DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE
GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC.
Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant
dénoûment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensèrent plus qu'à
inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dépens de
leurs hôtes. Ayant donc préparé leur plan et instruit leurs gens de la
manière dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se
préparer à partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement,
où les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre
desséchée attend la rosée du matin.
Sancho s'inclina jusqu'à terre, et répondit: Monseigneur, depuis que je
suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa voûte, j'ai
considéré la terre, je l'ai trouvée si petite, si petite, que l'envie
m'a presque passé d'être gouverneur. Le bel honneur, en effet, de
commander sur un grain de moutarde, à une douzaine d'hommes, gros chacun
comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage
sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner à gouverner
une petite partie du ciel, ne fût-elle que d'une demi-lieue, je la
préférerais à la plus grande île du monde.
[Illustration: Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités
de leur chute (page 474).]
Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie
du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir
d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner,
une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et
abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux
richesses de la terre celles du ciel.
Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la
gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au
ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma
chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le
monde est si affamé.
Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en
lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de
commander et de se faire obéir.
Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de
commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons.
Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je
crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et
sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir
on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses
nécessaires à votre installation.
Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que
ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.
Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à
l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait
ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un
soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir
du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous
donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres
que les armes.
Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne
sais pas l'A B C; mais je sais mon _Pater noster_, et c'est assez pour
être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me
donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de
Dieu.
Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en
rien.
Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait
partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du
duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ,
quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi.
Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait
asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui
parla en ces termes:
Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a
encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te
prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort
de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début
de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul
raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille
soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre
sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession
de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de
dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur.
Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas,
sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la
chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au
gouvernement d'une île.
Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à
ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel,
et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle
tant de biens. Maintenant que ton coeur est disposé à suivre mes
conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des
enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir
d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu
vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont
qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils.
Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette
crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne
tombe jamais dans l'erreur.
Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse
de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à
laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on
réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme
la grenouille qui voulut un jour s'égaler au boeuf; et si la vanité,
cette sotte enflure de coeur, venait à s'emparer de ton âme,
rappelle-toi que tu as gardé les cochons.
C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en
grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons.
Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne
sont pas fils de princes.
J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la
naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être
affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours
s'attachent aux dépositaires de l'autorité.
Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte
d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras
point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble
vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que
la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de
la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples
jusqu'à te fatiguer.
Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien
à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de
la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut
ce que le sang ne peut valoir.
Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le
rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à
Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux
saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent
en frères.
Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un
gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la
former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme
sotte et grossière le lui fait perdre.
Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te
faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas
telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis,
ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du
jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant
sa vie.
Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme
font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration.
Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te
faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de
découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche,
comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation
de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop
compatissant.
Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne
soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde.
Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et
n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence,
tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton
honneur et de ta bourse.
Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes
oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus
fait pour corrompre l'intégrité d'un juge.
Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la
peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.
Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités
de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi
miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu,
bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore
plus d'éclat que la justice.
En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée
sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable,
et après avoir vécu dans la paix de ton coeur, entouré des bénédictions
des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes
yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits
enfants.
Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne
l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la
parure de ton corps.