Ricote et Sancho allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre (page 534).]

Hélas! hélas! s'écria Sancho, que d'accidents imprévus dans ce misérable

monde! Qui aurait dit que l'homme qui était hier gouverneur d'une île,

commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui

seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon

pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de

tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'étais aussi chanceux que

le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, où il

trouva la nappe mise et son lit tout prêt! Mais que trouverai-je dans ce

maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je

suis! où ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous étions

morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous

n'eussions pas manqué d'âmes charitables pour nous pleurer et nous

fermer les yeux à notre dernière heure! O mon fidèle ami, mon cher

compagnon, quelle récompense je donne à tes bons services! mais

pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire de ce mauvais pas,

après quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double

ration.

Pendant que le maître se lamentait de la sorte, l'âne restait immobile,

tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour

revint, et aux premières clartés de l'aurore, Sancho, voyant qu'il était

absolument impossible, sans être aidé, de sortir de cette espèce de

puits, recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler

du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort,

surtout en voyant son âne couché à terre, les oreilles basses et faisant

fort triste mine. Enfin, il l'aida à se remettre sur ses pieds, non sans

beaucoup de peine; puis, ayant tiré un morceau de pain de son bissac, il

le lui donna en disant: _Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux

se sentent moins_.

L'infortuné Sancho était dans cette cruelle anxiété, cherchant de tous

côtés remède à son malheur, quand il découvrit à l'un des bouts du

souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer. Il

s'y glissa à quatre pattes, et il vit qu'à l'autre bout le trou allait

toujours s'élargissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec

laquelle il pratiqua une brèche capable de livrer passage à son âne, et,

le tirant par le licou, il commença à cheminer le long du souterrain.

Tantôt il marchait à tâtons, tantôt il entrevoyait la lumière, mais

toujours avec une égale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon maître

trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux,

privé de conseil et dénué de courage, il me semble à tous moments que la

terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et après avoir

fait, à ce qu'il crut, près de demi-lieue, il commença à découvrir un

faible jour qui se glissait par une étroite fissure, et il espéra revoir

la lumière encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse là pour retourner

à don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie

le jour fixé pour le combat qu'il devait livrer au séducteur de la fille

de la señora Rodriguez.

Or, comme ce matin-là notre héros était sorti pour tenir son cheval en

haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu'à la suite

d'une attaque simulée à toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de

devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier

qui arrêta sa monture sur les jarrets de derrière, tous deux seraient

tombés infailliblement. La curiosité de don Quichotte l'engagea à voir

de plus près ce que c'était: il s'approcha sans mettre pied à terre.

Pendant qu'il considérait cette large ouverture, de grands cris, partis

du fond, vinrent frapper son oreille: Hélas! disait une voix, n'y a-t-il

point là-haut quelque chrétien qui m'entende, quelque chevalier

charitable qui ait pitié d'un malheureux pécheur enterré tout vivant,

d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-même?

Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnaître la voix de

Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu

là-bas, toi qui te plains ainsi?

Et qui peut se plaindre, répondit la voix, si ce n'est le malheureux

Sancho Panza, ci-devant écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la

Manche, et, pour ses péchés, gouverneur de l'île Barataria?

Ces paroles redoublèrent la surprise du chevalier. S'imaginant que

Sancho était mort, et que son âme faisait là son purgatoire, il répondit

à son tour: En ma qualité de chrétien catholique, je t'engage à me

déclarer qui tu es. Si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux

que je fasse pour te soulager, car ma profession étant de secourir tous

les affligés, je puis aussi porter secours à ceux de l'autre monde qui

ne sauraient s'aider eux-mêmes.

Vous qui me parlez, reprit la voix, vous êtes donc monseigneur don

Quichotte de la Manche; car à l'accent et à la parole ce ne peut être

que lui.

Oui, oui, répliqua notre héros, je suis ce don Quichotte qui a fait

profession de secourir et d'assister en leurs nécessités les vivants et

les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-même, car tu me tiens en

grand souci. Si tu es Sancho mon écuyer, et si tu as cessé de vivre,

pourvu que les diables ne t'aient point emporté, et que par la

miséricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mère la

sainte Église catholique a des prières efficaces pour abréger tes

peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achève donc de

t'expliquer et dis-moi qui tu es.

Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, répondit la voix, et je fais

serment que je suis Sancho Panza, votre écuyer, et que je ne suis jamais

mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'après avoir quitté mon

gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je

tombai hier dans ce trou où je suis encore avec le grison qui ne me

laissera pas mentir à telles enseignes, qu'il est à mes côtés.

En ce moment, comme s'il eût compris son maître et voulu lui rendre

témoignage, l'âne se mit à braire si puissamment, que toute la caverne

en retentit.

Voilà un témoin irrécusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais

l'âne, et le maître à sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en

vais au château qui est tout proche, et j'amènerai des gens pour te

tirer d'ici.

Dépêchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au désespoir de me

voir enterré tout vivant, et je me sens mourir de peur.

Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et à la duchesse, qui

savaient que ce souterrain existait depuis un temps immémorial; mais ce

qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitté son

gouvernement sans qu'on leur eût donné avis de son départ. On courut

avec des cordes et des échelles, et à force de bras on ramena Sancho et

le grison à la lumière du soleil. Un étudiant qui se trouvait là par

hasard ne put s'empêcher de dire en voyant notre écuyer: Il serait bon

que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements,

comme celui-ci sort de cet abîme, pâle et mourant de faim, et, si je ne

me trompe, la bourse très-peu garnie.

Frère, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entré dans l'île

qu'on m'avait donné à gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas

mangé mon soûl une seule fois: j'ai été persécuté par les médecins, les

ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas même eu le temps de toucher

mes gages. Vous voyez bien que je ne méritais point d'en sortir ainsi;

mais l'homme propose et Dieu dispose, et où l'on croit trouver du lard,

il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend,

et cela me suffit.

Sancho, laisse parler les gens, lui dit son maître; repose-toi sur ta

bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prétendrait

attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutôt des

portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé; s'il

est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbécile.

Permis de m'appeler un imbécile, répliqua Sancho, mais non de dire que

je suis un voleur.

Tout en discourant, ils arrivèrent au château, entourés d'une foule de

gens, et ils trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans

une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et à la

duchesse qu'il n'eût mis son grison à l'écurie, car la pauvre bête

avait, disait-il, passé une très-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer

Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je

suis allé gouverner votre île de Barataria, parce que Vos Grandeurs

l'ont voulu, et non parce que je l'avais mérité: j'y suis entré nu, et

nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagné, et si j'ai bien ou mal gouverné,

il y a des témoins qui pourront dire ce qui en est. J'ai éclairci des

difficultés, jugé des procès, toujours mourant de faim, grâce au docteur

Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, médecin de l'île et assassin des

gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqués nuitamment et mis en grand

péril; mais ceux de l'île ont assuré que nous étions victorieux par la

force de mon bras; Dieu les récompense dans ce monde et dans l'autre

s'ils ne mentent point. Après avoir pesé les charges et les fatigues

qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouvé le fardeau trop

pesant pour mes épaules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis

pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le

gouvernement me quittât, j'ai quitté le gouvernement, et hier, de bon

matin, j'ai laissé l'île à l'endroit où je l'avais trouvée, avec les

mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir rien changé. Je n'ai rien

emprunté à personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si,

comme cela est, j'ai songé à faire des ordonnances utiles et

profitables, j'y ai renoncé bien vite, de peur qu'on ne les observât

pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la

même chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison.

Pendant la nuit, je suis tombé dans un souterrain, je l'ai parcouru tout

du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai découvert une

issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeuré jusqu'au

jugement dernier sans le secours de mon maître. Voici donc, monseigneur

le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix

jours qu'il a gouverné, a appris à mépriser le gouvernement,

non-seulement d'une île, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise

très-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission,

je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange

au moins du pain tout mon soûl. Encore bien, je l'avoue, que cela ne

m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je

m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fèves ou de perdrix.

L'écuyer finit là sa harangue, au grand contentement de son maître, qui

mourait de peur qu'il ne lui échappât mille impertinences. Le duc

embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son

gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses États quelque autre

emploi où il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi,

recommanda qu'on lui fît faire grande chère et qu'on lui dressât un bon

lit, car il paraissait tout moulu et à moitié disloqué.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 227 / 301 题