OU LA DUÈGNE DOLORIDE RACONTE SON AVENTURE

A la suite des musiciens parurent d'abord douze duègnes rangées sur deux

files, toutes vêtues de larges robes de mousseline blanche, avec des

voiles d'une telle longueur, qu'on n'apercevait que le bas de leur

vêtement; après elles venait la comtesse Trifaldi, donnant la main à

Trifaldin, son écuyer: elle était vêtue d'une robe de frise noire à

longue queue, terminée par trois pointes à angles aigus, que portaient

trois pages habillés de deuil. Cette partie de son ajustement fit penser

à tout le monde que la noble dame tirait son nom de cette invention

nouvelle. En effet, Trifaldi, c'est comme qui dirait la comtesse à trois

queues. Ben-Engeli en tombe d'accord, mais en faisant remarquer que son

nom propre était la comtesse Loupine, à cause de la grande quantité de

loups qui peuplaient ses terres, tandis que si, au lieu de loups, c'eût

été des renards, on l'aurait appelée la comtesse Renardine. Quoi qu'il

en soit, la comtesse et ses douze duègnes s'avançaient lentement, le

visage couvert de voiles noirs si épais qu'il eût été impossible de rien

distinguer au travers. Sitôt qu'elles se furent arrêtées pour former la

haie, le duc et don Quichotte se levèrent; alors, passant au milieu des

duègnes, la Doloride, sans quitter la main de son écuyer, se dirigea

vers le duc, qui, avec toute la compagnie, s'avança pour la recevoir.

[Illustration: Passant au milieu des duègnes, la Doloride se dirigea

vers le duc (page 461).]

Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur

humble serviteur, je me trompe, à leur humble servante, car mon

affliction est telle que je ne pourrai jamais y répondre, tant ma

disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit

être fort loin, puisque plus je le cherche, moins je le trouve.

Il faudrait que nous l'eussions perdu tout à fait, madame la comtesse,

répondit le duc, pour ne pas reconnaître votre mérite, et l'on ne

saurait vous rendre trop d'honneurs.

En parlant ainsi il la releva, et la fit asseoir auprès de la duchesse,

qui l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Don Quichotte regardait

sans prononcer un seul mot, tandis que de son côté Sancho mourait

d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi ou de quelqu'une de

ses duègnes; mais il lui fallut y renoncer jusqu'à ce qu'elles

voulussent bien se découvrir elles-mêmes.

Chacun gardait le silence: ce fut enfin la Doloride qui le rompit pour

s'exprimer en ces termes: J'ai la confiance, très-haut et puissantissime

seigneur, très-belle et excellentissime dame, et très-sages et

illustrissimes auditeurs, que ma peine grandissime trouvera un accueil

favorable dans la générosité de vos sentiments, car mon infortune est

telle qu'elle est capable de faire pleurer le marbre, d'attendrir le

diamant et d'amollir l'acier des coeurs les plus endurcis. Mais avant de

porter jusqu'à vos courtoises oreilles le récit de mes tristes

aventures, je voudrais savoir si l'illustrissime chevalier don Quichotte

de la Manche et son fameusissime écuyer Panza sont dans votre noble et

brillante compagnie.

Panza est ici en personnissime, répliqua Sancho, et monseigneur don

Quichotte aussi; vous pouvez donc, très-honnêtissime dame, dire tout ce

qu'il vous plaira à votre agréabilissime fantaisie, et vous nous

trouverez diligentissimes à servir votre dolentissime beauté.

Madame, ajouta don Quichotte en s'adressant à la Doloride, si vous

croyez trouver un remède à vos malheurs dans le bras de quelque

chevalier errant, voici le mien; si faible qu'il soit, je le mets tout à

votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont la profession et

le devoir sont de protéger et de défendre les affligés. Il n'est pas

besoin de détours ni de paroles éloquentes pour s'assurer de ma

bienveillance, vous n'avez qu'à raconter simplement vos disgrâces; ceux

qui vous écoutent, s'ils ne peuvent remédier à vos maux, sauront du

moins y compatir.

A ces paroles, la Doloride fit mine de se jeter aux genoux de don

Quichotte, et elle s'y jeta réellement, cherchant à les embrasser: Je me

prosterne devant ces pieds, devant ces jambes s'écria-t-elle, ô

invincible chevalier! comme devant les bases et les colonnes de la

chevalerie errante; laissez-moi baiser ces pieds que je ne saurais trop

révérer, puisque leurs pas doivent atteindre au terme de mes maux, que

Votre Grâce est seule capable de guérir, ô valeureux errant, dont les

merveilleux exploits font pâlir les fabuleuses histoires des Amadis,

réduisent en fumée les hauts faits des Bélianis, et anéantissent les

actions imaginaires des Esplandians! Puis, se tournant vers Sancho, et

le prenant par la main: Et toi, ajouta-t-elle, ô le plus loyal écuyer

qui ait jamais servi chevalier errant, dans les siècles passés, présents

et à venir; écuyer dont la bonté est encore plus grande et plus longue

que la barbe de mon écuyer Trifaldin, tu peux t'enorgueillir à juste

titre; puisqu'en servant le grand don Quichotte, tu sers toute la valeur

errante concentrée dans un seul chevalier. Je te conjure, nobilissime

écuyer, je te conjure par la fidélité exorbitante de tes services,

d'être un intercesseur bénévole auprès de ton maître, afin qu'il

favorise une infélicissime comtesse, et ta très-humilissime servante.

Madame la comtesse, répondit Sancho, que ma bonté soit aussi grande que

la barbe de votre écuyer, ce n'est pas là ce dont il s'agit. Au surplus,

sans toutes ces câlineries et ces supplications, je prierai mon maître

(qui m'aime bien, je le sais, et surtout en ce moment qu'il a besoin de

moi pour certaine affaire) de vous favoriser et de vous aider en tout ce

qu'il pourra. Ainsi donc, ne vous gênez pas, contez-nous votre peine, et

vous verrez ce que nous savons faire.

Le duc et la duchesse étaient ravis de voir leur dessein si bien

réussir, car la Doloride faisait merveilles. La comtesse s'assit à la

prière du duc, et après que tout le monde eut fait silence, elle

commença de la sorte:

Sur le fameux royaume de Candaya, situé entre la grande Trapobane et la

mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régnait la reine

Magonce, veuve du roi Archipiel, son époux. De leur mariage était issue

l'infante Antonomasie, qu'ensemble ils avaient procréée. L'héritière du

royaume me fut confiée en naissant et grandit sous ma tutelle, parce que

j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère. Après bien

des soleils (c'est ainsi que l'on compte les jours en notre pays) la

petite Antonomasie se trouva avoir quatorze ans et plus de beauté que la

nature en a jamais départi à celles qu'elle a le mieux favorisées; son

esprit n'était pas en retard, car elle montrait déjà un très-bon

jugement; enfin elle était aussi discrète que belle, ou pour mieux dire

elle est encore la plus belle personne du monde, si le destin jaloux et

les Parques au coeur de bronze n'ont point tranché le fil délié de sa

délicate vie; et ils ne l'auront pas osé sans doute, car le ciel ne

saurait permettre qu'on fasse à la terre ce tort insigne, de couper

toutes vertes les grappes de la plus belle vigne qui en aucun temps se

soit vue dans le contour de sa vaste étendue.

De cette beauté sans pareille, et dont ma langue inculte ne saurait

assez dignement célébrer les louanges, devinrent amoureux un nombre

infini de princes, tant nationaux qu'étrangers. Mais parmi tous ces

soupirants, un simple chevalier, porté sur les ailes rapides de son

ambition démesurée, confiant dans sa jeunesse, sa bonne mine, et la

vivacité de l'esprit le plus heureux, osa lever les yeux jusqu'au

neuvième ciel de cette miraculeuse beauté. Je dois dire à Vos Grandeurs

qu'il jouait de la guitare à ravir; que de plus il était poëte et grand

danseur, et si adroit à fabriquer des cages d'oiseaux, qu'il aurait pu

gagner sa vie rien qu'à ce métier, s'il y eût été forcé par le besoin.

Avec tous ces mérites, de quoi ne viendrait-on pas à bout? à plus forte

raison du coeur d'une jeune fille; et cependant toutes ces qualités

n'auraient pas suffi à faire capituler la forteresse dont j'étais

gouvernante, si l'effronté scélérat n'eût habilement commencé par me

faire capituler moi-même. A force de cajoleries et de présents, il

flatta mon coeur et s'empara de ma volonté; mais ce qui acheva ma

défaite, ce fut certain couplet que j'entendis chanter une nuit sous mes

fenêtres; le voici, si je m'en souviens bien:

De l'éclat des beaux yeux de la cruelle Aminte

Il sort des traits ardents qui consument mon coeur;

Et parmi tous mes maux elle a tant de rigueurs,

Que même il ne faut pas qu'il m'échappe une plainte.

La strophe me sembla d'or, et la voix de miel; aussi depuis lors, chaque

fois que j'ai réfléchi sur ma faute, j'ai conclu en moi-même que Platon

avait eu raison de vouloir bannir les poëtes de toute république bien

ordonnée, au moins les poëtes érotiques, parce qu'ils font des vers, non

pas comme ceux du marquis de Mantoue, bons tout au plus à divertir les

petits enfants et à faire pleurer les femmes, mais des vers qui sont

autant d'épines qui percent le coeur, et qui, de même que la foudre fond

une épée sans attaquer le fourreau, consument et brûlent le corps sans

endommager les habits. Une autre fois il me chanta ceux-ci:

O Mort! viens promptement contenter mon envie;

Mais viens sans te faire sentir,

De peur que le plaisir que j'aurais à mourir

Ne me rendît encor la vie.

Il m'en débita encore beaucoup d'autres, qui transportent quand on les

chante et qui ravissent quand on les lit. Mais, qu'est-ce, bon Dieu!

quand ces séducteurs s'avisent de composer certains morceaux de poésie

fort à la mode dans le royaume de Candaya, et qu'on appelle

_seguidillas_? Aussi, je le répète, on devrait les reléguer dans quelque

île par delà les antipodes. Après tout, cependant, il ne faut point s'en

prendre à eux, mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les

croient. Si j'avais été sur mes gardes, comme doit le faire toute bonne

gouvernante, je n'aurais pas prêté l'oreille à leurs cajoleries, ni pris

au sérieux leurs dangereux propos; tels que ceux-ci: _je vis en

mourant_, _je brûle dans la glace_, _j'espère sans espoir_, _je pars et

je reste_, et tant d'autres du même genre, dont ils farcissent leurs

écrits, et qu'on trouve d'autant plus beaux, qu'on les comprend moins.

N'ont-ils pas le front de nous promettre le phénix, la toison d'or, la

couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigès, les pommes du jardin des

Hespérides, des montagnes d'or et des monceaux de diamants! et pourtant

on s'y laisse prendre comme s'ils en montraient des échantillons. Mais à

quoi me laissé-je entraîner, et quelle folie me pousse à parler des

faiblesses d'autrui, quand j'ai tant à dire sur les miennes? Hélas!

infortunée, ce ne sont pas ces vers, ces discours qui t'ont abusée, ni

ces sérénades qui t'ont perdue; c'est ton imprudente simplicité, c'est

ta faiblesse, c'est ton peu de prévoyance, qui ont ouvert les sentiers

et aplani le chemin aux séductions de don Clavijo. Tel est le nom du

chevalier. Sous mon patronage, il entra non pas une fois, mais cent

fois, dans la chambre d'Antonomasie, abusée plutôt par moi que par lui,

et cela sous le titre de légitime époux, car, autrement, toute

pécheresse que je suis, je n'aurais jamais consenti qu'il eût seulement

baisé le pan de sa robe; oh! non, non, le mariage sera toujours en

première ligne quand je me mêlerai de semblables affaires. Dans

celle-ci, il n'y avait qu'un inconvénient, la différence des conditions,

don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie

étant princesse, et de plus, comme je vous l'ai dit, l'héritière d'un

grand royaume. Par mes soins, l'intrigue demeura longtemps ignorée,

jusqu'à ce qu'enfin certaine enflure au-dessous de l'estomac de la jeune

fille me fit juger que le secret ne tarderait guère à être divulgué.

Dans cette appréhension, tous trois nous tînmes conseil, et l'avis

unanime fut, avant que le pot aux roses vînt à se découvrir, que

par-devant le grand vicaire, don Clavijo demandât pour femme Antonomasie

en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, promesse que j'avais

moi-même formulée, mais formulée avec tant de force qu'elle aurait défié

celle de Samson; bref, le grand vicaire vit la cédule, reçut la

confession de l'infante qui avoua tout, après quoi il la mit sous la

garde d'un honnête alguazil.

Comment! s'écria Sancho! il y a à Candaya des alguazils, des poëtes et

des seguidillas? Par ma foi, le monde est partout semblable, à ce que

je vois. Mais que Votre Grâce se dépêche, dame Trifaldi: il est tard, et

je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire, qui, sans reproche,

est un peu longue.

Vous allez l'apprendre, répondit la comtesse.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 192 / 301 题