MON AMI.--Comment donc, monsieur! mais nous vous sommes
très-reconnaissants d'avoir bien voulu nous accorder un si long
entretien.
MOI.--Trois heures! Que faisons-nous?--Comment trouves-tu le secrétaire
colonial?
MON AMI.--Charmant! et puis c'est un homme qui a l'esprit juste et qu'on
sent de bonne foi.
Puisque nous avons vu le Premier chez l'honorable secrétaire colonial,
inutile, n'est-ce pas? d'aller de nouveau l'interviewer dans son
cabinet.
Nous sortons du palais; nous redescendons dans le bas de la ville.
Justement au quai de la Reine, en face de la douane, le canot-major de
la _Clorinde_ attend des officiers qui vont rentrer à bord.
Les voilà: embarquons!
La _Clorinde_ est une ancienne frégate d'une hauteur de mâts
invraisemblable et à laquelle on a adapté une faible machine à vapeur.
Elle est commandée par un capitaine de vaisseau qui est le chef suprême
de notre station navale de Terre-Neuve. Il a sous ses ordres trois
autres navires: deux goëlettes à voiles, la _Canadienne_ et
l'_Evangéline_, et un transport mixte, l'_Indre_[6].
[Note 6: À la fin de la campagne de 1883, ces deux goëlettes sont
rentrées en France pour être remplacées dans leur service par la
canonnière à éperon, _le Lynx_.]
De son côté, la station anglaise se compose de trois croiseurs à vapeur
de troisième et quatrième rang, et par cela même beaucoup plus propres à
faire le service exigé par la surveillance des côtes. Il y a en effet
nombre de baies dont l'entrée, trop étroite pour livrer passage à un
navire tel que la _Clorinde_, permet aux Terre-Neuviens de pêcher
impunément sous les yeux mêmes des Français. Nos goëlettes seules
pourraient pénétrer dans ces passes; mais comme elles ne sont point à
vapeur, il n'est pas rare qu'un vent contraire ne les retienne en vue
des délinquants, et dans l'impuissance de les atteindre.
Maintes fois le commandant de la station s'est plaint de cet état de
choses, et enfin on s'est décidé à donner suite à ses réclamations en
remplaçant les deux goëlettes par une canonnière à éperon d'un nouveau
modèle et d'une marche rapide.
Aujourd'hui, nous avons trois vapeurs dans les eaux de Terre-Neuve,
comme les Anglais. Mais à l'époque où je conduis le lecteur à
Saint-Jean, nous ne sommes qu'au commencement de 1883. La _Canadienne_
et l'_Evangéline_ continuent à courir des bordées le long du French
shore, tandis que les trois anglais, poussés par leur hélice, vont droit
au but. Le plus gros, le _Tenedos_, est sous les ordres d'un capitaine
qui a le titre de commandant supérieur de la station anglaise, mais qui,
au lieu de relever directement du ministre de la marine, ainsi que notre
commandant en chef, dépend immédiatement du vice-amiral commandant la
flotte des Indes occidentales et des provinces britanniques de
l'Amérique du Nord, et dont la résidence est Halifax.
À la suite de cet état explicatif des navires de guerre français et
anglais en croisière dans les eaux de Terre-Neuve, nous rentrerons dans
l'examen de la question française, en disant de quelle mission ces
vaisseaux sont chargés et comment ils s'en acquittent.
* * *
Chaque année, après que l'éloignement des glaces a rendu libre l'accès
des côtes terre-neuviennes, les goëlettes de pêches, françaises et
indigènes, se hâtent vers les lieux fréquentés par la morue. Les nôtres
vont sur le French shore, et celles du pays occupent les baies de
l'autre partie de la côte.
Cela se passe-t-il réellement ainsi?--Point du tout. Si chacun restait
chez soi, il n'y aurait plus de police nécessaire.
Mais, comme on sait déjà, les uns affirment leur droit exclusif à
occuper une certaine portion de territoire, et les autres le nient. De
là, invasion des derniers chez les premiers, luttes, batailles,
complications de toutes sortes.
Alors, l'Angleterre et la France, d'accord dans leur bon vouloir à
maintenir la paix parmi leurs pêcheurs, envoient des navires de guerre
chargés d'exercer sur les lieux une surveillance de haute police et
d'inspirer en même temps une crainte salutaire aux pauvres bougres
d'électeurs de M. Whiteway.
Seulement, tandis que sur chaque navire anglais un des officiers a été
investi par le gouvernement colonial des fonctions de _justice of the
peace_ et peut donc infliger des peines aux délinquants, les Français
n'ont que le droit inoffensif de dresser des procès-verbaux.
Une goëlette terre-neuvienne est-elle surprise par un de nos croiseurs
dans les lieux de pêche qui nous sont réservés, l'ordre lui est intimé
de partir. Si elle refuse, on la dépouille de ses engins de pêche et
l'on dresse contre elle un procès-verbal qui est transmis par le
commandant français au commandant anglais. Celui-ci répond par un simple
accusé de réception et fait ensuite une enquête qui, par crainte de
déplaire au gouvernement colonial, aboutit toujours à innocenter le
coupable, ou n'aboutit pas du tout.
Et le pêcheur malin, qui connaît le coup, récidive à la prochaine
occasion.
Il en ressort que, pour le résultat final, la surveillance de nos
navires est purement illusoire; mais elle sert du moins à affirmer le
bien fondé de nos droits.
* * *
Justement alarmés pour l'avenir de nos pêcheries de la vanité des
résultats obtenus, et voulant à tout prix les rendre plus fructueux en
donnant aux affaires une suite forcée, le commandant en chef et le
consul de France avaient alors mis en commun leur énergie pour aboutir
par une action directe sur le gouverneur de la Reine.
Jusque-là le procès-verbal dressé par le commandant français était
expédié au commandant anglais. Celui-ci faisait une enquête, puis il
rédigeait un rapport de l'affaire au gouverneur. À la fin de la
campagne toutes ces pièces formaient un dossier qui était alors transmis
au Foreign office, où l'on n'a sans doute jamais eu le temps de les
lire.
Absolument, il fallait changer ce système. Nos pêcheurs se dégoûtaient
de venir se créer des ennuis sur le French shore. Depuis vingt ans le
nombre de nos goëlettes avait diminué sur les lieux de pêche d'une façon
effrayante. Et puis, chaque jour plus arrogants parce qu'ils restaient
impunis, les Terre-Neuviens ne tenaient aucun compte des traités; ils
les niaient.
D'après eux, les traités ne nous accordaient pas le _droit exclusif_,
mais seulement la pêche _sans concurrence_. Et ce n'était pas faire la
concurrence, disaient-ils, que d'occuper nos baies, lorsqu'elles ne
l'étaient pas à l'avance par nous. Notre situation déjà si compromise
menaçait de se perdre tout à fait.
Il fallait au plus vite affirmer très-haut nos droits, avoir l'air de
faire des concessions au lieu de subir une force.
Cette heureuse entente qui existait pour la première fois entre l'agent
des affaires étrangères et celui de la marine pouvait faire espérer les
meilleurs succès. Elle tomba pourtant à rien par la force d'inertie du
gouverneur qui se dérobait par un simple accusé de réception, en
ajoutant qu'il saisirait le gouvernement colonial de la question.
Et le train roulait toujours!
* * *
Je m'arrête, moi, car, peut-être serait-ce trop en dire sur des faits
qui n'ont encore reçu aucune publicité.
* * *
Du reste, à quoi bon recommencer un procès plus que séculaire et qui
depuis cinquante ans surtout a provoqué la réunion de conférences aussi
vaines que nombreuses?
La dernière, composée de plénipotentiaires anglais et français s'est
donné rendez-vous à Paris en février 1884. Naturellement on s'est séparé
sans avoir pu s'entendre.
Cependant, les mêmes plénipotentiaires ont été convoqués de nouveau au
mois d'avril suivant. La France et l'Angleterre ont fini par tomber
d'accord et donner leur adhésion à un traité. Mais celui-ci ne peut
avoir de valeur que ratifié par le gouvernement de Terre-Neuve; et la
ratification n'est pas encore venue.
Car, immolant toujours à la sainte routine, au lieu de chercher d'abord
à traiter avec Terre-Neuve et de s'arranger ensuite avec
l'Angleterre,--seule voie capable d'aboutir à de sérieux résultats,--le
gouvernement français a préféré garder de son côté toutes les chances
d'échouer comme par le passé.
La vanité n'est-elle donc pas extra-humaine, qui tient au ventre les
gens de Terre-Neuve, pour qu'il soit si malaise de la comprendre et de
chercher à l'exploiter? N'est-il pas très-naturel qu'un petit pays qui
peut dire non le dise, quand cela ne serait que pour témoigner qu'il est
capable de braver impunément deux grandes nations?
Il fallait donc aller d'abord à lui, le flatter par une démarche
directe. Il fallait lui reconnaître tout ce qu'il nous a pris en ayant
l'air de le lui accorder par pur esprit de conciliation. Et puis,
disons-le, quelques pots-de-vin, comme dernier argument, en
considération du voisinage des États-Unis,--et l'on aurait, sans doute,
beaucoup obtenu.
Trop heureuse ensuite d'adhérer, la vieille Albion!
Ah bas! il faut suivre les errements traditionnels!
Et la République, par amour de la tradition! court à un nouvel échec
diplomatique, bien fait, n'est-ce pas? pour affirmer aux Terre-Neuviens
toute leur force et les encourager à se montrer toujours plus exigeants.
Alors on inondera de plus en plus le gouverneur de protestations
indignées, auxquelles il sera certainement assez courtois pour répondre
par un banal accusé de réception, délicatement noué de faveurs bleues.
* * *
Mais, sur le pont de la frégate, des coups de sifflet retentissent, une
voix crie des ordres, et un peloton vient là se ranger l'arme aux pieds:
c'est la baleinière du commandant qui accoste.
Le voici lui-même: on présente les armes.
C'est déjà une vieille connaissance; aussi profitons de son invitation
pour le suivre chez lui.
On pénètre sous la dunette où l'on traverse d'abord la salle à manger,
puis on débouche dans le salon.
Il est grand, confortable, avec ses divans rouges le long des parois, et
ses fenêtres à l'arrière qui ouvrent à deux battants sur le balcon.
«Lisez cela», nous dit-il, en nous tendant un journal. C'est l'_Evening
Mercury_, l'organe officieux du gouvernement colonial.
Quand je lui ai rendu la feuille:
«Vous vous rappelez bien ce qui s'est passé? Vous avez lu les nombreux
rapports anglais et français qui ont été rédigés sur l'affaire et qui
peuvent tous se résumer ainsi:
* * *
Dans une baie du French shore déjà occupée par un de nos pêcheurs, trois
bateaux de Terre-Neuve sont venus pour prendre la morue. Le Français les
a inutilement sommés de se retirer. Les sujets anglais ont commencé
leurs préparatifs de pêche. Alors le patron français a résolu de s'y
opposer en les dépouillant de leurs engins, et en enlevant leur gréement
à leurs embarcations. Son but, en prenant cette dernière mesure, était
de mettre les délinquants dans l'impossibilité de s'enfuir, tandis qu'il
enverrait à la recherche d'un bâtiment de guerre, anglais ou français,
pour faire constater le délit. Il réussit en effet dans son entreprise,
mais non sans avoir eu le crâne fendu par un des patrons terre-neuviens,
qui, se voyant pris, lui asséna brutalement un coup de gaffe sur le
crâne.
Un navire de guerre arriva après quelques jours. Une enquête minutieuse
fut menée. Le patron terre-neuvien s'avoua lui-même coupable. En outre,
il était en contravention pour monter une goëlette sans aucun nom
inscrit à l'arrière.
À son tour, le commandant anglais fit examiner l'affaire, et de nouveau
l'indigène avoua ses torts.
Mais tout cela traduit en anglais signifie: que le Terre-Neuvien est
innocent comme l'enfant qui vient de naître, et que le Français n'a pas
volé le mauvais coup qu'il a attrapé.
--Oui, commandant, pour qui n'a lu que l'article de l'_Evening Mercury_
il n'y a pas d'autre opinion possible.
--Conclusion: aucun espoir d'obtenir justice contre ces maraudeurs et de
leur imprimer le respect de nos droits!