En tombant, Sancho resta accroché à un tronçon (page 448).]

Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais

entre le dire et le faire il y a bien du chemin.

Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne

coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste,

que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir

les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu

m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je

gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me

mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.

Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don

Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette

avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes

seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules

impertinences.

Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont

pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement,

qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas

y regarder de si près.

Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer

dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La

nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle

l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus

favorable aux projets du duc et de la duchesse.

Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand

bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de

nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens.

Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les

sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se

servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin

les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un

tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému.

Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit

quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il

n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent

de l'effroi.

Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût

pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit

épouvantable dans une corne démesurée.

Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie

cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?

Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la

recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez

sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du

Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du

vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les

moyens de désenchanter la pauvre dame.

Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous

auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est

devant vous.

En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable:

j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle

pour laquelle je suis venu.

Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique:

autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a

partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer.

Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don

Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je

bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie

l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à

l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans

pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la

désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus

longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et

les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il

tourna bride et disparut.

La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte

et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée

fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en

tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos.

Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit:

Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don

Quichotte?

Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer

entier m'assaillir.

Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux

oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.

La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers

le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans

un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se

fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues

massives d'une charrette à boeufs, bruit strident qui fait fuir les

loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le

rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la

forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de

l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la

voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus

loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des

Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces

instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des

chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte

lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant

à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de

la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il

fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux

lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par

quatre boeufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne

une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se

tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche

que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il

avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une

infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il

était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les

effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il

n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir.

Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et

dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre.

Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un

vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit

d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami

d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième

char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de

même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste

et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et

satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de

Gaule et de toute sa postérité.

A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit

criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont

Sancho tout réjoui tira bon augure.

Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là

où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.

Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse.

Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut

tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre

le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de

réjouissance et de fêtes.

C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.

Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 183 / 301 题