C'étaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité
de l'éducation qu'il avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui
faire un reproche qu'un avantage. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sans
prétentions à la main d'Athénaïs.
--Bonne prise! s'écria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir
l'arrivée des voitures; c'est mademoiselle Lhéry, la beauté de la
Vallée-Noire.
--Doucement, Simonneau! celle-là me revient; je lui fais la cour depuis un
an. Par droit d'ancienneté, s'il vous plaît!
Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à l'œil noir, au
teint cuivré, aux larges épaules; c'était le fils du plus riche marchand
de bœufs du pays.
--C'est fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec
elle.
--Comment? son futur! s'écrièrent tous les autres.
--Sans doute; le cousin Bénédict.
--Ah! Bénédict l'avocat, le beau parleur, le savant!
--Oh! le père Lhéry lui donnera assez d'écus pour en faire quelque chose
de bon.
--Il l'épouse?
--Il l'épouse.
--Oh! ce n'est pas fait!
--Les parents veulent, la fille veut; ce serait bien le diable si le
garçon ne voulait pas.
--Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, s'écria Georges Moret. Eh
bien, oui! nous aurions là un joli voisin! Ce serait pour le coup qu'il se
donnerait de grands airs, ce _cracheur de grec_. À lui la plus belle fille
et la plus belle dot? non, que Dieu me confonde plutôt!
--La petite est coquette, le grand pâle (c'est ainsi qu'ils appelaient
Bénédict) n'est ni beau ni galant. C'est à nous d'empêcher cela! Allons,
frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces.
Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions
de Bénédict.
En parlant ainsi, Pierre Blutty s'avança vers le milieu du chemin,
s'empara de la bride du cheval, et, l'ayant forcé de s'arrêter, présenta
son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer
son injustice envers elle; en outre, quoiqu'il ne se souciât pas de la
disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un
peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur
cacher Athénaïs.
--Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cœur, leur dit-il; mais
vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient
de m'être promise, vous arrivez un peu tard.
Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra
dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.
Athénaïs ne s'attendait pas à tant de joie; la veille et le matin encore
Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint d'avoir pris
une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés d'un
air résolu, son sein bondit de joie; car, outre qu'il eût été humiliant
pour l'amour-propre d'une si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec
son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait
instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours
une bonne part de vanité dans l'amour, elle était flattée d'être destinée
à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc
éblouissante de fraîcheur et de vivacité; sa parure, que Bénédict avait
si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les
femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent
Athénaïs Lhéry la reine du bal.
Cependant vers le soir cette brillante étoile pâlit devant l'astre plus
pur et plus radieux de mademoiselle de Raimbault. En entendant ce nom
passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité,
suivit les flots d'admirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir,
il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté d'une
croix fort en vénération dans le village. Cet acte d'impiété, ou plutôt
d'étourderie, attira les regards vers lui, et ceux de mademoiselle de
Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui
de face et sans obstacle.
Elle ne lui plut pas. Il s'était fait un type de femme brune, pâle,
ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir.
Mademoiselle Valentine ne réalisait point son idéal; elle était blanche,
blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle
n'avait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict s'était épris
à la vue de ces œuvres d'art où le pinceau, en poétisant la laideur,
l'a rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, mademoiselle de
Raimbault avait une dignité douce et réelle qui imposait trop pour charmer
au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses
cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules,
il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu'il
avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison
de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se
révélaient lentement, comme celle du cygne jouant au soleil avec une
langueur majestueuse.
Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les
murmures des bonnes femmes de l'endroit, vingt autres jeunes gens se
succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et d'être vu.
Bénédict se trouva, une heure après, porté vers mesdames de Raimbault. Son
oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, l'ayant aperçu, vint le
prendre par le bras et le leur présenta.
Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de
Raimbault et sa grand'mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne
connaissait aucune de ces trois femmes; mais il avait ai souvent entendu
parler d'elles à la ferme, qu'il s'attendait au salut dédaigneux et glacé
de l'une, à l'accueil familier et communicatif de l'autre. Il semblait que
la vieille marquise voulût réparer, à force de démonstrations, le silence
méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité,
on retrouvait l'habitude d'une protection toute féodale.
--Comment! c'est là Bénédict? s'écria-t-elle, c'est là ce marmot que j'ai
vu tout petit sur le sein de sa mère? Eh! bonjour, _mon garçon_! je suis
charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que
c'est effrayant. Ah ça, sais-tu que nous sommes d'anciennes connaissances?
tu es le filleul de mon pauvre fils, le général qui est mort à Waterloo.
C'est moi qui t'ai fait présent de ton premier fourreau; mais, tu ne t'en
souviens guère. Combien y a-t-il de cela? Tu dois avoir au moins dix-huit
ans?
--J'en ai vingt-deux, Madame, répondit Bénédict.
--Sangodémi! s'écria là marquise, déjà vingt-deux ans! Voyez comme le
temps passe! Je te croyais de l'âge de ma petite-fille. Tu ne la connais
pas, ma petite-fille? Tiens, regarde-la; nous savons faire des enfants
aussi, nous autres! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict; c'est le neveu
du bon Lhéry, c'est le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui,
ma fille.
Cette interpellation pouvait se traduire ainsi: «Imite-moi, héritière de
mon nom; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions
à venir, comme j'ai su faire dans les révolutions passées.» Néanmoins,
mademoiselle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise,
effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance
impertinente de la marquise avait excité de colère dans l'âme de Bénédict.
Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs; car sa fierté blessée
avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais
l'expression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de
cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et
devint rouge comme une jeune fille.
--Ah! Monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère,
c'est que j'aime Athénaïs comme ma sœur; ayez donc la bonté de me
l'amener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je
voudrais pourtant bien l'embrasser.
Bénédict s'inclina profondément et revint bientôt avec sa cousine.
Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus bras dessous avec la
noble fille des comtes de Raimbault. Quoiqu'elle affectât de trouver la
chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut
impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces
autres femmes qui l'enviaient en s'efforçant de la dénigrer.
Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs s'était
engagée cette fois à la danser avec celui des jeunes gens qui l'avait
arrêtée sur le chemin. Elle pria mademoiselle de Raimbault de lui servir
de vis-à-vis.
--J'attendrai pour cela qu'on m'invite, répondit Valentine en souriant.
--Eh bien donc! Bénédict, s'écria vivement Athénaïs, allez inviter
mademoiselle.
Bénédict intimidé consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa
douce et candide expression le désir d'accepter son offre. Alors il fit un
pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement
le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût l'entendre:
--Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre qu'avec
M. de Lansac.
Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la
plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse; et il se rappela que
ce nom était celui du fiancé de mademoiselle de Raimbault.
Il comprit bientôt le motif de l'effroi de sa mère. À un certain trille
que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon
un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop
bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la
coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.
Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière; mais sentant
aussitôt qu'il ne pouvait saisir la mesure de cette danse, qu'il n'est
donné à aucun étranger de bien exécuter, il s'arrêta et dit à Valentine:
--À présent, j'ai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la
volonté de votre mère; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma
maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez
que je lui cède mes droits.
Et se tournant vers Bénédict:
--Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur? lui dit-il avec un ton
d'exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que
moi.
Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l'orgueil, hésitait à
prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit:
--Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez
payé du service que je vous demande, et c'est à vous peut-être à m'en
remercier.
Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps; la main de Valentine vint
sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était
satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé
l'affaire; mais tout d'un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard
comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et
fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est
enjoint au nouveau danseur d'embrasser sa partenaire. Bénédict devient
pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu'il lit
dans les yeux de la comtesse, s'élance vers le vielleux et le conjure de
passer outre. Le musicien villageois n'écoute rien, triomphe au milieu
des rires et des bravos, et s'obstine à ne reprendre l'air qu'après la
formalité de rigueur. Les autres danseurs s'impatientent. Madame de
Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour
et homme d'esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s'avance de
nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse:
--Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à
prendre un droit dont je n'avais pas osé profiter? Vous n'épargnez rien
à votre triomphe.
Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la
jeune comtesse. Un rapide sentiment d'orgueil et de plaisir l'anima un
instant; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme
une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu'elle avait rougi
aussi, mais qu'elle n'avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la
main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait
être aimé; et il n'eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu'elle
dansât la bourrée à merveille avec tout l'aplomb et le laisser-aller d'une
villageoise.
Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie; sa beauté
était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes
d'une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui
préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son
innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut
entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la
suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir
s'éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour
duquel bourdonnaient des volées d'amoureux, il essaya de lui faire
comprendre, par ses signes et par ses regards, qu'elle s'abandonnait trop
à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s'en aperçut point ou ne voulut
point s'en apercevoir. Bénédict prit de l'humeur, haussa les épaules, et
quitta la fête. Il trouva dans l'auberge le valet de ferme de son oncle,
qui s'était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait
ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille
dans la patache, et, s'emparant de sa monture, il reprit seul le chemin de
Grangeneuve à l'entrée de la nuit.