CHAPITRE IV

_3 mars._--L'activité reprend dans le port et dans la ville. Aux

misérables, mis à pied par l'hiver, et qui s'étaient abattus sur

Saint-Jean pour demander leur subsistance à la charité publique,

succèdent les hommes vigoureux, énergiques, au regard clair et décidé,

aux rudes favoris rougeâtres et à la haute stature, qui viennent

s'enrôler pour la pêche, ou plutôt la chasse du phoque.

De leur côté, les steamers _loups-mariniers_ arrivent d'Écosse. Ils ont

eu une longue et dangereuse traversée. Des jours et des nuits, ils ont

glissé à travers la brume, à la clameur perpétuelle de leur sifflet

d'alarme. Il y en a qui ont rencontré une banquise longue d'une dizaine

de lieues et qui leur barrait le chemin. Ils ont dû fuir hors de leur

route pour l'éviter. L'un d'eux, surpris dans un brouillard opaque,

s'est trouvé prisonnier dans les glaces, étroitement serré et entraîné

par elles dans le sud, loin de son but.

D'autres, plus heureux, ont pu suivre jusqu'au bout l'itinéraire tracé

d'avance. Ils ont louvoyé pendant des heures d'angoisse au milieu de

centaines d'icebergs, les uns larges et plats, qu'on n'apercevait point

venir; les autres, hauts comme des montagnes, qu'on avait à peine le

temps d'éviter, et qu'on rasait de près avec l'horrible crainte de les

voir s'écrouler sur le steamer et l'écraser.

Ils sont tous les ans une vingtaine de braves vapeurs qui viennent

d'Écosse s'équiper à Saint-Jean pour la pêche du phoque. Ils y ont leurs

engins et leurs approvisionnements dans des magasins, et puis ils y

mettent leurs équipages de pêche.

Les Écossais ont bien tenté de former ces équipages avec des hommes de

leur pays. Mais ils n'ont pas réussi et ont dû reconnaître que le

Terre-Neuvien était le seul pêcheur possible à lancer sur la glace à la

poursuite des loups marins.

N'est-ce point dans leur race, comme c'est dans celle de leurs chiens de

se jeter à l'eau et de plonger à la façon des canards?

Et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque cette industrie de la

pêche du phoque constitue, après celle de la morue, la plus abondante

source de revenu pour la colonie.

La pêche du phoque n'a pendant longtemps été faite que par des voiliers.

Pour le seul port de Saint-Jean, plus de cent partaient chaque année

pour tenter l'entreprise.

Le premier steamer fut inauguré en 1863. Le succès justifia

l'innovation, et aujourd'hui, vingt ans plus tard, ils sont plus d'une

trentaine de vapeurs qui arment ici contre le phoque, tandis que les

voiliers ne nombrent plus que cinq ou six navires.

Ces steamers sont de véritables forteresses pour la construction,

l'avant surtout, composé d'une épaisse muraille revêtue de bois de fer

et cuirassée d'acier.

L'équipage de pêche se compose de deux à trois cents hommes.

Comme la pêche des steamers est généralement plus rémunératrice, ceux-ci

peuvent choisir à leur gré parmi les candidats pêcheurs. Ils prennent

donc les plus jeunes et les plus vigoureux; les autres s'enrôlent à bord

des voiliers.

En ce moment, les préparatifs d'expédition pour la pêche du phoque

occupent tout le monde. On s'empresse autour du dernier steamer arrivé.

On observe le temps avec inquiétude. De toutes les directions, les

journaux reçoivent des télégrammes qui disent l'aspect favorable ou non

des champs de glace autour de l'île. On rappelle les résultats de

l'année précédente. On court visiter les vapeurs comme de vieux amis

retrouvés après une longue absence. Bref, il se fait dans la ville un

tel mouvement de commerce et de curiosité que l'agitation ne serait pas

plus grande s'il s'agissait de mobiliser un corps d'armée pour entrer en

campagne.

Depuis le 1er mars, il y a déjà plusieurs voiliers de partis. Mais

les steamers, de par la loi, ne peuvent quitter le port avant le 10.

Ils arrivent ainsi sur les lieux de pêche vers le 20 mars. C'est le bon

moment pour s'emparer du jeune phoque qui a trois semaines environ, qui

est très-gras et qui ne peut s'échapper, ne sachant pas encore nager.

* * *

_10 mars._--_À bord du «French Shore»_.--Le temps est splendide. Il fait

un beau froid ensoleillé; notre machine est sous pression; on hisse le

pavillon bleu et blanc du pilote, et je viens de faire déposer ma valise

dans la cabine que le capitaine Dickson m'a offert de partager avec lui.

Il n'y a pas de place perdue dans un _loup-marinier_: la cabine du

capitaine, un dortoir pour les hommes et tout le reste pour les phoques.

Nous avons deux cent soixante hommes à bord. Hier ils sont venus, chacun

avec son matelas et ses couvertures qu'ils ont rangés côte à côte dans

le dortoir, comme des harengs dans un baril. Ils n'ont pas besoin de

cabinet de toilette, puisqu'il leur est défendu de se déshabiller

pendant toute la durée de l'expédition.

Voilà que l'hélice commence à tourner en broyant les glaçons qui

l'entourent. Nous sommes au fond du havre, et pour en sortir nous allons

suivre le chenal coupé dans la glace et entretenu libre par l'incessant

va-et-vient d'un petit vapeur peint en vert.

J'ai lunché avec le capitaine. Il a toujours été favorisé par la chance

et espère me rendre témoin d'une belle pêche. Le vent souffle,

paraît-il, du bon côté. Nous filons le cap sur le nord, et l'on a largué

la grande voile d'artimon et toute la toile des huniers pour soulager la

machine. Ce matin, les côtes étaient encravatées de brume, et en

quittant le port nous avons entendu la sirène[1] du cap Spear pousser

ses longs gémissements lugubres comme un tocsin prolongé. Le vent

d'ouest s'est levé depuis et a chassé au large le brouillard et les

glaces flottantes.

[Note 1: Sifflet d'alarme en temps de brume, établi sur plusieurs

points des côtes de Terre-Neuve.]

Nous marchons en toute sécurité, et les hommes en profitent pour faire

leurs préparatifs de combat. Les voilà en train de mettre en état leurs

bottes en peau de phoque qui leur montent aux genoux et qui sont munies

d'une épaisse semelle ferrée. Outre cela, leur équipement se compose

d'un bâton garni de fer et de fusils.

* * *

_17 mars._--Quelle a été ma stupéfaction lorsqu'en arrivant ce matin sur

le pont, j'ai vu que nous avancions à grand'peine au milieu d'une

multitude infinie de glaçons flottant à fleur d'eau!

Pendant la nuit, il y a eu une brusque saute de vent qui a ramené vers

les côtes les glaces qui s'en étaient éloignées.

Le capitaine se désespère. Il comptait découvrir un phoque sur chaque

glaçon, et il ne s'en montra pas un seul.

Plus il va, et plus notre navigation devient pénible. On a passé tout le

jour en vaines observations.

* * *

_18 mars._--Autre changement à vue; on se croirait à une féerie au

Châtelet.

Il a fait cette nuit un froid intense qui a transformé la mer en un

champ de glace. On a éteint les feux; nous sommes définitivement

prisonniers, mais prisonniers comme un voleur qu'on aurait enfermé dans

un palais rempli de trésors.

En effet, aussi loin qu'il peut s'étendre, le regard ne distingue qu'une

multitude grouillante de jeunes phoques.

Quelle surprise! Ce sont les plus gentilles créatures qu'on puisse

imaginer. Ils sont à peine longs d'un mètre, et chaudement enveloppés

d'une épaisse fourrure blanche, blanche comme la neige qui vient de

tomber. Et quel regard intelligent dans leurs grands yeux noirs pleins

de douceur!

Tous nos hommes sont sur la glace. Ils y courent et sautent avec autant

d'aisance qu'un conducteur de cotillon sur un parquet ciré.

C'est un carnage atroce. Il n'y a pas de champ de bataille qui offre un

aspect aussi émouvant. De la dunette, j'observe, à l'aide d'une

longue-vue, les péripéties du combat. Du reste, notre navire même,

cordages et coque cristallisés par le froid dans leurs moindres détails,

notre navire est entouré de cadavres.

Le chasseur, armé d'un bâton, s'élance sur la glace, frappe d'un coup au

nez le jeune phoque sans défense et qui expire en poussant les cris les

plus plaintifs et les plus désespérés: de vrais cris de petit enfant. Il

y a de quoi fendre le coeur, et les quelques novices que nous avons

hésitent avant de frapper.

Détail horrible: aussitôt l'innocente bête assommée, d'un coup de

couteau savant, le bourreau lui pratique une fente de la gorge à

l'extrémité du corps. En un tour de main, le pauvre animal est dévêtu de

sa peau et de son épaisse chemise de lard. Et souvent, alléché comme un

tigre par le sang de sa victime, l'assassin lui arrache le coeur tout

chaud et palpitant et le déchire d'une dent vorace,--horreur!

La carcasse, lambeau informe recouvert de chairs sanglantes, est

abandonnée, et tout autour la glace est souillée du sang répandu.

Qu'on s'imagine près de trois cents hommes, tous occupés à ces

égorgements. Sur la mer, toute de glace à perte de vue, des milliers de

jeunes phoques immobiles et silencieux. Et tout d'un coup le désespoir

de ces pauvres bêtes, les lamentations qui s'élèvent de toutes parts; le

hideux squelette ensanglanté qui reste sur la glace désormais salie et

puante; les hommes animés au carnage, qui dévorent tout vivant le coeur

du vaincu, ou en emplissent, comme en cas, la poche de leur tablier.

Tout cela n'est rien: barbarie!

Mais la douleur navrante de cette mère désolée, ses cris de poignant

effroi, cette manifestation violente de désespoir lorsque, revenant au

trou près duquel elle avait laissé son petit pour aller lui chercher

pâture, elle ne retrouve plus qu'un débris immonde! Voilà la scène entre

toutes tragique et presque révoltante de ce drame étrange et dont la

scène est unique dans le monde.

Si encore le phoque était un animal comme tous les autres. Mais non, il

a des gémissements presque humains, et parmi les bêtes, c'est une des

espèces chez qui l'intelligence est le plus développée.

N'est-ce pas merveille que l'instinct de cette mère, lorsqu'elle a mis

bas son unique petit sur un champ de glace? Elle entretient toujours

libre auprès de lui un trou communiquant avec l'eau et qui lui sert à

aller chercher sa nourriture et celle de son petit. Comment fait-elle

pour empêcher la glace de boucher ce passage? C'est ce qu'on ignore. En

revanche, l'observation a permis d'établir d'une façon certaine que la

mère ne se trompe jamais de porte; elle revient toujours à celle au bord

de laquelle est son petit qu'elle ne saurait confondre avec un autre.

Si le champ de glace était immobile, il n'y aurait là rien de

surprenant, malgré le voisinage des trous innombrables; mais au

contraire, ces banquises sont toujours en marche, soit sous l'action du

vent, soit sous celle des courants.

Le jeune phoque reste six semaines sur la glace. Au bout de ce terme, sa

fourrure--qui lui a fait donner le nom _d'habit blanc_ (white coat)--se

zèbre de couleurs foncées, et il commence à aller à l'eau.

* * *

Le capitaine vient de m'apprendre les résultats de la journée; ils sont

splendides: dix mille quatre cents et quelques peaux.

Les hommes en ont débarrassé le pont, les ont rangées une à une, puis

sont montés tremper leur biscuit dans une tasse de thé noir comme du

café. C'est la seule nourriture du bord. On leur donne pourtant du porc

trois fois par semaine à dîner. Mais toute autre boisson que le thé est

rigoureusement interdite. Il faut donc les excuser de leur goût pour les

coeurs de phoque, d'autant plus que leur façon de les manger est,

paraît-il, une assurance prise contre le scorbut.

Je m'explique enfin l'ardeur infatigable de ces braves gens à tuer

depuis le matin jusqu'au soir: au lieu d'être soldé, l'équipage est

intéressé pour un tiers sur le produit brut de la pêche. Le capitaine

reçoit un certain nombre de _cents_ par peau.

* * *

_19 mars_--Nous sommes toujours prisonniers; seulement la situation est

moins belle. Tous les phoques ayant été détruits hier à plus d'un mille

à la ronde, il faut courir très-loin les chercher. On a perdu beaucoup

de temps en allées et venues pour apporter les peaux. Chacune pèse en

moyenne quarante livres. Un homme en enfile cinq ou six avec une corde

et les traîne ainsi jusqu'au navire. Quand il faut faire un mille ou

deux avec ce poids à tirer sur une surface glissante et couverte

d'aspérités, cela devient une rude et fatigante besogne.

Aussi n'avons-nous que trois mille peaux environ aujourd'hui.

* * *

_20 mars._--Nous avons eu cette nuit une violente tempête. C'était

effrayant. Le navire, incapable d'obéir aux efforts du vent, a dû se

défendre de pied ferme. Tout craquait de la façon la plus sinistre, et

l'air agité passait en sifflant à travers les cordages gelés.

Nous en sommes quittes pour de légères avaries dans la mâture.

Hélas! l'ouragan ne nous a sans doute épargnés que parce qu'il a pris

ailleurs sa victime.

Le jour commençait à tomber, lorsque douze pêcheurs provenant du steamer

_Greenland_ sont venus demander l'hospitalité à notre capitaine.

Les pauvres gens étaient épuisés, et ils n'ont pu satisfaire notre

curiosité qu'après s'être un peu restaurés et réchauffés.

Ils avaient marché une partie de la nuit--je veux dire pendant ces

heures que le jour vole ici à la nuit--et toute la journée sans savoir

où ils allaient et s'ils suivaient le chemin de la bonne ou de la

mauvaise fortune.

L'ouragan qui s'était déclaré la veille les avait surpris en train de

tuer des phoques à plus de deux milles du _Greenland_. Ils avaient

commencé par ne pas s'en inquiéter, jusqu'à ce que le vent, toujours

plus fort, eût amené de l'horizon une brume épaisse qui les enveloppa

soudain.

Ils s'élancent aussitôt dans la direction où il leur semble avoir

laissé le navire. La tempête grandit toujours, et le soleil menace de

s'éteindre aux confins de l'Océan.

Soudain ils émergent du brouillard, l'atmosphère a repris toute sa

limpidité, et chaque arête de glace multiplie le dernier rayon que lui

renvoie le couchant.

Mais le steamer n'est plus là, et les malheureux s'aperçoivent qu'ils

ont fait fausse route dans le brouillard. En effet, au lieu d'avoir

l'ouest en face d'eux, ils auraient dû le garder à leur gauche.

Ils cherchent de tous côtés, ne voient rien. Le ruban de brume qui vient

de passer sur eux coupe par le milieu le cercle dont ils occupent le

centre, et malgré sa marche rapide, la nuit est plus vite encore et

souffle brusquement les dernières clartés du jour.

Le vent redouble, balayant la poussière de glace qu'il soulève et roule

en tourbillons aveuglants; puis il monte en trombe jusqu'au ciel et

chasse devant lui avec des hurlements lamentables de gros nuages noirs

et lourds, qui crèvent en fuyant et répandent une pluie fine et serrée

de neige durcie.

Éperdus, les naufragés cherchent un asile aux pieds d'un iceberg et s'y

blottissent aiguillonnés par le froid, au risque d'être écrasés par la

chute du bloc.

Cependant le soleil, à peine éteint, se rallume bientôt, ourlant

l'horizon d'un fil d'or pâle.

On dirait que le vent reconnaît en lui un être supérieur et plus fort,

car à sa vue il baisse peu à peu la voix et retient le torrent de sa

rage.

La neige achève de tomber et ne se soulève plus en poussière qu'à de

rares intervalles. Les nuages déchargés de leur poids s'élèvent dans le

ciel qu'ils font plus pâle sans le cacher. Une partie de l'horizon, qui

était tout de glace, est rendue à la mer libre.

Mais où est le steamer _Greenland_?

Ils ont beau chercher, les naufragés ne le découvrent nulle part; pas

même un peu de fumée qui le fasse deviner derrière un iceberg.

Cette fois ils consultent la boussole, et l'orientation du navire bien

définie, ils partent devant eux. Au bout d'un instant ils retrouvent le

tas de peaux de phoque qu'ils avaient amoncelées lorsque la tempête les

avait forcés de fuir. Il n'y a donc plus à douter, ils sont sur le bon

chemin. Mais alors on devrait déjà voir le steamer. À moins que

l'ouragan ne l'ait dégagé de la glace et qu'il n'ait été forcé de gagner

la mer libre?

Tous les regards fouillèrent l'horizon. Rien!

Le champ de glace s'était disloqué en plusieurs endroits. Sur une

largeur d'une centaine de mètres, il fallut sauter d'un glaçon à

l'autre.

Il y en eut un, le plus jeune, qui était si épuisé, que son pied manqua,

et qu'il fallut le repêcher. Cela parut à tous un mauvais présage.

Jusque-là ils n'avaient pas osé se placer en face de leur inquiétude;

mais alors une voix traduisit:

--Il y aura quelque malheur. Nous ne pouvons plus être qu'à un quart de

mille; nous devrions le voir.

Et tous sentirent l'émotion leur serrer le coeur. Cette parole était

bien l'expression de leur intime pensée, mais personne encore n'avait eu

le courage de la dire.

Soudain ils s'arrêtent tous d'un même mouvement, incapables de proférer

un mot ou de faire un pas.

Le mystère est enfin dévoilé.

À cent pas devant eux, c'est là qu'avait été le _Greenland_!

Et après le mouvement de stupeur qui les a retenus, un rayon d'espoir

les ranime, et ils s'empressent vers le lieu du sinistre.

Du navire il ne restait que quelques planches, des tronçons de mâts,

des bouts de cordes, et la façon dont la glace les avait enterrés

racontait avec assez d'éloquence que le steamer avait été écrasé et

coulé sous la chute d'une montagne de glace.

Et la même voix qui avait déjà parlé prononça:

--S'ils sont au fond, c'est à Dieu de les tirer de là. Pour nous,

tâchons de nous sauver nous-mêmes!

C'était alors que leur situation dans toute son horreur s'était dressée

en face d'eux, comme un fantôme se levant de la tombe où leur navire

était enseveli.

Où aller? que faire? qu'espérer?

--Nous n'avons qu'une chance de salut, dit un vieux: c'est de pouvoir

gagner les côtes à travers le champ de glace.

--Le vent soufflait de la terre; la mer doit être libre autour des

côtes.

--Peut-être serons-nous aperçus de quelque bateau. Et puis quel autre

parti avons-nous à prendre?

On se mit en marche vers l'ouest. Quelques phoques donnèrent leur coeur

et leur foie pour composer le menu du déjeuner, et l'on tâcha de se

désaltérer avec une poignée de neige.

Après avoir employé plusieurs heures à sauter d'un glaçon à l'autre, au

milieu d'une multitude de phoques, on rencontra enfin un immense champ

de glace qui s'étendait tout d'une pièce aussi loin que la vue pouvait

porter.

À cet aspect, chacun reprit espoir.

Cependant il fallut marcher encore douze heures avant de distinguer la

vague fumée du _French Shore_ qui avait rallumé ses fourneaux dans

l'espoir d'une débâcle.

Peu après la découverte de cette bienheureuse fumée, ils avaient aperçu

quelques-uns de nos pêcheurs les plus éloignés du steamer.

Aussitôt, devant la certitude d'être maintenant sauvés, la fièvre

d'énergie qui les poussait en avant, fuyant la mort, les avait

abandonnés, et ils étaient tombés, épuisés de fatigue et de joie,

persuadés qu'ils ne pourraient pas faire un pas de plus.

Mais le vieux, toujours debout, s'écria: En avant! et un suprême effort

les souleva jusqu'à notre steamer, jusqu'à la tasse de thé dont ils

avaient si grand besoin.

* * *

_21 mars._--Nous sommes enfin dégagés. Aussitôt que nous avons pu nous

frayer un passage, on a fait hélice en avant vers le lieu où a sombré

le _Greenland_. Nous avons retrouvé sous la glace les débris signalés

par les naufragés, mais grâce à la marche de la banquise, il arrive

maintenant que ces épaves sont loin de marquer l'endroit où le steamer a

disparu. La seule question qui nous préoccupe est de savoir si

l'équipage a réussi à se sauver.

Aussi notre sirène ne cesse-t-elle de jeter au vent de puissants appels,

ne se reposant que pour laisser parler la voix du canon. On prépare des

feux de Bengale et des fusées pour la nuit.

Tout cela n'empêche pas nos hommes de se livrer à une chasse des plus

actives. Comme nous l'avaient fait espérer les naufragés du _Greenland_,

nous nous trouvons au milieu d'une innombrable armée de phoques.

Mais le spectacle s'offre à moi pourvu d'un intérêt tout nouveau. Il ne

s'agit plus de courir sur la surface solidifiée de la mer: ce sont des

milliers de glaçons flottant de compagnie. Doucement balancés par les

vagues, ils s'en vont à la dérive portant la fortune d'un peuple entier

_d'habits blancs_.

Et, légèrement, avec une adresse presque ridicule sous leur apparence

d'ours habillés de cuir, nos pêcheurs sautent d'un bloc à l'autre, tuent

la bête et font l'opération avec la tranquillité d'un cuisinier qui

coupe un bifteck sur sa table.

Hier, c'était le drame; aujourd'hui, une tragi-comédie. Les acteurs: un

phoque de l'espèce appelée _hood_ et trois pêcheurs.

D'abord quelques mots sur ces hoods.

Il sont plus grands et plus rares, quoique moins estimés que les harps.

Le mâle porte sur la tête un épais bourrelet de peau très-élastique, et

qu'il peut rabattre sur les yeux et le nez comme un capuchon. C'est du

reste de là que lui vient son nom (_hood_, capuchon). Ainsi casqué, il

est invulnérable aux coups de bâton, et le seul moyen d'en venir à bout

est de lui loger une balle sur le côté, un peu en arrière de la tête.

Le pire est que cet animal se défend quand on l'attaque. Il est même

plus méchant que cela, et se fait agresseur pour sauver la vie à sa

femelle et à son petit.

Or, ne voilà-t-il pas qu'un homme, se trouvant sur un glaçon de

compagnie avec un jeune hood, lui applique, en guise de _shake hand_, un

coup de bâton sur le nez. Au cri de la victime, le père surgit de l'eau,

furieux, et s'élance visière baissée contre l'adversaire. Deux pêcheurs

volent au secours de leur camarade. Les coups de bâton grêlent sur la

tête du phoque. Mais animée de vengeance, la vaillante bête fait face à

chacun, se précipite gueule ouverte, et voulant saisir un bras, prend au

vol un des bâtons de l'ennemi et le broie d'un coup de dent.

Désarmé, le combattant recule, si vivement poussé que sans avoir le

temps de se retourner il tombe à la mer.

C'en est fait de l'homme si la bête se met à l'eau. Aussi les deux

autres lui barrent le passage, attirant sur eux la rage du monstre,

tandis que leur camarade reprend pied. Alors on exécute une retraite

précipitée derrière le bâton qui voltige et s'abat.

Un pêcheur arriva à temps, armé d'un fusil, pour décider du sort de la

bataille. Mais il s'en fallut de peu que la tragédie ne plongeât son

poignard dans un sang plus pur que celui d'un phoque.

* * *

_22 mars._--L'équipage du _Greenland_ aura-t-il péri tout entier, ou

bien aura-t-il été recueilli par quelque autre navire? Quant à nous,

nous avons perdu tout espoir de le rallier. On continue pourtant à faire

retentir chaque demi-heure le sifflet d'alarme.

Aujourd'hui la chasse a porté à trente mille le nombre des peaux de

phoque rangées à bord. C'est magnifique. À l'exception de notre cabine

et du dortoir des hommes, tout est plein comme un oeuf dans le navire,

du plancher au plafond.

Nous n'avons plus qu'à profiter du beau temps pour nous hâter vers le

port. Cependant le brave capitaine Dickson ne peut se décider à virer de

bord sans pousser une pointe plus au large à la recherche de l'équipage

du _Greenland_.

Tous nos pêcheurs sont rentrés à bord, et nous partons à la découverte.

* * *

_23 mars._--Vers cinq heures, ce matin, le _French Shore_ a atteint la

limite de la banquise. Après c'était la mer libre jusqu'à la «belle

France». Nous sommes retournés sur nos pas, ou plutôt sur notre sillage.

Il n'y a plus rien à faire pour l'équipage du _Greenland_.

Revenus dans les glaces, nous étions entourés d'une telle quantité de

phoques, qu'on n'a pu s'empêcher de faire une nouvelle descente au

milieu d'eux.

Au bout de la journée, il y avait sept mille peaux de plus sur le pont.

Total: trente-sept mille peaux doublées chacune environ de trois pouces

de lard.

Où les mettre? L'hésitation n'a pas été de longue durée. D'une seule

voix, l'équipage a galamment offert son dortoir.

Le capitaine est triomphant.

* * *

_27 mars._--Voilà Saint-Jean!

On a interrogé le pilote; mais il ne savait rien du désastre du

_Greenland._

Nous avons eu une très-belle navigation de retour, malgré qu'il fît

froid. Les hommes ont passé quatre nuits sur le pont, roulés dans leurs

couvertures. Cela ne les empêche pas d'être de la plus belle humeur et

de la plus belle santé.

Dès demain matin on commencera à décharger le steamer. On séparera le

lard d'avec les peaux. Celles-ci seront salées pour être exportées en

Angleterre, où on les emploie à fabriquer des chaussures, harnais,

portemanteaux, etc.

Quant au lard, découpé en petits morceaux par une machine à vapeur, on

le fait fondre, puis on l'expose au soleil dans des bassins vitrés.

Il sort de là une huile blanche, inodore et des plus fines, également

exportée pour servir à la confection des meilleurs savons, et à l'usage

des phares, machines et autres objets[2].

[Note 2: Un tonneau de cette huile vaut environ 140 dollars, et une

peau de jeune harp, de 90 à 100 cents (4 fr. 50 à 5 francs).]

* * *

_14 avril._--Sur le rapport du capitaine Dickson, le gouvernement a

envoyé un vapeur à la recherche des naufragés du _Greenland_. Il est

revenu ce matin, sans avoir rien découvert.

Ils étaient cent trente hommes!

On ne se rappelle pas de semblable catastrophe.

De tous les _loups-mariniers_ rentrés au port, c'est le _French Shore_

qui a fait la pêche la plus rapide et la plus abondante.

Il y en a deux que les glaces ont retenus dix jours entiers tout près

d'ici et qui n'ont rapporté chacun que deux ou trois cents phoques. Ils

se préparent du reste à repartir. Le _French Shore_ reprend aussi la mer

demain matin, pour tenter de nouveau la fortune.

Cette fois on va avoir affaire à des phoques adultes qui savent nager et

n'attendront pas patiemment qu'on vienne les assommer pour les

déshabiller. Aussi le bâton est-il suppléé par le fusil.

* * *

_15 avril._--Dieu soit loué! Ils sont soixante-dix, de l'équipage du

_Greenland_, qui sont arrivés ce matin à bord d'un voilier.

Quarante-trois autres ont été recueillis par un second navire à voile et

sont en route pour Saint-Jean.

D'après leur rapport, les vingt-sept hommes, y compris le capitaine, qui

restaient à bord ont péri avec le steamer.

Quant aux survivants, ils avaient été sauvés dès le lendemain, et,

tandis que nous les cherchions, ils étaient à bord des voiliers qu'un

vent contraire retenait au large.

Il y a eu à Saint-Jean une émeute de joie.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 13 / 46 题