CHAPITRE III

_10 janvier._--Hier soir, une troupe de _Christian Minstrels_ a donné

une représentation dans la salle de concert à l'Athenæum. Le sujet

mérite bien un compte rendu.

Les Christian Minstrels--tout ce qu'il y a de plus américain--ont pour

spécialité de chanter de la musique nègre en l'interprétant telle

qu'elle doit l'être.

À cet effet, ils se font la tête de l'emploi en se barbouillant de noir

de fumée. L'orchestre composé de cuivres et de tambours se groupe sur

des gradins, et de chaque côté, au premier plan, se placent les

chanteurs.

Tout à coup la musique commence. Un des chanteurs, muni d'un tambour de

basque ou d'une guitare, se met, tout en jouant, à pousser des éclats de

voix qu'il accompagne des grimaces les plus simiesques et des gestes les

plus ridicules.

Son agitation va toujours en croissant; elle devient bientôt frénésie.

Il bondit de dessus sa chaise comme lancé par un ressort, il traverse

toute la scène et regagne sa place dans une sarabande endiablée.

Toujours chantant, grimaçant et jouant, il saute, tourne, pirouette,

renvoyant bras et jambes dans les directions les plus imprévues, puis

retombe sur sa chaise, calmé soudain, modulant à mi-voix un air

langoureux dont tout son corps agité en cadence marque le rhythme doux.

Au moment où il achève et où l'on s'attend au silence, voilà que du côté

opposé un autre chanteur, se tenant le ventre à pleines mains, part d'un

formidable éclat de rire, se tord sur sa chaise en proie aux spasmes de

la plus bruyante hilarité.

Tout d'abord ahuris, ses camarades le regardent avec stupeur, et

brusquement, comme saisis par une contagion subite, les voilà tous qui

se roulent sur leurs siéges et traduisent leur gaieté par les hurlements

les plus sauvages.

Puis tout se tait comme par enchantement, et de chaque camp on se lance

des lazzi, des calembours, des coq-à-l'âne.

Voilà à peu près ce qu'est une représentation donnée par les Minstrels:

tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus drôle,--drôle au moins la

première fois. Ces spectacles grossiers enchantent les Américains, qui,

malgré leur civilisation raffinée, portent encore en eux ce Yankee qui

est le Cosaque de leur race.

* * *

C'est dans cette même salle, ou d'autres analogues, qu'ont lieu les

fréquents concerts, ventes, lectures, bals donnés dans un but de charité

par les nombreuses Sociétés de bienfaisance catholiques et protestantes.

Miss Fisher est l'âme de ces concerts, auxquels prennent part aussi les

jeunes gens et jeunes filles de la ville. On va même jusqu'à jouer la

comédie.

C'est dans cette salle que Stuart Cumberland, avant d'aller à Paris, est

venu nous bouleverser l'esprit par sa science mystérieuse.

Comme le caractère américain s'est encore montré à cette occasion:

Cumberland, qui arrivait du Canada, où il avait charmé le marquis de

Lorne et la princesse Louise, fut assez adroit pour se faire présenter

au public de Saint-Jean par le premier ministre sir W. W... (K. C. M.

G.). Cela suffit pour que le parti opposé au gouvernement déclarât la

guerre à Cumberland, l'accusant de toutes les supercheries et cherchant

à le discréditer dans l'opinion publique. Pendant toute la durée de son

séjour, le _thought reader_ fut l'objet de la plus vive polémique entre

les deux partis politiques représentés chacun à Saint-Jean par un

journal quotidien.

Cela fut au point qu'il jugea nécessaire de prendre sa propre défense au

début d'une séance et se révéla un orateur fort habile. Plein de verve

caustique et d'énergie, il sut si bien flétrir l'anonyme qu'il

contraignit son calomniateur déguisé sous un nom de plume à se dévoiler

pour lui répondre.

Bref, comme la représentation menaçait de se transformer en révolution,

Cumberland demanda que les membres de son comité de surveillance fussent

élus par le public. La salle, dont il avait gagné les sympathies, ne lui

envoya que ses ennemis, les accompagnant chacun, à mesure qu'ils

sortaient des rangs, par des applaudissements ironiques. Ce fut donc

sous le contrôle de gens intéressés contre lui que Cumberland répéta ce

soir-là, avec son succès habituel, ces étonnantes expériences que tout

le monde lui a vu faire aujourd'hui.

* * *

_Mardi gras._--Le soir du carnaval a été célébré au skating-rink par une

fête costumée. L'effroi du ridicule qu'il y aurait à tomber dans les

jambes d'une _yung lady_ m'a ôté le courage d'apprendre à patiner. J'ai

donc été en simple spectateur voir glisser sur la glace les Sévillanes,

les Napolitaines, les Nuits, les pierrots, les dominos de toutes nuances

et autres grands personnages qui forment le pétulant cortége du prince

Carnaval.

Je trouvai là l'élégante miss Maud qui fait habiller sa fine taille à

Paris, et son amie la jolie miss Lilia.

Celle-ci était à peine débarquée de Londres, où elle avait fait ses

études, et elle était arrivée par le dernier paquebot sous la seule

garde de sa vertu et de ses dix-huit ans.

Maud m'a présenté à son amie et, d'un patin léger, s'est envolée à

l'autre bout du _ring_ tandis que je restais en tête-à-tête avec Lilia.

Elle parlait peu français, mais avec la grâce simple qu'elle mettait en

toutes choses.

J'ai cru d'abord ma situation très-critique en me voyant jeter si

brusquement dans l'intimité de ma nouvelle amie. Il n'en a rien été. Il

est vrai que j'ai fait le voeu de ne plus m'étonner de rien. Et puis

l'air de candeur qui sied délicieusement à ses traits fins et réguliers,

le regard intelligent de ses yeux clairs dont le charme est augmenté par

la couleur brune des cheveux, tout cela a établi du premier coup un

courant sympathique entre nous deux.

Aussi la conversation était-elle très-animée lorsque la désolante

musique de bastringue qui passe ici pour une fanfare, attaqua, ou plutôt

massacra, le _God save the Queen_. C'était le signal de la fin. Car il

n'y a pas de réunion publique ou privée qui ne se termine ici par

l'exécution du chant national. À ce moment, l'usage veut qu'on se tienne

debout et la tête découverte.

On ouvrit l'étroite porte du _ring_, et aussitôt un nuage de neige se

précipita dans le hall, comme pour nous avertir de prendre nos

précautions contre la tempête avant de quitter notre abri.

Dehors, le vent faisait rage et soulevait de par terre, en épais

tourbillons, cette terrible poussière de neige durcie qui aveugle et

étouffe à la fois. Telle était la violence de l'ouragan que pour arriver

à bon port, nous avons dû tous les trois nous donner le bras et marcher

les yeux fermés en nous serrant étroitement l'un contre l'autre.

Arrivés à la demeure de Maud, nous sommes entrés pour attendre une

accalmie. Nous avions absolument l'air de bonshommes de neige.

On monte au salon, on se chauffe, on prend du thé. Bien entendu, il

n'est pas question des parents. Ils sont sortis ou peut-être couchés,

mais dans tous les cas ils ne nous joueront pas le mauvais tour de venir

nous déranger.

Seuls les frères et soeurs de Maud se joignent à nous, et aussitôt Lilia

de s'écrier:

--Si nous dansions!

Chacun se précipite, poussant une table ou un fauteuil pour faire le

champ libre, et la danse commence.

J'ai cru, ce soir-là, avoir appris la valse américaine; mais depuis que

je n'ai plus Lilia pour la danser, il m'est impossible de retrouver le

pas qu'elle m'avait enseigné.

Vers minuit, le temps était à peu près beau, et j'ai eu la faveur

d'accompagner miss Lilia chez elle.

Durant ce trajet, nous nous sommes mutuellement sondés et confessés l'un

à l'autre; nous nous sommes découvert une infinité de goûts communs.

Arrivés devant la porte, nous nous sommes serré la main avec ce geste

franc et naturel de deux vieux amis chez qui la confiance égale

l'affection.

Comme je suis loin de la France! Et comme c'est pitié que la France ne

soit pas plus près de l'Amérique!

Peut-être s'en rapprochera-t-elle: la vapeur a déjà bien diminué

l'espace qui sépare Paris de New-York. Mais les belles Américaines de

Paris sont en train de le supprimer tout à fait.

Elles apportent aux Françaises qui ne veulent pas voyager, ce qu'elles

trouveraient à l'étranger si la mode les y poussait: plus de largeur

dans les idées.

Les voyages élargissent l'esprit, c'est incontestable. J'ai aujourd'hui

sur les phoques et les morues des notions qu'aucun de mes amis de

France, même les plus bacheliers, ne peuvent se vanter de posséder comme

moi.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 12 / 46 题