Bénédict se jette à bas de son cheval.
--Mademoiselle, s'écrie-t-il, je tombe à vos genoux. N'ayez pas peur
de moi. Vous voyez bien qu'à pied je ne puis vous poursuivre. Daignez
m'écouter un moment. Je ne suis qu'un sot; je vous ai fait une mortelle
injure en m'imaginant que vous ne vouliez pas me comprendre; et comme en
voulant vous préparer je ne ferais qu'accumuler sottise sur sottise, je
vais droit au but. N'avez-vous pas entendu parler dernièrement d'une
personne qui vous est chère?
--Ah! parlez, s'écria Valentine avec un cri parti du cœur.
--Je le savais bien, dit Bénédict avec joie; vous l'aimez, vous la
plaignez; on ne nous a pas trompés; vous désirez la revoir, vous seriez
prête à lui tendre les bras. N'est-ce pas, Mademoiselle, que tout ce qu'on
dit de vous est vrai?
Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de
Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme; la
prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté; c'est le propre des
générosités enthousiastes.
--Si vous savez où elle est, Monsieur, s'écria-t-elle en joignant les
mains, béni soyez-vous, car vous allez me l'apprendre.
--Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société; car je
vous détournerai de l'obéissance filiale. Et pourtant je vais le faire
sans remords; l'amitié que j'ai pour cette personne m'en fait un devoir,
et l'admiration que j'ai pour vous me fait croire que vous ne me le
reprocherez jamais. Ce matin elle a fait quatre lieues à pied dans la
rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée d'une mante de
paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle
est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la
payer de toutes les peines de sa vie?
--Conduisez-moi vers elle, Monsieur, je vous le demande au nom de ce que
vous avez de plus cher au monde.
--Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer
à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs
vous verraient; ils parleraient, et demain votre mère, informée de cette
visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sœur. Laissez-moi
attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.
Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît
la main. Mais à peine y fut-elle que l'instinct du danger, naturel aux
femmes les plus pures, se réveilla en elle; elle eut peur. Bénédict
attacha les chevaux sous un massif d'érables touffus. En revenant vers
elle, il s'écria d'un ton de franchise:
--Oh! qu'elle va être heureuse, et qu'elle s'attend peu aux joies qui
s'approchent d'elle!
Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier
tout humide de la rosée du soir, jusqu'à l'entrée d'une chènevière dont
un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute
tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit d'appui, tandis que
Valentine le franchissait.
--Ici, Perdreau! à bas! taisez-vous! dit-il à un gros chien qui s'avançait
sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de
bruit par ses caresses qu'il en avait fait par sa méfiance.
Bénédict le renvoya d'un coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans
le jardin de la ferme situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la
plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces,
es rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs
pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier,
s'entre-croisaient sur les allées jusqu'à les rendre impraticables.
Valentine accrochait sa longue jupe d'amazone à toutes les épines;
l'obscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son
embarras, et l'émotion violente qu'elle éprouvait dans un tel moment lui
ôtait presque la force de marcher.
--Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus
vite.
Valentine avait perdu son gant dans cette agitation; elle mit sa main nue
dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, c'était
une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, l'attirait
doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour
qu'elles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.
--Mon Dieu! comme vous tremblez! lui dit-il en lâchant sa main lorsqu'ils
eurent atteint un endroit découvert.
--Ah! Monsieur, c'est de joie et d'impatience, répondit Valentine.
Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict n'avait pas la clef du
jardin; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de
l'aider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans
ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa
taille charmante. Il respira de près son haleine entrecoupée; et cela dura
assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux, les
pierres du glacis croulaient, et Bénédict n'avait pas bien toute sa
présence d'esprit.
Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge! son imagination alla
beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience
lui ôta le sentiment de son bonheur.
Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit
entrer Valentine dans la salle basse, et s'approcha du foyer à tâtons. Il
eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à mademoiselle de Raimbault
un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit:
--C'est là.
Il se jeta sur une chaise, s'installa en sentinelle, et la pria de ne pas
rester plus d'un quart d'heure avec Louise.
Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise s'était endormie de
bonne heure. La petite chambre qu'elle occupait était une des plus
mauvaises de la ferme; mais comme elle passait pour une pauvre parente que
les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle n'avait pas voulu
qu'on détruisît l'erreur des domestiques du fermier en lui faisant une
réception brillante. Elle s'était volontairement accommodée d'une sorte de
petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de
prairies et d'îlots, coupé par les sinuosités de l'Indre et planté des
plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un
méchant grabat; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes
d'oignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fil bis dormaient
au fond d'un dévidoir invalide. Louise, élevée dans l'opulence, trouvait
du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de
madame Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre
et d'encombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de
Van-Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets qu'elle aimait le mieux dans
ce modeste réduit, c'était un vieux rideau de perse à ramages fanés, et
deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés.
Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du
château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les
avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser
comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux
jours de calme et d'ignorance à jamais perdus, elle s'était blottie,
petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.
Ce soir-là elle s'était endormie en regardant machinalement les fleurs du
rideau; et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de
sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes
douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se
croyait au lendemain des événements qu'elle avait expiés et pleurés dans
un triste pèlerinage de quinze années. Elle s'imaginait revoir, derrière
ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute
la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son
vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche
qu'elle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets.
Quelquefois l'image de sa grand'mère, égoïste et débonnaire créature,
se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son
bannissement. Mais ce cœur, qui ne savait aimer qu'à demi, se refermait
pour elle, et cette apparition consolante s'éloignait avec indifférence et
légèreté.
La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique,
c'était celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs
cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la
voyait encore courir au travers des blés plus hauts qu'elle, comme une
perdrix dans un sillon; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et
caressant de l'enfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la
personne aimée; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa
sœur, et l'entretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie d'un
enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et
nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère; elle
avait aimé l'enfance non plus comme un amusement, mais comme un sentiment.
Cet amour d'autrefois pour sa petite sœur s'était réveillé plus intense
et plus maternel avec celui qu'elle avait eu pour son fils. Elle se la
représentait toujours telle qu'elle l'avait laissée; et quand on lui
disait qu'elle était maintenant une grande et belle personne plus robuste
et plus élancée qu'elle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus d'un
instant; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et
elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.
Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que
tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment
où Valentine monta légèrement l'échelle et souleva la trappe qui servait
d'entrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui
bordent l'Indre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après
les longues demoiselles bleues qui rasent l'eau du bout de leurs ailes.
Tout à coup l'enfant tombait dans la rivière. Louise s'élançait pour la
ressaisir; mais madame de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son
inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait
périr l'enfant.
--Ma sœur! cria Louise d'une voix étouffée en se débattant contre les
chimères de son pénible sommeil.
--Ma sœur! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que
nous entendons chanter dans nos songes.
Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui
retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée,
éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les
fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui l'appelait. Deux bras
l'enlacent; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes
caresses; Louise, interdite, se sent inondée de larmes et de baisers;
Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée d'émotion, sur le
lit de sa sœur. Quand Louise comprit que ce n'était plus un rêve, que
Valentine était dans ses bras, qu'elle y était venue, que son cœur était
rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce
qu'elle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elles
purent se parler:
--C'est donc toi? s'écria Louise, toi que j'ai si longtemps rêvée?
--C'est donc vous? s'écria Valentine, vous qui m'aimez encore!
--Pourquoi ce _vous_? dit Louise; ne sommes-nous pas sœurs?
--Oh! c'est que vous êtes ma mère aussi! répondit Valentine. Allez, je
n'ai rien oublié! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si c'était
hier; je vous aurais reconnue entre mille. Oh! oui, c'est vous, c'est
bien vous! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les
bandeaux sur votre front; voilà vos petites mains blanches et menues,
voilà votre teint pâle. C'est ainsi que je vous rêvais.
--Oh! Valentine! ma Valentine! écarte donc ce rideau, que je te voie
aussi. Ils m'avaient bien dit que tu étais belle! mais tu l'es cent fois
plus qu'ils n'ont pu l'exprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche;
voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant! C'est moi qui t'ai
élevée, Valentine, tu t'en souviens! C'est moi qui préservais ton teint du
hâle et des gerçures; c'est moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les
roulais chaque jour en spirales dorées; c'est à moi que tu dois d'être
restée si belle, Valentine; car ta mère ne s'occupait guère de toi; moi
seule je veillais sur tous tes instants...
--Oh! je le sais, je le sais! Je me rappelle encore les chansons avec
lesquelles vous m'endormiez; je me souviens qu'à mon réveil je trouvais
toujours votre visage penché vers le mien. Oh! comme je vous ai pleurée,
Louise! Comme j'ai été longtemps sans savoir me passer de vous! Comme je
repoussais les soins des autres femmes! Ma mère ne m'a jamais pardonné
l'espèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice
m'avait dit: «Ta pauvre sœur s'en va, c'est ta mère qui la chasse.»
Oh! Louise! Louise! vous m'êtes enfin rendue!
--Et nous ne nous séparerons plus, n'est-ce pas? s'écria Louise; nous
trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te
laisseras pas effrayer par les menaces; nous ne redeviendrons jamais
étrangères l'une à l'autre?
--Est-ce que nous l'avons jamais été! répondit-elle; est-ce que cela est
au pouvoir de quelqu'un! Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois
que l'on pourra te bannir de mon cœur quand on ne l'a pas pu même dès
les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont
finis. Dans un mois je serai mariée; j'épouse un homme doux, sensible,
raisonnable, à qui j'ai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse,
et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu n'auras plus
de chagrin, n'est-ce pas? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans
mon sein. Tu élèveras mes enfants si j'ai le bonheur d'être mère; nous
croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai
ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.
--Sublime enfant, cœur d'ange! dit Louise en pleurant de joie; ce jour les
efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui m'a donné un tel
instant de joie ineffable! N'as-tu pas adouci déjà pour moi les années
d'exil? Tiens, vois! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet
soigneusement enveloppé d'un carré de velours, reconnais-tu ces quatre
lettres? C'est toi qui me les as écrites à diverses époques de notre
séparation. J'étais en Italie quand j'ai reçu celle-ci; tu n'avais pas dix
ans.
--Oh! je m'en souviens bien! dit Valentine; j'ai les vôtres aussi. Je les
ai tant relues, tant baignées de mes larmes! Celle-là, tenez, je vous l'ai
écrite du couvent. Comme j'ai tremblé, comme j'ai tressailli de peur et de
joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au
parloir! Elle me la glissa avec un signe d'intelligence, en me donnant des
friandises qu'elle feignait d'apporter de la part de ma grand'mère. Et
quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, j'aperçus contre la
grille du jardin, une femme qui avait l'air de demander l'aumône, quoique
je ne l'eusse vue qu'une seule fois, qu'un seul instant, je la reconnus
tout de suite. Je lui dis: «Vous avez une lettre pour moi?--Oui, me
dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain.» Alors je courus
m'enfermer dans ma chambre; mais on m'appela, on me surveilla tout le
reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à
travailler jusqu'à près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir
tout ce temps; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle
emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à
me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce qu'il fallait pour
écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante! J'y réussis
cependant; mais je laissai tomber quelques gouttes d'encre sur mon drap,
et le lendemain je fus questionnée, menacée, grondée! Avec quelle
impudence je sus mentir! comme je subis de bon cœur la pénitence qui me
fût infligée! La vieille femme revint et demanda à me vendre un petit
chevreau. Je lui remis la lettre, et j'élevai la chèvre. Quoi qu'elle ne
vînt pas directement de vous, je l'aimais à cause de vous. Ô Louise!
je vous dois peut-être de n'avoir pas un mauvais cœur; on a tâché de
dessécher le mien de bonne heure; on a tout fait pour éteindre le germe de
ma sensibilité; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté
pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos
lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y
aviez laissé; ces quatre lettres marquèrent quatre époques bien senties
dans ma vie; chacune d'elles m'inspira plus fortement la volonté d'être
bonne, la haine de l'intolérance, le mépris des préjugés, et j'ose dire
que chacune d'elles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise,
ma sœur, c'est vous qui réellement m'avez élevée jusqu'à ce jour.
--Tu es un ange de candeur et de vertu, s'écria Louise; c'est moi qui
devrais être à tes genoux...
--Eh! vite, cria la voix de Bénédict au bas de l'escalier! séparez-vous!
Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.