A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il était vrai, comme on le
racontait dans le monde d'en haut, qu'il eût avec une petite dague tiré
le coeur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter à la señora
Belerme, suivant le voeu de son ami mourant.
Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'était un
poignard fourbi et pointu comme une alène.
En ce cas, interrompit Sancho, ce devait être un poignard du fameux
Ramon de Hocès, l'armurier de Séville[94].
[94] Célèbre armurier au seizième siècle.
Je n'en sais rien, répondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque
l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'événement dont je
parle s'est passé à Roncevaux il y a plusieurs siècles. Au surplus,
cette particularité est sans importance; elle ne peut en rien altérer le
fond de cette histoire.
Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte;
j'éprouve le plus grand plaisir à vous entendre.
Et moi non moins à vous faire ce récit, reprit notre héros. Je suivis
donc le vénérable Montesinos au palais de cristal, où dans une salle
toute en albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, se trouvait un tombeau
en marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis étendu
tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe,
tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il
tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et très-velue, ce qui est
un attribut de la force) posée sur son coeur. En me voyant contempler
l'homme du tombeau: Voilà, me dit Montesinos, voilà mon ami Durandart,
miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est
retenu ici enchanté comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par
Merlin, l'enchanteur français, qui passait pour être fils du diable.
Quant à moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel père; car il en savait
plus long que le diable, et il lui aurait même rendu des points. Comment
et pourquoi nous a-t-il enchantés? Tout le monde l'ignore; mais le temps
le révélera et ce temps-là n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je
sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour à présent, c'est que
Durandart a cessé de vivre entre mes bras; qu'après sa mort j'ai enlevé
son coeur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vérité il
devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme
qui a un grand coeur est doué de plus de vaillance que celui chez lequel
il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est
bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des
plaintes comme s'il était vivant? A ces mots, l'infortuné Durandart jeta
un grand cri, et s'adressant à Montesinos:
O mon cousin, la dernière prière que je vous adressai, ce fut, quand mon
âme aurait quitté mon corps, de porter vous-même mon coeur à la señora
Belerme, après l'avoir détaché de ma poitrine, soit avec un poignard,
soit avec une dague.
En entendant cela, Montesinos se jeta à genoux devant le déplorable
chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon
très-cher cousin, j'ai exécuté ponctuellement ce que vous m'aviez
prescrit à l'heure fatale de notre défaite; je vous ai détaché le coeur
du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre
parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de
dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, après
vous avoir préalablement déposé dans le sein de la terre, et avoir versé
tant de larmes, qu'elles ont suffi à me laver les mains, et à effacer
les traces de votre sang. Pour surcroît de preuves, cousin de mon âme,
dans le premier village que je traversai à ma sortie de Roncevaux, je
saupoudrai votre coeur d'un peu de sel, afin qu'il ne prît pas mauvaise
odeur, et qu'il arrivât, sinon parfaitement frais, du moins bien
conservé, en présence de la señora Belerme. Cette dame, comme vous, moi,
Guadiana, votre écuyer, la duègne Ruidera, ses sept filles, ses deux
nièces, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis
longtemps enchantés ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela
maintenant plus de cinq cents ans révolus, personne n'est mort parmi
nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces,
lesquelles, à force de larmes, ont attendri Merlin et ont été changées
par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la
province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant à votre
écuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrâce, il est devenu un
fleuve[95], qu'on appelle du même nom, et qui, arrivé à la surface du
sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un
tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de
la terre; mais comme il faut toujours obéir à sa pente naturelle, il
reparaît de temps en temps, et se montre à la face du ciel et des
hommes. Les lagunes dont j'ai parlé lui prêtent leurs eaux, et avec ce
secours et celui de quelques autres rivières, il entre majestueusement
dans le royaume de Portugal.
[95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la
Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.
Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent
répété; mais comme vous ne répondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez
m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait à
quel point cela me chagrine. Présentement, je viens vous faire part
d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement à votre
douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune façon. Sachez que vous
avez en votre présence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble
chevalier duquel Merlin a prophétisé tant et de si grandes choses, ce
fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscité, avec un éclat plus
vif encore que dans les siècles passés, la chevalerie errante oubliée de
nos jours. Par lui et à cause de lui, il pourrait arriver que nous
fussions désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées
les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, répondit d'une voix
basse et étouffée l'affligé Durandart, je dirais: Patience, et battons
les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le côté, et
retomba dans son silence habituel.
En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs
accompagnés de profonds gémissements et de sanglots entrecoupés. Je
tournai la tête, et à travers les murailles de cristal, j'aperçus dans
une autre salle du château une procession de belles damoiselles défilant
sur deux rangs; elles étaient toutes vêtues de deuil, et coiffées de
turbans blancs, à la manière des Turcs. A leur suite venait une dame
(ainsi le faisait supposer la gravité de sa prestance) également
habillée de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la
terre. Son turban était deux fois plus gros que ceux des damoiselles;
elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez épaté, la bouche
grande, les lèvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle
laissait voir, semblaient rares et mal rangées, mais blanches comme des
amandes dépouillées de leur pellicule. Elle tenait à la main un linge
très-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, était un coeur
momifié, tant il me parut sec et ratatiné. Montesinos m'apprit que toute
cette procession était composée des serviteurs de Durandart et de
Belerme, qui se trouvaient enchantés en ce lieu avec leurs seigneurs, et
que celle qui portait le coeur enveloppé dans un linge, était la señora
Belerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec
ses damoiselles la même procession, en récitant d'une voix plaintive des
chants funèbres sur le coeur de son infortuné cousin. Si elle vous
semble laide, ajouta-t-il, ou du moins inférieure à sa réputation de
beauté, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journées qu'elle a
passées dans cet enchantement, comme on peut le voir à son teint pâle et
à ses yeux fatigués: résultat inévitable du douloureux spectacle qui lui
rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beauté, sa
grâce et ses charmes seraient à peine égalés par ceux de la grande
Dulcinée du Toboso; si renommée, non-seulement dans tous les environs,
mais même dans le monde entier.
Halte-là seigneur, dis-je à don Montesinos; que Votre Grâce conte son
histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il
ne s'agit point ici d'établir de parallèle. La sans pareille Dulcinée du
Toboso est ce qu'elle est, et la señora Belerme est aussi ce qu'elle
est, et ce qu'elle a été; n'allons pas plus loin.--Seigneur don
Quichotte, me répondit Montesinos, que Votre Grâce veuille bien
m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beauté de la señora
Belerme serait à peine égalée par celle de la grande Dulcinée du
Toboso; car il me suffisait d'avoir soupçonné, sur je ne sais quels
indices, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue plutôt
que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le
ciel lui-même.
Grâce à cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je
sentis mon coeur s'apaiser et se remettre de l'émotion que j'avais
éprouvée en entendant comparer ma Dulcinée à la señora Belerme.
Par ma foi, seigneur, s'écria Sancho, je m'étonne que vous n'ayez pas
grimpé sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os
et arraché la barbe jusqu'au dernier poil.
En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de
respecter les vieillards, même lorsqu'ils ne sont pas chevaliers; à plus
forte raison quand ils le sont, et enchantés par-dessus le marché. Nous
avons, du reste, Montesinos et moi, échangé bon nombre de questions pour
lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre.
Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de
temps qu'elle est restée là-bas, Votre Grâce a pu voir tant de choses,
questionner et répondre sur tant de points.
Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don
Quichotte.
Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.
Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit,
ensuite le jour, et par trois fois; de façon qu'à mon compte je ne suis
pas resté moins de trois jours dans ces profondeurs cachées à votre vue.
Ce que dit là mon maître doit être vrai, repartit Sancho; en effet,
comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble
une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits.
Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte.
Mais, seigneur, Votre Grâce n'a-t-elle rien mangé pendant tout ce
temps? demanda le guide.
Pas une seule bouchée, répondit don Quichotte; je n'en ai pas éprouvé le
besoin, et n'y ai même pas pensé.
Les enchantés mangent-ils? demanda le guide.
Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non
plus leurs nécessités majeures; mais on croit que leurs ongles, leur
barbe et leurs cheveux continuent à pousser.
Et dorment-ils par hasard, les enchantés? demanda Sancho.
Pas davantage, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours
que j'ai séjourné parmi eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non plus.
Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le
proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grâce
fréquente des enchantés qui jeûnent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il
d'étonnant à ce qu'elle jeûne et veille comme eux? Mais pardonnez-moi,
mon cher maître, d'avoir parlé comme je viens de le faire; car Dieu
m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot.
Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et
d'ailleurs, quand il l'eût voulu, jamais il n'aurait eu le temps
d'inventer ce million de mensonges.
Je ne crois pas du tout que mon maître mente, reprit Sancho.
Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte.
Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont
enchanté toute la bande que Votre Grâce dit avoir vue là-bas, vous ont
fourré dans la cervelle les rêveries que vous venez de nous débiter et
toutes celles qu'il vous reste à nous conter encore.
Cela pourrait être, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas:
ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux et touché de mes mains. Mais
que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montrées
Montesinos (je te les conterai l'une après l'autre et en temps opportun
dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que
diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces
délicieuses campagnes où nous nous promenions ensemble, trois
villageoises sautant et gambadant comme des chèvres? A peine les eus-je
aperçues, que je reconnus, à n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans
pareille Dulcinée, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous
accostâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montesinos s'il les
connaissait; il me répondit que non, mais que c'étaient sans doute
quelques grandes dames enchantées, qui depuis peu de jours avaient fait
leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en étonner,
parce qu'il y en avait là beaucoup d'autres, des siècles passés et
présents, enchantées sous des figures aussi diverses qu'étranges, entre
autres la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui, suivant la
_romance_, versa du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne.
[Illustration: Elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse
qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre (page 398).]
Lorsque Sancho entendit son maître tenir un pareil langage, il faillit
en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de
l'enchantement de Dulcinée, dont il était l'inventeur et l'unique
témoin, il acheva de se convaincre que son maître était fou de tout
point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher
patron, où vous vous êtes mis en tête de descendre dans l'autre monde;
et maudit soit surtout l'instant où vous avez fait la rencontre du
seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil état. Nous vous
connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel
que Dieu vous l'a donné débitant des sentences et donnant des conseils à
chaque pas; mais que devons-nous penser à cette heure, où vous nous
contez les plus énormes extravagances qui se puissent imaginer.
Sancho, répondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun
compte de tes paroles.
Ni moi de celles de Votre Grâce, répliqua Sancho, dussiez-vous me
battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai déjà dit et pour ce
que je compte vous répéter tous les jours, si vous ne songez à vous
corriger et à vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix
règne entre nous, dites-moi, je vous prie, à quels signes avez-vous
reconnu madame notre maîtresse? Si vous lui avez parlé, que lui
avez-vous dit, et qu'a-t-elle répondu?
Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle portait les mêmes
vêtements que lorsque tu me l'as montrée à la sortie du Toboso. Je lui
parlai; mais, sans me répondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une
telle vitesse, qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la
suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'eût conseillé de ne pas
prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait où je
devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connaître, à
une époque ultérieure, la manière dont ils devraient être désenchantés,
lui, la señora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce
que j'ai vu et observé là-bas, il est une chose qui, je dois te
l'avouer, m'a causé un profond chagrin. Pendant que je causais avec
Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de
moi timidement, et me dit d'une voix émue, les yeux pleins de larmes:
Seigneur, ma maîtresse Dulcinée du Toboso baise les mains de Votre
Grâce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre santé;
et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle
conjure Votre Grâce de vouloir bien lui prêter, sur ce cotillon neuf en
cotonnade que voici, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez
sur vous: elle engage sa parole de les restituer à très-court terme.
Un semblable message me surprit étrangement; je me tournai vers
Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pénurie se
fasse sentir, même parmi les enchantés de haut rang? Seigneur don
Quichotte de la Manche, me répondit Montesinos, croyez que ce qu'on
nomme la misère se rencontre et s'étend partout, atteint tous les
hommes, et n'épargne même pas les enchantés. Puisque madame Dulcinée
vous envoie demander ces six réaux, et que d'ailleurs le gage paraît
valable, vous ferez bien de les lui prêter; car, à coup sûr, elle doit
être dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage,
répliquai-je, et quant à lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est
impossible, puisque je ne possède en tout que quatre réaux (ceux que tu
me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je
rencontrerais sur ma route). Je les remis à cette fille en lui disant:
Ma chère, assurez à votre maîtresse que ses peines retombent sur mon
coeur, et que je voudrais être un _Fucar_[96] pour y porter remède;
dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni
satisfaction, ni relâche, tant que je serai privé de son adorable vue
et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de
consentir à se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et
désolé chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins,
elle entendra parler d'un voeu et d'un serment faits par moi, voeu et
serment en tout semblables à ceux que fit le marquis de Mantoue pour
venger son neveu Baudouin, quand il le trouva près d'expirer dans la
montagne; lesquels consistaient à ne point manger pain sur table, à ne
point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pénitences à
accomplir, jusqu'à ce que son neveu fût vengé. Eh bien, moi, je fais de
même le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre
parties du monde, avec encore plus de ponctualité que l'infant don Pedro
de Portugal, jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. Tout cela, et plus
encore, est bien dû par Votre Grâce à ma maîtresse, me répondit la
damoiselle; puis prenant les quatre réaux, au lieu de me tirer sa
révérence, elle fit une cabriole et sauta en l'air à plus de six pieds
de haut.
[96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses
richesses les Médicis de Florence.
Sainte Vierge! s'écria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de
pareil! et que la puissance des enchanteurs ait été assez grande pour
changer le sain et droit jugement de mon maître en une folie si bien
conditionnée! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre
Grâce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner
créance à ces billevesées qui troublent et altèrent votre bon sens.
Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles
ainsi; et comme, d'un autre côté, tu n'as aucune expérience des choses
de ce monde, tout ce qui présente quelques difficultés est jugé par toi
impossible. Mais, je te l'ai déjà dit, le temps marche; plus tard je te
raconterai quelques-unes des particularités de mon séjour dans la
caverne; elles te convaincront que celles que j'ai déjà rapportées sont
d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni réplique.