Combien de fois me suis-je entendu dire: «Oh! vous êtes bien Français!»

On affirme que nous autres Français avons le monopole de la galanterie.

Aussi là-bas, le plus médiocre Parisien est-il assuré d'un facile

triomphe dans le monde.

C'est bien un peu la faute des jeunes gens de Terre-Neuve. Pourquoi leur

instruction est-elle si inférieure à celle des jeunes filles?

Les travaux manuels sont inconnus aux _yung ladies_. Jamais vous ne les

surprendrez une aiguille ou un crochet à la main.

Les promenades, le lawn-tennis, la lecture et le thé sont leurs

occupations quotidiennes, tandis que les frères, le chapeau sur la

nuque, travaillent à l'office ou président au mouvement des affaires de

leur maison.

Car ici, en dehors des fonctionnaires, tous les gens honorables sont

commerçants.

Je vais donc souvent causer le soir avec l'une ou l'autre de mes

nombreuses amies, et il est bien rare qu'avant onze heures nous cessions

de bavarder ou de faire de la musique.

On sait que les Anglais sont fous de musique, tout en y entendant moins

que rien. N'importe qui est capable de reconnaître un air anglais à la

première mesure.

De même n'importe quel Anglais, homme ou femme, croit savoir chanter et

chante, qu'il ait de la voix ou n'en ait pas. Le plus souvent ils n'en

ont pas et se bornent à éjaculer des sons qui semblent une suite de

soupirs.

Ils le savent bien, aussi suffit-il que vous soyez Français pour qu'on

vous fasse un devoir de posséder un bel organe. On vous tourmente, on

vous supplie pour une romance, et vous avez beau jurer que vous ne

chantez pas, on n'en croit rien, sinon que vous y mettez des façons.

Combien de fois ai-je applaudi à la fin d'un morceau pendant l'exécution

duquel j'avais souffert le martyre de ne point pouvoir me boucher les

oreilles, lorsque je n'avais pas fait de furieux efforts pour ne point

éclater de rire!

Naturellement il y a des exceptions. Bien peu, mais pourtant

quelques-unes, même en dehors de miss Fisher.

Aussi je fréquente de préférence les maisons où la conversation fait

oublier la musique.

* * *

Hier, j'ai passé la soirée en tête-à-tête avec la belle Kitty, sa soeur

Betsy étant partie en voyage. Nous nous sommes séparés vers minuit,

après avoir effleuré tous les sujets: l'amour, cela va de soi, la

littérature, et jusqu'à la philosophie, s'il vous plaît!

Il ne serait peut-être pas mal à propos de rapporter avec quelques

détails cette mémorable conversation. Nous y trouverons rassemblés la

plupart des traits nécessaires à former un portrait exact de la jeune

fille terre-neuvienne.

Comme je flânais sans pouvoir me décider à choisir une direction

quelconque, je tombe sur miss Kitty qui sortait de l'église.

--Venez donc faire un tour au clair de lune, me dit-elle.

--Volontiers: nous sommes à deux pas du lac de Quidividi, allons voir

s'y baigner Diane. Comment se porte votre soeur? reviendra-t-elle

bientôt?

--Non, elle a remis son retour. Il paraît qu'on s'amuse beaucoup là-bas.

Elle m'écrit une longue lettre dans laquelle il y a pour vous un billet

que voici. Regardez donc le beau ciel: jamais il n'y a eu tant

d'étoiles; jamais la lune n'a été si brillante. Nous ferons tout le tour

du lac, si vous voulez.

--Ah! mon Dieu, qu'avez-vous? Cinq kilomètres dans la neige à demi

fondue!

--C'est vrai, je n'y pensais plus. Je suis si heureuse, voyez-vous!

--Je vois que si vous êtes allée à l'église pour vous calmer, vous

n'avez guère réussi.

--Si vous saviez ce qui se passe, vous ne vous moqueriez pas. Allons, il

faut que je vous dise tout: je suis fiancée!

--Tiens! vous avez fait filer une étoile.

--Oh! que vous êtes ennuyeux! vous allez me porter malheur.

--Enfin, depuis quand? avec qui?

--Avec Dick Steven qui est ici depuis huit jours.

--Ah! oui, et qui part demain par le paquebot.

--Eh bien! comment le trouvez-vous?

--Très-heureux! Et vous vous connaissiez depuis...

--Oh! depuis fort longtemps. Seulement il a quitté Terre-Neuve

très-jeune, et nous sommes restés dix-sept ans sans nous revoir.

--Dix-sept ans; vous avez vingt ans...

--C'est vrai; je n'avais que trois ans, mais je me souviens qu'à cet

âge-là, j'étais déjà folle de lui!

--Et vous avez eu la patience d'attendre jusqu'à ce matin pour lui

déclarer cela?

--Voyons, voyons, ne vous moquez pas de moi. Tout ceci est très-sérieux.

Nous nous sommes revus...

--Et nous nous sommes aimés! Un coup de foudre. Vous voilà ravie: vous

rêviez un roman, et tout s'est passé comme à la scène.

--Dieu! ces Français sont-ils railleurs! Taisez-vous, maintenant; je ne

vous permets plus de parler de cela: vous profanez l'amour.

--C'est de votre faute. Il n'y a rien de moins poétique que d'avoir les

pieds dans l'eau.

--Eh bien! rentrons; mais si vous avez le malheur de me répondre en

prose, je vous mettrai à la porte.

--J'en serai quitte pour prier la Poésie de m'ouvrir la fenêtre.

Au bout d'un instant nous étions chez Kitty. La houille flambait dans la

grille du salon désert où aucune lumière n'était allumée, et le manteau

de la cheminée bordé d'une bande d'étoffe renvoyait au plafond des

ombres qui semblaient en proie à la plus vive agitation.

--J'adore rester dans une pièce éclairée seulement par le feu, dit Kitty

en entrant.

--J'ouvrais la bouche pour vous en dire autant.

--Alors n'allumons pas, nous causerons mieux.

Il faisait une chaude soirée de dégel. Le feu servait beaucoup plus à

absorber l'humidité qu'à combattre le froid. Nous avons ouvert une

fenêtre et nous sommes installés dans l'embrasure.

Rien ne porte à la rêverie comme une fenêtre ouverte le soir sur un beau

ciel criblé d'étoiles. Aussi, au bout d'une minute, accoudés l'un auprès

de l'autre, nous avions volé vers l'espace, habitant tour à tour les

plus lointains soleils et les plus radieuses planètes.

Nous nous disputions sur l'impression qui se dégageait du spectacle de

ces splendeurs.

Cela élève l'âme, assurait-elle.

On se sent capable de grandes actions. Comment en face de tant de

majesté succomber à de mesquines tentations? Il est vrai qu'on sentait

se réveiller en soi la douceur d'aimer, mais de quel amour pur, éthéré,

divin!

Je pensais tout autrement. Si vous vous sentez élevée, répondais-je, moi

je me sens écrasé. Tout d'abord je me laisse emporter par la poésie de

l'admiration. Je vais toujours, éperdu d'enthousiasme, jusqu'à ce que

soudain je me sente envahi par le vertige du néant. L'horreur tue la

poésie, le mystère étouffe l'admiration; il ne reste plus que l'infini,

terrible inconnu qui dévore tout, l'univers comme l'intelligence

humaine. Revenu de si haut, comment jeter sans un effroi plein

d'angoisse un regard sur soi-même?

--Pour vous, ai-je ajouté, qui avez à la patte un fil qui vous retient à

ce monde, je comprends que vous sentiez moins fortement que moi, puisque

aussi bien ne vous est-il pas loisible de vous tant élever.

--Allons, puisque vous allez chercher des méchancetés jusque dans les

étoiles, fermons la fenêtre.

Aussitôt, pour me venger, je mis le feu à un bec de gaz et pris un livre

sur la table. C'était la _Dame aux Camélias_ qu'elle m'avait demandé

quelques jours auparavant.

Cela fit tout naturellement tomber la conversation sur la littérature. À

tout instant, elle me citait des vers de Musset ou de Hugo, de Musset

surtout, le poëte aimé de ceux qui aiment.

Puis elle insistait pour que je lui disse si la vie se passait en France

ainsi que nos abominables romans le racontent. Et comme je lui affirmais

que tout ce qu'elle lisait n'était qu'un faible crayon de la réalité,

son instinct de femme amoureuse se révoltait à l'idée que l'amour même

était la cause de tant de crimes et de trahisons.

--Si vous ne me croyez pas, lui dis-je en la quittant, croyez-en au

moins votre poëte Tennyson:

Never morning wore

To evening, but some heart did break.

Et ravi d'avoir trouvé à point ces jolis vers pour riposter aux

citations françaises de Kitty, je traduisis: «Aucun soir n'a succédé au

matin, sans qu'il n'y ait eu quelque part un coeur qui ne se soit

brisé.»

Une minute après, une aurore boréale nous tenait tous deux en extase,

plantés au milieu de la rue, nageant cette fois en pleine poésie.

C'était l'heure où reviennent sur la terre les âmes des oubliés; l'heure

du sabbat; l'heure de l'amour; la sinistre et charmante heure de minuit.

Pas un nuage ne flottait dans l'air; pas un souffle de vent ne passait.

La lune dormait depuis longtemps au fond du lac.

Cependant du sommet de la colline qui surplombe au centre d'un grand

cirque, la ville dévalait vers le port silencieux, enveloppée de clartés

pâles.

Comme la clef de voûte d'un dôme immense, une lueur argentée rayonnait

au milieu du ciel. Elle l'éclaboussait tout autour de flammes nacrées

qui mettaient aux fronts noirs des collines, à l'horizon, une auréole

féerique.

Le nord se colorait légèrement de rose, et parfois il s'en élançait un

rayon vert pâle, peut-être, disions-nous, une âme délivrée de son corps

et qui monte à Dieu.

Les étoiles perçant ces nuées diaphanes étincelaient comme des

pierreries enchâssées dans une gloire géante.

Un rayon mourait ici; un autre surgissait ailleurs. C'étaient tour à

tour de longues traînées de lumière et des évanouissements subits.

Soudain, le mouvement s'accéléra. La grande coupole dépouilla sa majesté

architecturale. Les milliers de rayons, tout à l'heure pressés et

ordonnés en cercles concentriques, s'éparpillèrent dans l'espace,

montant, descendant, voltigeant, se poursuivant et fuyant dans tous les

coins de l'espace, comme en un ballet fantastique, des nuées de

danseuses légères.

Peut-être aussi, sous les ordres d'Odin, les âmes des vieux guerriers

francs célébraient-elles par un tournoi dans leur paradis l'anniversaire

oublié de quelque héroïque victoire...

* * *

_Dimanche 24 juin._--En sortant de la messe, j'ai accompagné miss

Gertrude à la villa d'une de ses soeurs mariées. Elles sont quatre

soeurs, dont trois mariées, toutes plus charmantes les unes que les

autres. L'une d'elles est la jolie personne en blanc qui portait une

touffe de roses rouges au bal du gouvernement.

Après avoir bu un verre de porto et cueilli les premières pensées, nous

rentrions à Saint-Jean, admirant la verdure toute neuve que la campagne

avait vivement revêtue en secouant son manteau de neige.

--Savez-vous, dit miss Gertrude, ce que j'ai rêvé cette nuit? que la

_Clorinde_ arrivait et que je serrais les deux mains au commandant.

Comme elle achevait, un signal apparut au sémaphore, et après une

seconde d'examen, je reconnus qu'il annonçait un vapeur de guerre

français.

--Mademoiselle, m'écriai-je, voilà votre rêve réalisé!

Une demi-heure après, la _Clorinde_ était ancrée dans le port, et

aussitôt une fine baleinière, toute blanche, s'en élançait, agitant avec

orgueil les couleurs françaises parmi la flottille des bateaux de pêche

anglais. Tout d'un coup les huit avirons disparaissent ensemble avec le

mouvement d'un oiseau qui replie ses ailes, et l'embarcation accoste au

quai de la Reine. Deux officiers, envoyés par le capitaine de vaisseau

commandant en chef de la station navale française de Terre-Neuve,

mettent pied à terre, et nous prenons ensemble le chemin du consulat.

De là nous nous sommes rendus chez le gouverneur. Il est arrivé précédé

d'une triste odeur d'éther. Malgré ses cheveux et ses favoris noirs la

vieillesse a marqué son front prématurément. Qui se douterait, à le voir

aujourd'hui faible et accablé sous le poids de sa haute taille, que cet

homme de cinquante et un ans a chargé à Balaclava la charge célèbre?

Voilà deux ans qu'il a été nommé gouverneur de Terre-Neuve, et il n'a

pris possession de son poste que ces jours-ci, toujours empêché de

partir par la maladie.

Il appartient à une des meilleures familles d'Angleterre, et de sa

longue fréquentation des grandes cours de l'Europe il résulte qu'il est

à la fois l'ami du prince de Bismarck et de l'amiral Fourichon.

Les officiers de la _Clorinde_ étaient venus lui demander s'il désirait

que l'on tirât une salve de vingt et un coups de canon pour saluer la

Reine. Mais en l'absence de tout vaisseau de guerre anglais il n'y avait

pas de canons pour répondre à ceux de la _Clorinde_, et l'on remit à

plus tard la cérémonie.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 15 / 46 题