, quand

vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont

fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile

apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que j'y peux

porter... Rassurez-vous, bonne Louise; vous m'avez donné, il n'y a pas

longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à

profit peut-être. Je n'irai plus m'exposer à mettre aux pieds d'une femme

telle que Valentine ou Louise l'hommage d'un cœur comme le mien. Je

n'aurai plus la folie de croire qu'il ne s'agit, pour attendrir une femme,

que de l'aimer avec toute l'ardeur d'un cerveau de vingt ans, que, pour

effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le

cri de la mauvaise honte, il suffise d'être dévoué à elle corps et âme,

sang et honneur. Non, non, tout cela n'est rien aux yeux des femmes; je

suis le fils d'un paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut

plus; je n'ai pas la prétention d'être aimé. Il n'est qu'une pauvre

bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusqu'ici, ait pu

songer à descendre jusqu'à moi.

--Bénédict! s'écria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle

moquerie, je le vois bien; c'est un sanglant reproche que vous m'adressez.

Oh! vous êtes bien injuste; vous ne voulez pas comprendre ma situation;

vous ne songez pas que si je vous avais écouté, ma conduite envers votre

famille aurait été odieuse; vous ne me tenez pas compte de la vertu qu'il

m'a fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh! vous ne voulez rien

comprendre!

La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée d'en avoir trop

dit. Bénédict étonné la regarda attentivement. Son sein était agité, une

rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le

cacher. Bénédict comprit qu'il était aimé...

Il s'arrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour

saisir celle de Louise; il craignit d'être trop ardent, il craignit d'être

trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il?

Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict

n'était plus auprès d'elle.

Valentine(#17251) · 第 24 / 50 题