Je fus gagné par un sommeil des plus profonds (page 392).]

A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il était vrai, comme on le

racontait dans le monde d'en haut, qu'il eût avec une petite dague tiré

le coeur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter à la señora

Belerme, suivant le voeu de son ami mourant.

Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'était un

poignard fourbi et pointu comme une alène.

En ce cas, interrompit Sancho, ce devait être un poignard du fameux

Ramon de Hocès, l'armurier de Séville[94].

[94] Célèbre armurier au seizième siècle.

Je n'en sais rien, répondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque

l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'événement dont je

parle s'est passé à Roncevaux il y a plusieurs siècles. Au surplus,

cette particularité est sans importance; elle ne peut en rien altérer le

fond de cette histoire.

Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte;

j'éprouve le plus grand plaisir à vous entendre.

Et moi non moins à vous faire ce récit, reprit notre héros. Je suivis

donc le vénérable Montesinos au palais de cristal, où dans une salle

toute en albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, se trouvait un tombeau

en marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis étendu

tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe,

tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il

tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et très-velue, ce qui est

un attribut de la force) posée sur son coeur. En me voyant contempler

l'homme du tombeau: Voilà, me dit Montesinos, voilà mon ami Durandart,

miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est

retenu ici enchanté comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par

Merlin, l'enchanteur français, qui passait pour être fils du diable.

Quant à moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel père; car il en savait

plus long que le diable, et il lui aurait même rendu des points. Comment

et pourquoi nous a-t-il enchantés? Tout le monde l'ignore; mais le temps

le révélera et ce temps-là n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je

sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour à présent, c'est que

Durandart a cessé de vivre entre mes bras; qu'après sa mort j'ai enlevé

son coeur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vérité il

devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme

qui a un grand coeur est doué de plus de vaillance que celui chez lequel

il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est

bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des

plaintes comme s'il était vivant? A ces mots, l'infortuné Durandart jeta

un grand cri, et s'adressant à Montesinos:

O mon cousin, la dernière prière que je vous adressai, ce fut, quand mon

âme aurait quitté mon corps, de porter vous-même mon coeur à la señora

Belerme, après l'avoir détaché de ma poitrine, soit avec un poignard,

soit avec une dague.

En entendant cela, Montesinos se jeta à genoux devant le déplorable

chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon

très-cher cousin, j'ai exécuté ponctuellement ce que vous m'aviez

prescrit à l'heure fatale de notre défaite; je vous ai détaché le coeur

du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre

parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de

dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, après

vous avoir préalablement déposé dans le sein de la terre, et avoir versé

tant de larmes, qu'elles ont suffi à me laver les mains, et à effacer

les traces de votre sang. Pour surcroît de preuves, cousin de mon âme,

dans le premier village que je traversai à ma sortie de Roncevaux, je

saupoudrai votre coeur d'un peu de sel, afin qu'il ne prît pas mauvaise

odeur, et qu'il arrivât, sinon parfaitement frais, du moins bien

conservé, en présence de la señora Belerme. Cette dame, comme vous, moi,

Guadiana, votre écuyer, la duègne Ruidera, ses sept filles, ses deux

nièces, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis

longtemps enchantés ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela

maintenant plus de cinq cents ans révolus, personne n'est mort parmi

nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces,

lesquelles, à force de larmes, ont attendri Merlin et ont été changées

par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la

province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant à votre

écuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrâce, il est devenu un

fleuve[95], qu'on appelle du même nom, et qui, arrivé à la surface du

sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un

tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de

la terre; mais comme il faut toujours obéir à sa pente naturelle, il

reparaît de temps en temps, et se montre à la face du ciel et des

hommes. Les lagunes dont j'ai parlé lui prêtent leurs eaux, et avec ce

secours et celui de quelques autres rivières, il entre majestueusement

dans le royaume de Portugal.

[95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la

Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.

Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent

répété; mais comme vous ne répondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez

m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait à

quel point cela me chagrine. Présentement, je viens vous faire part

d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement à votre

douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune façon. Sachez que vous

avez en votre présence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble

chevalier duquel Merlin a prophétisé tant et de si grandes choses, ce

fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscité, avec un éclat plus

vif encore que dans les siècles passés, la chevalerie errante oubliée de

nos jours. Par lui et à cause de lui, il pourrait arriver que nous

fussions désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées

les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, répondit d'une voix

basse et étouffée l'affligé Durandart, je dirais: Patience, et battons

les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le côté, et

retomba dans son silence habituel.

En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs

accompagnés de profonds gémissements et de sanglots entrecoupés. Je

tournai la tête, et à travers les murailles de cristal, j'aperçus dans

une autre salle du château une procession de belles damoiselles défilant

sur deux rangs; elles étaient toutes vêtues de deuil, et coiffées de

turbans blancs, à la manière des Turcs. A leur suite venait une dame

(ainsi le faisait supposer la gravité de sa prestance) également

habillée de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la

terre. Son turban était deux fois plus gros que ceux des damoiselles;

elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez épaté, la bouche

grande, les lèvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle

laissait voir, semblaient rares et mal rangées, mais blanches comme des

amandes dépouillées de leur pellicule. Elle tenait à la main un linge

très-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, était un coeur

momifié, tant il me parut sec et ratatiné. Montesinos m'apprit que toute

cette procession était composée des serviteurs de Durandart et de

Belerme, qui se trouvaient enchantés en ce lieu avec leurs seigneurs, et

que celle qui portait le coeur enveloppé dans un linge, était la señora

Belerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec

ses damoiselles la même procession, en récitant d'une voix plaintive des

chants funèbres sur le coeur de son infortuné cousin. Si elle vous

semble laide, ajouta-t-il, ou du moins inférieure à sa réputation de

beauté, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journées qu'elle a

passées dans cet enchantement, comme on peut le voir à son teint pâle et

à ses yeux fatigués: résultat inévitable du douloureux spectacle qui lui

rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beauté, sa

grâce et ses charmes seraient à peine égalés par ceux de la grande

Dulcinée du Toboso; si renommée, non-seulement dans tous les environs,

mais même dans le monde entier.

Halte-là seigneur, dis-je à don Montesinos; que Votre Grâce conte son

histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il

ne s'agit point ici d'établir de parallèle. La sans pareille Dulcinée du

Toboso est ce qu'elle est, et la señora Belerme est aussi ce qu'elle

est, et ce qu'elle a été; n'allons pas plus loin.--Seigneur don

Quichotte, me répondit Montesinos, que Votre Grâce veuille bien

m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beauté de la señora

Belerme serait à peine égalée par celle de la grande Dulcinée du

Toboso; car il me suffisait d'avoir soupçonné, sur je ne sais quels

indices, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue plutôt

que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le

ciel lui-même.

Grâce à cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je

sentis mon coeur s'apaiser et se remettre de l'émotion que j'avais

éprouvée en entendant comparer ma Dulcinée à la señora Belerme.

Par ma foi, seigneur, s'écria Sancho, je m'étonne que vous n'ayez pas

grimpé sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os

et arraché la barbe jusqu'au dernier poil.

En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de

respecter les vieillards, même lorsqu'ils ne sont pas chevaliers; à plus

forte raison quand ils le sont, et enchantés par-dessus le marché. Nous

avons, du reste, Montesinos et moi, échangé bon nombre de questions pour

lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre.

Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de

temps qu'elle est restée là-bas, Votre Grâce a pu voir tant de choses,

questionner et répondre sur tant de points.

Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don

Quichotte.

Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.

Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit,

ensuite le jour, et par trois fois; de façon qu'à mon compte je ne suis

pas resté moins de trois jours dans ces profondeurs cachées à votre vue.

Ce que dit là mon maître doit être vrai, repartit Sancho; en effet,

comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble

une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits.

Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte.

Mais, seigneur, Votre Grâce n'a-t-elle rien mangé pendant tout ce

temps? demanda le guide.

Pas une seule bouchée, répondit don Quichotte; je n'en ai pas éprouvé le

besoin, et n'y ai même pas pensé.

Les enchantés mangent-ils? demanda le guide.

Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non

plus leurs nécessités majeures; mais on croit que leurs ongles, leur

barbe et leurs cheveux continuent à pousser.

Et dorment-ils par hasard, les enchantés? demanda Sancho.

Pas davantage, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours

que j'ai séjourné parmi eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non plus.

Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le

proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grâce

fréquente des enchantés qui jeûnent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il

d'étonnant à ce qu'elle jeûne et veille comme eux? Mais pardonnez-moi,

mon cher maître, d'avoir parlé comme je viens de le faire; car Dieu

m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot.

Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et

d'ailleurs, quand il l'eût voulu, jamais il n'aurait eu le temps

d'inventer ce million de mensonges.

Je ne crois pas du tout que mon maître mente, reprit Sancho.

Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte.

Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont

enchanté toute la bande que Votre Grâce dit avoir vue là-bas, vous ont

fourré dans la cervelle les rêveries que vous venez de nous débiter et

toutes celles qu'il vous reste à nous conter encore.

Cela pourrait être, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas:

ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux et touché de mes mains. Mais

que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montrées

Montesinos (je te les conterai l'une après l'autre et en temps opportun

dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que

diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces

délicieuses campagnes où nous nous promenions ensemble, trois

villageoises sautant et gambadant comme des chèvres? A peine les eus-je

aperçues, que je reconnus, à n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans

pareille Dulcinée, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous

accostâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montesinos s'il les

connaissait; il me répondit que non, mais que c'étaient sans doute

quelques grandes dames enchantées, qui depuis peu de jours avaient fait

leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en étonner,

parce qu'il y en avait là beaucoup d'autres, des siècles passés et

présents, enchantées sous des figures aussi diverses qu'étranges, entre

autres la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui, suivant la

_romance_, versa du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne.

[Illustration: Elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse

qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre (page 398).]

Lorsque Sancho entendit son maître tenir un pareil langage, il faillit

en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de

l'enchantement de Dulcinée, dont il était l'inventeur et l'unique

témoin, il acheva de se convaincre que son maître était fou de tout

point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher

patron, où vous vous êtes mis en tête de descendre dans l'autre monde;

et maudit soit surtout l'instant où vous avez fait la rencontre du

seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil état. Nous vous

connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel

que Dieu vous l'a donné débitant des sentences et donnant des conseils à

chaque pas; mais que devons-nous penser à cette heure, où vous nous

contez les plus énormes extravagances qui se puissent imaginer.

Sancho, répondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun

compte de tes paroles.

Ni moi de celles de Votre Grâce, répliqua Sancho, dussiez-vous me

battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai déjà dit et pour ce

que je compte vous répéter tous les jours, si vous ne songez à vous

corriger et à vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix

règne entre nous, dites-moi, je vous prie, à quels signes avez-vous

reconnu madame notre maîtresse? Si vous lui avez parlé, que lui

avez-vous dit, et qu'a-t-elle répondu?

Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle portait les mêmes

vêtements que lorsque tu me l'as montrée à la sortie du Toboso. Je lui

parlai; mais, sans me répondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une

telle vitesse, qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la

suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'eût conseillé de ne pas

prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait où je

devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connaître, à

une époque ultérieure, la manière dont ils devraient être désenchantés,

lui, la señora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce

que j'ai vu et observé là-bas, il est une chose qui, je dois te

l'avouer, m'a causé un profond chagrin. Pendant que je causais avec

Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de

moi timidement, et me dit d'une voix émue, les yeux pleins de larmes:

Seigneur, ma maîtresse Dulcinée du Toboso baise les mains de Votre

Grâce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre santé;

et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle

conjure Votre Grâce de vouloir bien lui prêter, sur ce cotillon neuf en

cotonnade que voici, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez

sur vous: elle engage sa parole de les restituer à très-court terme.

Un semblable message me surprit étrangement; je me tournai vers

Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pénurie se

fasse sentir, même parmi les enchantés de haut rang? Seigneur don

Quichotte de la Manche, me répondit Montesinos, croyez que ce qu'on

nomme la misère se rencontre et s'étend partout, atteint tous les

hommes, et n'épargne même pas les enchantés. Puisque madame Dulcinée

vous envoie demander ces six réaux, et que d'ailleurs le gage paraît

valable, vous ferez bien de les lui prêter; car, à coup sûr, elle doit

être dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage,

répliquai-je, et quant à lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est

impossible, puisque je ne possède en tout que quatre réaux (ceux que tu

me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je

rencontrerais sur ma route). Je les remis à cette fille en lui disant:

Ma chère, assurez à votre maîtresse que ses peines retombent sur mon

coeur, et que je voudrais être un _Fucar_[96] pour y porter remède;

dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni

satisfaction, ni relâche, tant que je serai privé de son adorable vue

et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de

consentir à se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et

désolé chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins,

elle entendra parler d'un voeu et d'un serment faits par moi, voeu et

serment en tout semblables à ceux que fit le marquis de Mantoue pour

venger son neveu Baudouin, quand il le trouva près d'expirer dans la

montagne; lesquels consistaient à ne point manger pain sur table, à ne

point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pénitences à

accomplir, jusqu'à ce que son neveu fût vengé. Eh bien, moi, je fais de

même le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre

parties du monde, avec encore plus de ponctualité que l'infant don Pedro

de Portugal, jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. Tout cela, et plus

encore, est bien dû par Votre Grâce à ma maîtresse, me répondit la

damoiselle; puis prenant les quatre réaux, au lieu de me tirer sa

révérence, elle fit une cabriole et sauta en l'air à plus de six pieds

de haut.

[96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses

richesses les Médicis de Florence.

Sainte Vierge! s'écria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de

pareil! et que la puissance des enchanteurs ait été assez grande pour

changer le sain et droit jugement de mon maître en une folie si bien

conditionnée! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre

Grâce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner

créance à ces billevesées qui troublent et altèrent votre bon sens.

Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles

ainsi; et comme, d'un autre côté, tu n'as aucune expérience des choses

de ce monde, tout ce qui présente quelques difficultés est jugé par toi

impossible. Mais, je te l'ai déjà dit, le temps marche; plus tard je te

raconterai quelques-unes des particularités de mon séjour dans la

caverne; elles te convaincront que celles que j'ai déjà rapportées sont

d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni réplique.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 163 / 301 题