PRÉFACE

Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plébéien,

peu importe, tu dois attendre cette préface, croyant sans doute y

trouver des personnalités, des représailles, des injures, contre

l'auteur du second _don Quichotte_: je veux parler de celui qui fut,

dit-on, engendré à Tordesillas, et naquit à Tarragone[65]. Eh bien, je

t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette

satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage éveillent la

colère dans les plus humbles coeurs, cette règle rencontre une exception

dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il

n'est qu'un impertinent, un sot, un âne? Eh bien, je n'en n'ai pas même

la pensée; qu'il reste avec son péché, qu'il le mange avec son pain, et

grand bien lui fasse.

[65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez

de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à

Tarragone.

Mais ce que je ne puis me résoudre à passer sous silence et à couvrir

simplement de mon mépris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et

manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du

temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main

brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus

éclatante rencontre[66] qu'aient vue les siècles passés et présents et

que puissent voir les siècles à venir.

[66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571.

Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, appréciée par

ceux qui savent où elle fut reçue, car mourir en combattant sied mieux

au soldat, qu'être libre dans la fuite; et je préfère avoir assisté

jadis à cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de

blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur

la poitrine et au visage sont autant d'étoiles qui nous guident dans le

sentier de l'honneur vers le désir des nobles louanges. D'ailleurs

est-ce avec les cheveux blancs qu'on écrit? N'est-ce pas plutôt avec

l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les années?

Autre chose encore m'a causé du chagrin: cet homme m'appelle envieux et

il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que

c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que

l'on connaît, je n'éprouve que celle qui est sainte, noble, bien

intentionnée. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer à un

prêtre, surtout quand ce prêtre ajoute à ce respectable caractère le

titre de familier du saint-office[67]? Je le déclare ici, mon adversaire

se trompe; car de celui qu'il prétend que j'ai voulu désigner, j'adore

le génie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et

honorable. Quant à mes _Nouvelles_, que cet aristarque trouve plus

satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient

bonnes, et elles ne pourraient l'être s'il ne s'y trouvait un peu de

tout.

[67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du

Saint-Office.

Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais

il ne faut pas accroître les chagrins d'un homme déjà si affligé, et

ceux de ce seigneur doivent être grands puisqu'il dissimule sa patrie et

déguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de

lèse-majesté. Si donc par aventure tu viens à le connaître, dis-lui de

ma part que je ne me tiens nullement pour offensé, que je connais fort

bien les piéges du démon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse

tendre à un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est

capable de composer un livre qui lui procurera autant de renommée que

d'argent et autant d'argent que de renommée. A l'appui de ce que

j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grâce accoutumée la

petite histoire que voici:

«Il y avait à Séville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont

fou se soit jamais avisé. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un

bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la

patte de derrière, lui levait l'autre patte avec la main, après quoi lui

introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre

bout, et rendait bientôt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait

mis en cet état, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lâchait

en disant à ceux qui étaient là toujours en grand nombre: «Vos Grâces

pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien?» Eh

bien, à mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit

travail de faire un livre?

Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui

est encore un conte de fou et de chien: «Il y avait à Cordoue un fou qui

avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre ou en

pierre, non des plus légers; quand il apercevait un chien, il s'en

approchait avec précaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le

pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas à

se sauver en jetant des hurlements à ne pas s'arrêter au bout de trois

rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que

son maître aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perçants. Le

mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le bâtonna

rondement, en lui disant à chaque coup: «Chien de voleur, ne vois-tu pas

que mon chien est un lévrier?» Et après lui avoir répété le mot de

lévrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme plâtre.

L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se

montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante

que la première, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrêtait tout

court en disant: «Oh! oh! celui-ci est un lévrier.» Depuis lors, tous

les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets,

étaient pour lui autant de lévriers, et il ne lâchait plus sa pierre.

Peut-être en arrivera-t-il de même à cet homme; il n'osera plus lâcher

en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus

lourd que le marbre.

Quant à la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son

ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravédis et

que je lui réponds: «Vive pour moi le comte de Lémos, et Dieu pour

tous!» Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la libéralité bien connue

m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprême charité de

l'archevêque de Tolède[68]! Ces deux princes, par leur seule bonté d'âme

et sans que je les aie sollicités par aucune espèce d'éloges, ont pris à

leur charge le soin de venir généreusement à mon aide, et en cela je me

tiens pour plus honoré et plus riche que si la fortune, par une voie

ordinaire, m'eût comblé de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut

rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvreté peut couvrir d'un

nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu

jette quelque lumière, fût-ce par les fissures de la détresse, elle

finit toujours par être estimée des grands et nobles esprits.

[68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.

Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant à moi, je me contenterai de

te faire remarquer que cette seconde partie de _Don Quichotte_, dont je

te fais hommage, est taillée sur le même patron, et qu'elle est de même

étoffe que la première. Dans cette seconde partie, je te donne mon

chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et

enterré, afin que personne ne puisse en douter désormais. C'est assez

qu'un honnête homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que

d'autres prétendent encore y mettre la main. L'abondance des choses,

même bonnes, en diminue le prix, tandis que la rareté des mauvaises les

fait apprécier en ce point...

J'oubliais de te dire que tu auras bientôt _Persiles_, que je suis en

train d'achever, ainsi que la seconde partie de _Galatée_.

[Illustration]

[Illustration]

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 120 / 301 题