CHAPITRE PREMIER

Saint-Jean de Terre-Neuve, 1er mars 1883.

Je vous écris, mon cher ami, avec le désir de vous envoyer un journal

plutôt qu'une lettre, dans l'espoir de mieux satisfaire votre curiosité.

Si j'arrive jusqu'au bout de ma tâche, soyez sûr que ce ne sera pas sans

d'héroïques efforts; aussi je vous demande en retour toute votre

indulgence pour ce que vous pourrez trouver d'insuffisant à ces quelques

pages.

Vous, l'explorateur infatigable, qui a suivi tous les chemins, sur

toutes les cartes de géographie éditées jusqu'à ce jour, vous n'avez

sans doute pas remonté le littoral d'Amérique jusqu'au Labrador, sans

apercevoir, enchâssée dans un golfe formé par un fleuve, une île aux

contours prodigieusement ciselés? Votre atlas vous dira plus exactement

que je ne saurais le faire la latitude et la longitude qui servent à

déterminer la position de ce petit pays, mais peut-être aurai-je à

rectifier l'idée que vous vous faites de son étendue.

Terre-Neuve, rocher battu par les flots, à l'entrée du Saint-Laurent,

c'est là un phénomène visible seulement sur les cartes. Pour nous, nous

n'éprouvons pas plus l'impression désolante de la mer partout que les

_fashionables_ baigneurs des côtes normandes.

Trois cent dix-sept milles du sud-ouest au nord; trois cent seize de

l'ouest à l'est; et un réseau de chemins de fer en construction: que

diable faut-il de plus pour que ce soit un continent?

Je n'insiste pas, d'aucuns pourraient n'être pas de mon avis, et,

m'adressant à des Français, il est de mon devoir de dorloter leurs

préjugés.

C'est donc un grand pays que j'habite, et il y a toute une intéressante

description à en faire.

D'abord les côtes: découpées, fignolées à l'infini. Partout la mer se

brise contre de hautes falaises qui tombent à pic dans les flots. Ce

sont des roches schisteuses, calcaires ou granitiques, et sur lesquelles

la longue patience de l'Océan semble s'être épuisée en vain. Nulle part

aucun témoignage de son instinct démolisseur: ni plages, ni galets

roulés par les vagues. Les ports sont formés de bassins mis en

communication par une brèche avec l'extérieur. Presque jamais une forme

arrondie s'évanouissant sous les flots. Aussi le flux et le reflux

sont-ils imperceptibles.

Je vous ai dit que de nombreuses baies et quantité de havres dentelaient

les côtes de l'île sur toute leur étendue. Le pays n'est guère connu que

dans une zone avoisinante du rivage. Peu de gens ont traversé

Terre-Neuve: trois ou quatre. D'après ce que j'ai ouï dire, et d'après

mes propres observations aux environs de Saint-Jean, le sol est en

grande partie occupé par des tourbières, des lacs innombrables, des

forêts et des montagnes rocheuses. Sur la côte ouest, il y a,

assure-t-on, de riches mines de charbon, de cuivre, d'argent et d'autres

minerais, et des carrières de marbre.

Il n'existe pas de route traversant l'île. Mais il est à croire que,

dans un avenir prochain, des lignes de chemins de fer, aboutissant à

différents points des côtes, permettront aux habitants de Terre-Neuve de

se faire une idée mieux définie du pays qu'ils habitent.

On prétend que les régions du centre sont composées de larges étendues

de terre cultivable, et que les beaux arbres, pins ou sapins,

fourniraient un vaste champ à l'exploitation.

De tout cela, nous n'avons ici qu'un bien médiocre échantillon. Tant pis

pour l'amour-propre et le patriotisme des Terre-Neuviens, mais je dois

déclarer qu'aussi loin que s'étendent les environs de Saint-Jean, la

nature végétale est d'une pauvreté lamentable.

Les bois sont formés de pins aux proportions mesquines, excepté dans le

creux de quelques vallées. Quant aux autres essences d'arbres, elles ne

sont représentées que par des bouleaux, et du reste elles ne gardent

leurs feuilles que pendant trois mois environ.

En revanche, les petites gens de la végétation sont ici tout à fait chez

elles. Elles couvrent la terre de leur menu peuple gracieux et délicat,

jetant sous vos pieds un tapis de fleurs, comme si le chemin qu'elles

encombrent conduisait à la demeure de quelque bonne fée. Et il y mène,

réellement: chaque vallon, chaque clairière a la sienne qui est une

source d'eau limpide et abondante. À la fin de juin, par un beau jour de

soleil, tout s'épanouit à la fois: la couronne blanche du fraisier, la

pourpre timide de la violette, les clochettes nuancées du myrtil, le

lotus embaumé et mélancolique pareil à un coquillage de nacre, les

buissons chargés de grappes roses ou blanches, et mille autres fleurs

couleur d'aurore ou de midi, et qui ne disent pas leur nom.

Mais, hélas! il s'en faut de beaucoup qu'il y ait un papillon pour

chaque fleur, un oiseau pour chaque buisson.

Ici, la faune est en contradiction avec la flore. Les insectes y sont

représentés d'une façon malheureuse par les moustiques. Les merles noirs

au ventre rouge y tiennent fonctions de moineaux.

Les hirondelles n'y viennent pas!

Par contre, le gibier à plume et à poil occupe la place en maître, bien

qu'il soit rare aux alentours de Saint-Jean. Les bécassines pullulent

dans ce pays à moitié submergé. La perdrix, avec ses pattes emplumées,

devient blanche en hiver, et les canards de toutes sortes sont, comme

partout, l'escorte obligée de la saison froide.

Dans les taillis, les lapins poudrés à frimas broutent les mousses sous

la neige. Le lièvre arctique, le caribou, le renard argenté, l'ours, la

loutre, et autres animaux à fourrures, habitent les bois de l'intérieur.

Vous voyez donc qu'au contraire de la végétation, ce sont les petites

espèces qui sont en minorité.

Quant au _chien de Terre-Neuve_, j'aime mieux ne pas vous en parler,

doutant fort jusqu'ici de son existence. Nous en avons un tout jeune

prétendant: nous verrons bien ce que cela deviendra. Toujours est-il

que, depuis neuf mois que je suis ici, je n'en ai point encore découvert

qui répondissent à l'idée que je m'en étais faite.

Neuf mois?... Eh! oui! neuf mois, presque un an, que j'ai, pour la

première fois, débarqué de l'autre côté de l'Océan!

Au mois de mai, je vous disais adieu sous les ombrages du parc, et

j'arrivais le 1er juin dans une contrée où l'hiver, après avoir

dévoré le printemps, commençait à peine à battre en retraite devant les

menaces de l'été.

Durant les derniers jours de la traversée, il ventait en mer une bise

glaciale. De longues et moites traînées de brume rampaient d'un horizon

à l'autre. Et il se produisait alors un étrange phénomène de réfraction

qui faisait paraître les vagues hautes comme des montagnes. C'était

vraiment l'image de l'infini.

Enfin, le matin de notre arrivée, le ciel était pur. Bientôt nous

rencontrâmes des icebergs que le courant entraînait vers le sud, et,

tout au loin, surgissant devant nous, les falaises bleuâtres de

Terre-Neuve. J'étais sur la passerelle, auprès du capitaine. On eût dit

que le vaisseau attendait là, et que c'était l'île qui venait à notre

rencontre. Les contours nuageux s'accentuaient de plus en plus; les

flots, la terre et les cieux cessaient de se confondre dans la même

teinte bleutée. Bientôt, les rochers de la côte se détachèrent en arêtes

vives et toujours plus sombres sur la pâleur de l'air. L'Océan, presque

noir, entourait d'éclats métalliques les montagnes de glace coupées çà

et là de fissures de la plus belle émeraude. Un des plus énormes de ces

icebergs flottait devant l'étroit goulet qui donne accès dans le port de

Saint-Jean. À notre passage, un pan de glace se détacha de ses flancs,

et le fracas de sa chute eut un retentissement bien plus formidable que

la voix de nos canons lorsqu'ils annoncèrent notre entrée dans le port.

À ce moment, la brèche étroite que nous avions aperçue entre deux hautes

murailles de rochers s'élargit soudain, et nous pénétrâmes dans un havre

dont la nappe assoupie semblait l'arène d'un immense amphithéâtre.

À gauche et à droite, des montagnes escarpées, sans apparence de

verdure. Elles se rejoignaient devant nous à la distance de quelques

milles pour étrangler le cours pittoresque d'une petite rivière perdant

ses eaux dans le fond de la rade. Mais nous ne pouvions la voir. Nous

distinguions seulement les plaques sombres des bois de sapins descendant

dans la vallée. Une forêt de mâts, navires de guerre et bateaux

pêcheurs, nous dérobait le premier plan.

Aussi bien, n'était-ce point par là que nos regards se sentaient d'abord

attirés, mais vers le charmant tableau de cette ville dont les maisons

prochaines trempaient leurs pieds dans les flots, tandis que les autres,

de gradin en gradin, s'élevant jusqu'au faîte de la colline, semblaient

se presser autour de la cathédrale catholique qui édifiait dans le ciel

ses tours puissantes.

Heureux ceux qui ont passé là, et qui, sans quitter le pont du navire,

ont conservé l'impression d'un si riant spectacle! Pour moi, qui ai vu

de trop près le décor, je ne retrouverai sans doute plus mon admiration

première que le jour où, laissant ce rivage, le vaisseau qui m'emportera

me permettra de le contempler une suprême fois en lui disant adieu.

* * *

C'était donc le 1er juin. Cette date éveille en vous, à coup sûr, des

sensations toutes différentes de celles qu'on éprouve ici à la même

époque. Un mot alors, si vous le permettez, sur le climat et les

saisons.

Tandis que les glaces s'échouaient sur le rivage, la neige elle-même,

sur la terre, avait oublié de fondre en plusieurs endroits. La nature ne

paraissait nullement songer au réveil. Cependant, le soleil commençait à

réchauffer le sol humide de la fonte des neiges. Une sorte de vapeur

tiède semblait comme flotter invisible dans l'atmosphère.

Et le lendemain, plus de soleil: le froid, le pardessus d'hiver, et les

bourgeons restaient blottis sous leurs couvertures. Vers le 15 juin, les

mieux abrités se hasardèrent tout de même à montrer le nez. Puis,

encouragés par quelques jours de soleil, tout d'un coup, ils

s'épanouirent en masse, et le 30 juin, tout était en fleur, tout était

en feuilles.

C'était l'été succédant brusquement à l'hiver.

Mais un été perfide, avec des rayons brûlants ou des nuages glacials.

Dès que le soleil était caché et que le vent soufflait, il fallait se

couvrir.

«Patience! nous disait-on, patience: nous aurons bientôt l'_été indien_.

Vous verrez comme il fait beau alors.»

Octobre arriva. Les pluies avaient cessé; le soleil, chaque matin,

sortait des flots en secouant sa crinière d'or, éblouissante.

C'était l'automne: c'était l'été indien.

Cela dura environ deux mois, de la mi-septembre à la mi-novembre.

Puis le froid arriva peu à peu, bien que ce ne fût réellement qu'avec la

nouvelle année que l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le vent, qui

garde ici un empire éternel, nous l'apporta un jour, brusquement, tout

enveloppé de neige.

Il faut vous dire que Terre-Neuve est la patrie du vent. Pour sûr le

vieil Éole devait avoir, jadis, par là, quelque château. Il souffle

toujours de quelque part et produit des amoncellements de neige

prodigieux.

Mais où il devient dangereux, c'est lorsqu'il soulève en épais

tourbillons cette neige si fine et cristallisée qui, à la lumière de la

lune, semble une poussière de diamant. En un instant on est aveuglé et

poudré de la tête aux pieds. Bien heureux lorsqu'en même temps on n'est

pas obligé de lutter contre la tempête pour rester debout.

Pareille aventure m'est arrivée, pour la première fois, un soir de la

semaine dernière. Grâce à Dieu, nous étions trois pour nous tirer

d'affaire.

Un fait assez curieux, c'est qu'ici la neige ne tombe pour ainsi dire

jamais en gros flocons. Il en est de même, m'a-t-on dit, dans les

régions arctiques.

De temps en temps, l'aquilon se fait zéphyr. Les nuages laissent le

champ libre au soleil, et alors c'est comme un mirage de printemps avec

le ciel bleu pâle, l'Océan argenté de glace et les hautes falaises

endormies sous leur blanche fourrure. Mais, tout à coup, le vent se

déchaîne brutalement et passe, tout frissonnant des froides caresses de

la neige.

On s'aperçoit alors que le thermomètre marque 20° Fahrenheit au-dessous

de zéro, et que le port et la mer sont gelés. Puis on entend un coup de

canon: c'est le steamer apportant le courrier d'Europe. Comment

fera-t-il pour arriver jusqu'au quai, à travers cette croûte de glace

épaisse d'un pied et demi?

Le spectacle vaut la peine d'être vu, et même d'être raconté.

Il faut faire la brèche. Pour cela, le navire comme un bélier battant

une tour s'élance à toute vapeur contre l'obstacle. Il le pénètre

environ de toute sa longueur, et puis la résistance devient trop forte,

et il faut prendre un nouvel élan. Il se recule alors pour se précipiter

de nouveau de toute sa force et de toute sa vitesse. Et l'attaque dure

plus ou moins longtemps suivant l'éloignement du quai où doit accoster

le bateau. Mettons, si vous voulez, qu'il faille une heure pour

parcourir une étendue d'un demi-mille.

Vous vous imaginez sans peine que ce genre de navigation, qui rappelle

le combat de don Quichotte contre les moulins à vent, exige des steamers

d'une construction spéciale et d'une solidité à toute épreuve. Aussi les

parois qui forment l'avant sont-elles de véritables murailles.

Lorsqu'un vapeur entre en rade dans de pareilles conditions, le côté

pittoresque ne fait pas défaut. Une foule de curieux entoure le steamer

ou fuit devant lui à mesure qu'il pénètre dans la glace. Le pauvre saint

Pierre doit être bien honteux de sa frayeur, s'il voit tous les gamins

qui courent ici sur les flots.

Je vous ai dit, tout à l'heure, que le thermomètre Fahrenheit était

descendu jusqu'à 20° au-dessous de zéro, ce qui en fait 29 centigrades.

Cela n'est arrivé qu'une fois, vers la fin de janvier; et encore faut-il

ajouter que les habitants n'en parlaient qu'avec consternation, comme

d'un fait qui ne s'était presque jamais produit antérieurement. En

effet, l'hiver terre-neuvien est bien plus redoutable par sa durée que

par sa rigueur. Il faut compter qu'on restera sept mois sous la neige,

d'octobre à mai. Et quelle neige! Elle s'amoncelle en maints endroits

jusqu'à la hauteur de plusieurs mètres. De sorte que les routes

deviennent impraticables même aux traîneaux. Et comme le temps est

très-souvent clair pendant la saison froide, il arrive fréquemment que

dans la journée le soleil fait fondre la neige à la surface. Aussitôt

que le jour commence à baisser, la glace se reforme, et, comme toutes

les rues de la ville sont plus ou moins en pente, il devient impossible

de se tenir debout sur ce glacier si l'on n'est ferré à glace.

Avril amène le dégel, qui dure jusqu'à la fin de mai. Quelquefois,

pendant la nuit, il se produit une baisse soudaine dans la température.

Alors le lendemain matin tout est enveloppé de glace comme d'un émail.

Et chaque objet, jusque dans ses plus petits détails, semble être

enfermé dans un écrin de cristal. Rien de joli comme un rayon de soleil

éclaboussant de lumière un bouquet d'arbres ainsi transformés.

On passe donc à patauger dans l'eau froide et sale les deux mois les

plus charmants: avril et mai. Aucun symptôme de végétation ne se

produit avant la soudaine et définitive apparition de l'été.

Quelquefois, en mars, on est tenté de croire que l'hiver fait ses

préparatifs de départ. Mais pour m'ôter toute illusion à cet égard,

quelqu'un me citait l'autre jour ce proverbe: «Lorsque mars vient en

colombe, il s'en va en lion.»

Triste pays, n'est-il pas vrai? dont on peut dire que l'année y a perdu

son printemps!

Et l'été lui-même vaut-il beaucoup mieux? Juin et juillet sont presque

toujours brumeux. Quelquefois, pendant ces deux mois, on reste quinze

jours sans voir ni la mer ni le port, qu'un brouillard épais dissimule

entièrement. Fait assez singulier, ce brouillard s'arrête toujours le

long des quais, sans jamais pénétrer dans la ville. De sorte qu'au lieu

du havre, de ses navires et de ses falaises, on voit se dresser devant

soi une haute muraille blanche, opaque, impénétrable. D'autres fois ces

bandes de nuages se reposent à l'entrée de la passe, sans envahir

l'intérieur de la rade. C'est alors qu'il est curieux de voir entrer un

navire. Au moment où l'on s'y attend le moins, on l'aperçoit, tout à

coup, émerger dans la lumière comme une apparition.

Bref, on finit par se sentir comme dans une prison. On a des accès de

mélancolie. Cette muraille blanche vous pèse sur le coeur et vous

énerve. On regrette l'hiver avec ses ciels limpides, et surtout on

appelle de tous ses voeux l'été indien.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 5 / 46 题