Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il (page 582).]

Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir

avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive

la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut

que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr

avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se

relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire

s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus

pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons

recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà

dans la maison.

En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec

le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans

prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant

d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le

monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et

pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le

recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur

charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour

et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls

interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle

manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls

qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son

récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus de son âge,

qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa

généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron

de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la

pénitence.

Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens

d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient

voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le

père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à

la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de

présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais

Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de

Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était,

quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient

inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà

purgé l'Espagne entière.

Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux,

je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à

Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont

inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme,

ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que

monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au

résultat de mes démarches.

Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner

d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et

qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à

l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux

amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.

Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que

le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à

accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.

Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi

en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de

voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la

panoplie de son maître.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 239 / 301 题