Mesurez-vous avec votre état, Sancho (page 312).]

Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi

veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un

homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute,

Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne

sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand

il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous

serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter

par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles!

(C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va

dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent

chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon

gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille

selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza,

gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis

et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du

pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais

croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà

assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.

Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien

peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille.

Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y

donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé

l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a

nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et

moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je

devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les

lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on

le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens.

Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la

renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de

l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante,

et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un

vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre

que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour

vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira;

mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de

notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a

la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se

fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don

Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a

pris le _don_ celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont

jamais porté!

En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier

dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de

débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents

ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai

bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et

que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se

jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme

l'infante _dona Urraca_[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois

pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du

chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de

velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être

de mon avis?

[75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens

de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses

trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter

l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.

Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te

couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres,

mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne

fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé,

on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme

des essaims d'abeilles.

Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que

tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne

sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui

prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne

mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent

dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses

passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa

portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le

traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi,

lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux

valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous

rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que

nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait

oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise,

s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui

sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de

l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en

faire reproche.

Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous

voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de

faire ce que vous dites...

Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho.

Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il

plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous

opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils

Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent

apprendre de bonne heure le métier de leurs pères.

Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai

chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de

l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en

prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse

pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître.

Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai

comme un chérubin.

Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera

comtesse?

Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à

cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous

l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les

femmes ne sont que vos servantes.

Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa

fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le

plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don

Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 131 / 301 题