Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi
au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà
qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit:
pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de
chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point
davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre
mon pourpoint, encore moins ma propre chair.
O coeur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô
faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur,
et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou
marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli
le temps de mon exil, car enfin, _post tenebras spero lucem_[127].
[127] Après les ténèbres, j'attends la lumière.
Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort
bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine
ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil!
manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la
soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un
mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde,
balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le
même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est
qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y
a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois,
tandis que l'autre ne souffle jamais mot.
De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don
Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: _Regarde non avec qui
tu nais, mais avec qui tu pais_.
Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des
proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux
par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce
viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de
compte, ce sont toujours des proverbes.
Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait
toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la
main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un
rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne:
encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De
moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos
aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour
l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents
pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la
nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de
ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les
oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu
soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur
chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur
passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho,
confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison,
le bât et les armes.
Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître
pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin
reconnu ce que c'était.
Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront
est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit
piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par
les pourceaux.
Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste
que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques,
mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres
écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches
parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs
fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les
Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir
le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous
attend.
Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros:
moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et
tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit
dernière, et dont je ne t'ai rien dit.
Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des
chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez
tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.
Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il
s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre,
ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre
c'était, chanta ces vers en soupirant:
Amour! amour! lorsque je pense
Au terrible tourment que tu me fais souffrir,
Je ne songe plus qu'à mourir
Pour finir enfin ma souffrance.
Mais au point de franchir le pas
Qui me doit délivrer des peines de la vie,
Un excès de plaisir dont mon âme est ravie
Me dérobe encore au trépas.
Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir,
J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles,
Et le sort n'a rien à m'offrir
Qu'une vie, une mort également cruelles[128].
[128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
Saint-Martin.
Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme
ulcéré du sentiment de sa défaite.
Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux
de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un
autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre
qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le
troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent
leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils
virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de
cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et
Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des
boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros
en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de
mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron
entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout
autre chose que ce que nous pensons.
Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui,
environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs
lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour
le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche,
pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le
conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un
merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois
il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et
où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses
gardes, d'un oeil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient
la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il
fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son
âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La
nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le coeur de
nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez,
Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous
plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres
dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les
oreilles.
Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il
souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au
chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse
pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les
injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour
trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à
craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la
nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut
pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces
lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les
vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le
mal en pis.
En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent
augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra
dans le chapitre suivant.