Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais
entre le dire et le faire il y a bien du chemin.
Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne
coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste,
que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir
les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu
m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je
gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me
mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.
Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don
Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette
avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes
seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules
impertinences.
Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont
pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement,
qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas
y regarder de si près.
Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer
dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La
nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle
l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus
favorable aux projets du duc et de la duchesse.
Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand
bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de
nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens.
Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les
sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se
servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin
les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un
tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému.
Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit
quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il
n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent
de l'effroi.
Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût
pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit
épouvantable dans une corne démesurée.
Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie
cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?
Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la
recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez
sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du
Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du
vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les
moyens de désenchanter la pauvre dame.
Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous
auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est
devant vous.
En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable:
j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle
pour laquelle je suis venu.
Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique:
autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a
partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer.
Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don
Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je
bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie
l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à
l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans
pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la
désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus
longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et
les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il
tourna bride et disparut.
La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte
et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée
fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en
tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos.
Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit:
Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don
Quichotte?
Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer
entier m'assaillir.
Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux
oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.
La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers
le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans
un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se
fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues
massives d'une charrette à boeufs, bruit strident qui fait fuir les
loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le
rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la
forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de
l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la
voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus
loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des
Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces
instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des
chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte
lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant
à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de
la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il
fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux
lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par
quatre boeufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne
une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se
tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche
que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il
avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une
infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il
était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les
effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il
n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir.
Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et
dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre.
Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un
vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit
d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami
d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième
char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de
même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste
et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et
satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de
Gaule et de toute sa postérité.
A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit
criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont
Sancho tout réjoui tira bon augure.
Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là
où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.
Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse.
Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut
tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre
le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de
réjouissance et de fêtes.
C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.
Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.