«Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui
commence par ces mots: _Le pied dans l'étrier_, me revient à la
mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je
puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.
«_Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce
billet[150]._
«Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris
ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance
diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de
temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la
revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais
s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel
s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes voeux; qu'elle sache
qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver
son attachement, même au delà de la mort.
«Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.»
Madrid, 19 avril 1616.
[150] Puesto ya el pie en el estribo
Con las ansias de la muerte
Gran señor, esta te escribo.
Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation
chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans
aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de
la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses voeux
et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et
l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa
mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota
d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.
[Illustration]