VIII.

Valentine s'élança hors de la chambre. L'arrivée de M. de Lansac était

pour elle un incident agréable; elle voulait lui faire prendre part à son

bonheur; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit qu'il l'avait

dérouté en lui répondant qu'il n'avait pas entendu parler de mademoiselle

de Raimbault depuis la fête. Bénédict s'excusa en disant qu'il ne savait

pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à l'égard de Louise.

Mais au fond du cœur il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à

envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis

que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.

--Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il; mais je l'ai fait

dans de bonnes intentions, et il n'est plus temps de le rétracter.

Permettez-moi, Mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout

de suite; je vous accompagnerai jusqu'à la porte du parc, et vous direz

qu'après vous avoir égaré le hasard vous a fait retrouver votre chemin

toute seule.

--Sans doute, répondit Valentine troublée: c'est ce qu'il y a de moins

inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si

nous le rencontrons?

--Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je

suis monté à cheval pour l'aider à vous retrouver, et que la fortune m'a

mieux servi que lui.

Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de

cette aventure; mais, après tout, il n'était guère en son pouvoir de s'en

occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était

descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict

avait à la main, elle l'approcha du visage de sa sœur pour la bien voir,

et l'ayant contemplée avec ravissement:

--Mon Dieu! s'écria-t-elle avec enthousiasme en s'adressant à Bénédict,

voyez donc comme est belle, ma Valentine!

Valentine rougit, et Bénédict plus qu'elle encore. Louise était trop

livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses;

et quand Bénédict voulut l'arracher de ses bras, elle accabla ce dernier

de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se

jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son

sang ne paierait pas le bonheur qu'il venait de lui donner.

--Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme

moi; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sœur à ce pauvre

Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, s'est souvenu de Louise?

--Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois

aujourd'hui?

--Et pour la dernière de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant

la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que j'ai

partagée en obtenant le premier malgré vous.

La belle Valentine reprit sa sérénité; mais, avec une noble pudeur sur le

front, elle leva les yeux au ciel.

--Dieu m'est témoin, dit-elle, que du fond de mon âme je vous donne cette

marque de la plus pure estime; et, se penchant vers le jeune homme, elle

déposa légèrement sur son front un baiser qu'il n'osa pas même lui rendre

sur la main. Il se releva pénétré d'un indicible sentiment de respect et

d'orgueil. Il n'avait pas connu de recueillement si suave, d'émotion si

douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait

fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de

l'encens et des fleurs effeuillées.

Ils retournèrent par le chemin d'où ils étaient venus, et cette fois

Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait

formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils s'établirent dans une

confiance réciproque, et, lorsqu'ils se quittèrent à l'entrée du parc,

Bénédict promit d'aller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de

Louise.

--J'ose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le

désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés!

--Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit

Bénédict, et je me flatte de savoir m'exposer sans compromettre personne.

Il la salua profondément et disparut.

Valentine rentra par l'allée la plus sombre du parc; mais elle aperçut

bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la

lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi,

et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de

chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur

avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et,

pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles

appeler la pitié d'autrui à son secours. Mais dès qu'elle reconnut le pas

du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle

céda à sa colère longtemps comprimée par l'inquiétude. Sa fille ne trouva

dans ses yeux que le ressentiment d'avoir souffert.

--D'où venez-vous? lui cria-t-elle d'une voix forte, en la tirant de sa

selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de

mes tourments? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la

lune et vous oublier dans les chemins? À l'heure qu'il est, et lorsque,

pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous

qu'il soit convenable de vous faire attendre? Est-ce ainsi que vous

respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas?

Elle la conduisit ainsi jusqu'au salon en l'accablant des reproches les

plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques

mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence d'esprit qu'elle

aurait été forcée d'apporter à des explications qu'heureusement on ne lui

demanda pas. Elle trouva au salon sa grand'mère, qui prenait du thé, et

qui, lui tendant les bras, s'écria:

--Ah! te voilà, ma petite! Mais sais-tu que tu as donné bien de

l'inquiétude à ta mère? Pour moi, je savais bien qu'il ne pouvait t'être

rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que

tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà

retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche m'a

donné une faim d'enfer.

En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes

dents, mordit dans un _tost_ à l'anglaise que sa demoiselle de compagnie

lui préparait. Le soin minutieux qu'elle y apportait prouvait l'importance

que sa maîtresse attachait à l'assaisonnement de ce mets. Quant à la

comtesse, chez qui l'orgueil et la violence étaient au moins les vices

d'une âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se

laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.

Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de

larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur qu'elle avait

goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta

son souper, dissimulant mal la contrariété qu'elle éprouvait, et vint,

alerte et vive qu'elle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant

que ce ne serait rien.

Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine,

lui dit qu'elle avait trop à se plaindre d'elle pour agréer ses soins;

et comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à

mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné d'aller se coucher sans

avoir obtenu le baiser maternel.

La marquise, qui se piquait d'être l'ange consolateur de la famille,

s'appuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et

lui dit en la quittant, après l'avoir embrassée au front:

--Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu d'humeur ce soir,

mais ce n'est rien. Ne va pas t'amuser à prendre du chagrin; tu serais

couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.

Valentine s'efforça de sourire, et quand elle se trouva seule, elle se

jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de

crainte, d'espoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son

cœur.

Au bout d'une heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit

des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait

jamais avant minuit, l'appela dans sa chambre entr'ouverte, et Valentine,

entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.

--Ah! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne

respecte aucune des délicatesses de la pudeur parce qu'elle n'en a plus le

sentiment, j'étais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait

le retour de son fiancé, le cœur agité, l'oreille au guet! Allons, allons,

mes enfants, je crois qu'il est temps de vous marier.

Rien n'allait si mal que cette idée à l'attachement calme et digne que

Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement; mais

la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.

--Je n'ai pas pu dormir en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir

demandé pardon de toute l'inquiétude que je vous ai causée.

--On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec

une grâce parfaite, jusqu'aux tourments qu'elles nous causent.

Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit qu'elle avait de grands

torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience s'impatientait

d'avoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire l'aveu. Si elle

avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se

fût bien gardée de faire cette confession.

M. de Lansac avait, dans l'aventure de la soirée, joué le rôle le plus

déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être

semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à

sa fiancée l'espèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais

Valentine rougissait de rester complice d'un mensonge envers celui qui

allait être son époux.

Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.

--Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, j'ai sur le cœur un

secret qui me pèse; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous

me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas d'avoir manqué de

loyauté.

--Eh! mon Dieu! ma chère Valentine, vous me faites frémir! Où voulez-vous

arriver avec ce préambule solennel? Songez dans quelle position nous nous

trouvons!... Non, non, je ne veux rien entendre. C'est aujourd'hui que je

vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l'éternel

mois qui s'oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà

si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous

ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de _criminel_, je vous absous.

Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour

que j'aie l'insolence de vouloir vous confesser.

--Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en

retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire,

lorsque même vous m'accuseriez d'avoir agi avec précipitation, vous vous

réjouiriez encore avec moi, j'en suis sûre, d'un événement qui me comble

de joie. J'ai retrouvé ma sœur...

--Taisez-vous, dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique.

Ne prononcez pas ce nom ici! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent

au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu! si elle savait où vous en êtes?

Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre

cœur, et n'en parlez pas même à moi. Vous m'ôteriez par là tous les moyens

de conviction que mon air d'innocence doit me donner auprès de votre mère.

Et puis, ajouta-t-il en souriant d'un air qui ôtait à ses paroles toute

la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître,

c'est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un

acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois.

Cela vous semblera bien moins long qu'à moi.

Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus

délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut

rien entendre, et finit par lui persuader qu'elle ne devait rien lui dire.

Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu'il occupait de belles

fonctions diplomatiques, qu'il était plein d'esprit, de séduction et de

ruse; mais qu'il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il

n'eût voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault.

Dans la crainte continuelle de s'aliéner la mère ou la fille, il

transigeait secrètement avec l'une et avec l'autre, il flattait leurs

sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l'affaire de Louise,

il était décidé à n'y intervenir que lorsqu'il deviendrait maître de la

terminer à son gré.

Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant

de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l'orage qui allait

éclater du côté de sa mère.

La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué

quelques soupçons sur l'apparition de Louise dans le pays était entré chez

la comtesse, sous le prétexte d'apporter une limonade, et il avait eu avec

elle l'entretien suivant.

Valentine(#17251) · 第 14 / 50 题