Son testament signé et scellé, notre héros fut pris d'une grande
défaillance, et s'étendit dans son lit. On s'empressa de lui porter
secours; mais pendant les trois jours qu'il vécut encore, il
s'évanouissait à chaque instant. La maison était sens dessus dessous;
néanmoins la nièce mangeait de bon appétit, la gouvernante portait des
santés; Sancho prenait ses ébats; tant l'espoir d'un prochain héritage
suffit pour adoucir dans le coeur du légataire le sentiment de regret
que devrait y laisser la perte du défunt.
Enfin, don Quichotte expira après avoir reçu les sacrements, et prononcé
à plusieurs reprises les plus énergiques malédictions contre les livres
de chevalerie. Le notaire déclara n'avoir jamais vu dans les livres
qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et
aussi chrétiennement que don Quichotte, lequel rendit l'âme, je veux
dire mourut, au milieu de la douleur et des larmes de tous ceux qui
l'entouraient. Le voyant expiré, le curé pria le notaire d'attester
comme quoi Alonzo Quixano le Bon, communément appelé don Quichotte de la
Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé naturellement;
ajoutant que s'il lui demandait cette attestation c'était pour empêcher
que, contrairement à la vérité, un faux cid Hamet Ben-Engeli le
ressuscitât, et composât sur ses prouesses d'interminables histoires.
Telle fut la fin de l'_ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche_,
dont cid Hamet ne voulut pas indiquer le pays natal, afin que toutes les
villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'insigne honneur
de l'avoir vu naître et de le compter parmi leurs enfants, comme le
firent sept villes de la Grèce à propos d'Homère[134]. On ne dira rien
ici des pleurs de Sancho Panza, de la nièce et de la gouvernante, ni des
épitaphes, assez originales, composées pour la tombe de Don Quichotte.
Voici cependant celle qu'y inscrivit Samson Carrasco:
«Ci-gît le redoutable hidalgo qui porta si loin la valeur, que la mort
ne put triompher de lui, même en le mettant au tombeau.
«Il brava l'univers entier, dont il fut l'admiration et l'effroi, et
son bonheur fut de mourir sage après avoir vécu fou!»
[134] En écrivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le
pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient
l'honneur de l'avoir vu naître.
Ici le très-sage cid Hamet dit à sa plume:
«O ma petite plume, bien ou mal taillée, je ne sais, tu vas demeurer
suspendue à ce fil de laiton; là tu resteras des siècles, à moins que
de présomptueux historiens ne t'enlèvent de cette place pour te
profaner. S'ils l'osaient, crie leur:
«Halte-là, félons, halte-là; que personne ne me touche; car cette
entreprise, bon roi, à moi seul était réservée[135].
«Pour moi seul, oui, pour moi seul naquit don Quichotte et moi pour
lui. Il sut agir et moi écrire. Nous ne faisons qu'un, en dépit du
pseudonyme écrivain qui osa, et qui peut-être oserait encore écrire
avec une lourde plume d'oie les prouesses de mon vaillant chevalier.
Mais ce n'est pas là un fardeau à sa taille, ni un thème pour son
esprit sec et froid. Si d'aventure tu parviens à le connaître,
conseille-lui de laisser reposer en paix les os fatigués et déjà
pourris de don Quichotte, et de ne pas essayer de le ressusciter,
contre les priviléges de la mort, en le tirant de la sépulture où il
gît étendu tout de son long, hors d'état de faire une sortie et une
troisième campagne[136]! Pour livrer au ridicule celles de tant de
chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, et qui ont si
franchement désopilé nationaux et étrangers. En agissant ainsi, tu
rempliras le devoir du chrétien, lequel doit toujours s'efforcer de
donner un bon conseil à un ennemi. Quant à moi, je serai heureux et
fier d'avoir retiré de mes écrits le fruit que j'en attendais; car mon
seul désir était de couvrir d'un ridicule justement mérité les fausses
et extravagantes histoires des livres de chevalerie, déjà frappés à
mort par celle de mon véritable don Quichotte, et qui bientôt sans
doute tomberont pour ne plus se relever. Adieu.»
[135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien
romancero.
[136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annoncé une
troisième partie.