OU LE CAPTIF TERMINE SON HISTOIRE

Quinze jours à peine s'étaient écoulés, que le renégat avait acheté une

barque pouvant contenir trente personnes. Pour prévenir tout soupçon et

mieux cacher son dessein, il fit d'abord seul un voyage à Sargel, port

distant de vingt lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand

commerce de figues sèches. Il y retourna encore deux ou trois fois avec

le More qu'il s'était associé. Dans chacun de ses voyages, il avait

soin, en passant, de jeter l'ancre dans une petite cale située à une

portée de mousquet du jardin d'Agimorato. Là il s'exerçait avec ses

rameurs à faire la _zala_, qui est un exercice de mer, et à essayer,

comme en jouant, ce qu'il voulait bientôt exécuter en réalité. Il allait

même au jardin de Zoraïde demander du fruit, qu'Agimorato lui donnait

volontiers quoiqu'il ne le connût point. Son intention, m'a-t-il dit

depuis, était de parler à Zoraïde, et de lui apprendre que c'était de

lui que j'avais fait choix pour l'enlever et l'emmener en Espagne; mais

il n'en put trouver l'occasion, les femmes du pays ne se laissant voir

ni aux Mores ni aux Turcs. Quant aux esclaves chrétiens, c'est autre

chose, et elles ne les accueillent même que trop librement. J'aurais

beaucoup regretté que le renégat eût parlé à Zoraïde, qui sans doute

aurait pris l'alarme en voyant son secret confié à la langue d'un

renégat; mais Dieu ordonna les choses d'une autre façon.

Quand le renégat vit qu'il lui était facile d'aller et de venir le long

des côtes, de mouiller où bon lui semblait, que le More, son associé, se

fiait entièrement à lui, et que je m'étais racheté, il me déclara qu'il

n'y avait plus qu'à chercher des rameurs, et à choisir promptement ceux

d'entre mes compagnons que je voulais emmener, afin qu'ils fussent prêts

le vendredi suivant, jour fixé par lui pour notre départ. Je m'assurai

de douze Espagnols bons rameurs, parmi ceux qui pouvaient le plus

librement sortir de la ville. Ce fut hasard d'en trouver un si grand

nombre, dans un moment où il y avait à la mer plus de vingt galères, sur

lesquelles ils étaient presque tous embarqués. Heureusement leur maître

n'allait point en course en ce moment, occupé qu'il était d'un navire

alors en construction sur les chantiers. Je ne recommandai rien autre

chose à mes Espagnols, sinon le vendredi suivant de sortir le soir l'un

après l'autre, et d'aller m'attendre auprès du jardin d'Agimorato, les

avertissant, si d'autres chrétiens se trouvaient là, de leur dire que je

leur en avais donné l'ordre. Restait encore à prévenir Zoraïde de se

tenir prête et de ne point s'effrayer en se voyant enlever avant d'être

instruite que nous avions une barque.

[Illustration: Il jura par le Dieu dont il montrait l'image de garder un

secret inviolable (p. 218).]

En conséquence, je résolus donc de faire tous mes efforts pour lui

parler, et deux jours avant notre départ j'allai dans son jardin sous

prétexte de cueillir des herbes. La première personne que j'y rencontrai

fut son père, lequel me demanda en _langue franque_, langage usité dans

toute la Barbarie, ce que je voulais et à qui j'appartenais. Je répondis

qu'étant esclave d'Arnaute Mami, et sachant que mon maître était de ses

meilleurs amis, je venais cueillir de la salade. Il me demanda si

j'avais traité de ma rançon, et combien mon maître exigeait. Pendant ces

questions et ces réponses, la belle Zoraïde, qui m'avait aperçu, entra

dans le jardin; et, comme je l'ai déjà dit, les femmes mores se montrant

volontiers aux chrétiens, elle vint trouver son père, qui, en

l'apercevant, l'avait appelée lui-même.

Vous peindre mon émotion en la voyant s'approcher est impossible: elle

me parut si séduisante que j'en fus ébloui, et quand je vins à comparer

cette merveilleuse beauté et sa riche parure avec le misérable état où

j'étais, je ne pouvais m'imaginer que ce fût moi qu'elle choisissait

pour son mari, et qu'elle voulût suivre ma fortune. Elle portait sur la

poitrine, aux oreilles, et dans sa coiffure, une très-grande quantité de

perles, et les plus belles que j'aie vues de ma vie; ses pieds, nus à la

manière du pays, entraient dans des espèces de brodequins d'or; ses bras

étaient ornés de bracelets en diamants qui valaient plus de vingt mille

ducats; sans compter les perles qui ne valaient pas moins que le reste.

Comme les perles sont la principale parure des Moresques, elles en ont

plus que les femmes d'aucune autre nation. Le père de Zoraïde passait

pour posséder les plus belles perles de tout le pays, et en outre plus

de deux cent mille écus d'or d'Espagne, dont il lui laissait la libre

disposition. Jugez, seigneurs, par les restes de beauté que Zoraïde a

conservés après tant de souffrances, ce qu'elle était avec une parure si

éclatante et un coeur libre d'inquiétude. Pour moi, je la trouvai plus

belle encore qu'elle n'était richement parée; et, le coeur plein de

reconnaissance, je la regardais comme une divinité descendue du ciel

pour me charmer et me sauver tout ensemble.

Dès qu'elle nous eut rejoint, son père lui dit dans son langage que

j'étais un esclave d'Arnaute Mami, et que je venais chercher de la

salade; se tournant alors de mon côté, elle me demanda dans cette langue

dont je vous ai déjà parlé, pourquoi je ne me rachetais point. Madame,

je me suis racheté, lui dis-je, et mon maître m'estimait assez pour

mettre ma liberté au prix de quinze cents sultanins. En vérité, repartit

Zoraïde, si tu avais appartenu à mon père, je n'aurais pas consenti

qu'il t'eût laissé partir pour deux fois autant; car, vous autres

chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites

pauvres pour nous tromper. Peut-être bien y en a-t-il qui ne s'en font

pas scrupule, répondis-je; mais j'ai traité de bonne foi avec mon

maître, et je traiterai toujours de même avec qui que ce soit au monde.

Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde. Je pense que ce sera demain,

madame, répondis-je; il y a au port un vaisseau français prêt à mettre à

la voile, et je veux profiter de l'occasion. Et ne serait-il pas mieux,

dit Zoraïde, d'attendre un vaisseau espagnol plutôt que de t'en aller

avec des Français, qui sont ennemis de ta nation? Madame, répondis-je,

quoiqu'il puisse arriver bientôt, dit-on, un navire d'Espagne, j'ai si

grande envie de revoir ma famille et mon pays, que je ne puis me

résoudre à retarder mon départ. Tu es sans doute marié, dit Zoraïde, et

tu souhaites de revoir ta femme? Je ne le suis pas, madame, mais j'ai

donné ma parole de l'être aussitôt que je serai dans mon pays. Et celle

à qui tu as donné ta parole est-elle belle? demanda Zoraïde. Elle est si

belle, répondis-je, que pour en donner une idée, je dois dire qu'elle

vous ressemble. Cette réponse fit sourire Agimorato: Par Allah,

chrétien, me dit-il, tu n'es pas à plaindre si ta maîtresse ressemble à

ma fille, qui n'a point sa pareille dans tout Alger; regarde-la bien, et

vois si je dis vrai. Le père de Zoraïde nous servait comme d'interprète

dans cette conversation; car, pour elle, quoiqu'elle entendît assez bien

la _langue franque_, elle s'expliquait beaucoup plus par signes

qu'autrement.

Sur ces entrefaites, un More, ayant aperçu quatre Turcs franchissant les

murailles du jardin pour cueillir du fruit, vint, en courant, donner

l'alarme. Agimorato se troubla, car les Mores redoutent extrêmement les

Turcs, et surtout les soldats, qui les traitent avec beaucoup

d'insolence. Rentre dans la maison, ma fille, dit Agimorato, et restes-y

jusqu'à ce que j'aie parlé à ces chiens. Toi, chrétien, ajouta-t-il,

prends de la salade autant que tu voudras, et que Dieu te conduise en

santé dans ton pays. Je m'inclinai, en signe de remercîment, et

Agimorato s'en fut au-devant de ces Turcs, me laissant seul avec

Zoraïde, qui fit alors semblant de se conformer à l'ordre de son père.

Mais dès qu'elle le vit assez éloigné, elle revint sur ses pas, et me

dit les yeux pleins de larmes: _Amexi, christiano, amexi?_ ce qui veut

dire: Tu t'en vas donc, chrétien, tu t'en vas? Oui, madame, répondis-je;

mais je ne m'en irai point sans vous. Tout est prêt pour vendredi;

comptez sur moi: je vous donne ma parole de vous emmener chez les

chrétiens. J'avais dit ce peu de mots de manière à me faire comprendre;

alors, appuyant sa main sur mon épaule, elle se dirigea d'un pas

tremblant vers la maison.

Tandis que nous marchions ainsi, nous aperçûmes Agimorato qui revenait.

Pensant bien qu'il nous avait vus dans cette attitude, je tremblais pour

ma chère Zoraïde; mais elle au lieu de retirer sa main, elle s'approcha

encore plus de moi, et, appuyant sa tête contre ma poitrine, se laissa

aller comme une personne défaillante, pendant que de mon côté je

feignais de la soutenir. En voyant sa fille en cet état, Agimorato lui

demanda ce qu'elle avait; et n'obtenant pas de réponse: Sans doute,

dit-il, ma fille s'est évanouie de la frayeur que ces chiens lui ont

faite, et il la prit entre ses bras. Zoraïde poussa un grand soupir, en

me disant les yeux pleins de larmes: Va-t'en, chrétien, va-t'en. Mais

pourquoi veux-tu qu'il s'en aille, ma fille? dit Agimorato; il ne t'a

point fait de mal, et les Turcs se sont retirés. Ne crains rien, il n'y

a personne ici qui veuille te causer du déplaisir. Ces Turcs, dis-je à

Agimorato, l'ont sans doute épouvantée, et puisqu'elle veut que je m'en

aille, il n'est pas juste que je l'importune: avec votre permission,

ajoutai-je, je reviendrai ici quelquefois pour chercher de la salade,

parce que mon maître n'en trouve pas de pareille ailleurs. Tant que tu

voudras, répondit Agimorato; ce que vient de dire ma fille ne regarde ni

toi ni aucun des chrétiens; elle désirait seulement que les Turcs s'en

allassent; mais comme elle était un peu troublée, elle s'est méprise, ou

peut-être a-t-elle voulu t'avertir qu'il est temps de cueillir tes

herbes.

Ayant pris congé d'Agimorato et de sa fille, qui, en se retirant, me

montra qu'elle se faisait une violence extrême, je visitai le jardin

tout à mon aise; j'en étudiai les diverses issues, en un mot tout ce qui

pouvait favoriser notre entreprise, et j'allai en donner connaissance au

renégat et à mes compagnons.

Enfin le temps s'écoula et amena pour nous le jour tant désiré. A

l'entrée de la nuit le renégat vint jeter l'ancre en face du jardin

d'Agimorato. Mes rameurs, déjà cachés en plusieurs endroits des

environs, m'attendaient avec inquiétude, parce que n'étant point

instruits de notre dessein et ne sachant pas que le renégat fût de nos

amis, il ne s'agissait plus, disaient-ils, que d'attaquer la barque,

d'égorger les Mores qui la montaient pour s'en rendre maîtres, et de

fuir. Quand j'arrivai avec mes compagnons, nos Espagnols me reconnurent,

et vinrent se joindre à nous. Par bonheur les portes de la ville étaient

déjà fermées, et il ne paraissait plus personne de ce côté-là. Une fois

réunis, nous délibérâmes sur ce qui était préférable, ou de commencer

par enlever Zoraïde, ou de nous assurer des Mores. Mais le renégat, qui

survint pendant cette délibération, nous dit qu'il était temps de mettre

la main à l'oeuvre; que ces Mores étant la plupart endormis, et ne se

tenant point sur leurs gardes, il fallait s'en rendre maîtres avant

d'aller chercher Zoraïde. Se dirigeant aussitôt vers la barque, il sauta

le premier à bord, le cimeterre à la main: Que pas un ne bouge, s'il

veut conserver la vie! s'écria-t-il en langue arabe. Ces hommes, qui

manquaient de résolution, surpris des paroles du patron, ne firent

seulement pas mine de saisir leurs armes, dont ils étaient d'ailleurs

très-mal pourvus. On les mit sans peine à la chaîne, les menaçant de la

mort au moindre cri. Une partie des nôtres resta pour les garder. Puis,

le renégat servant de guide au reste de notre troupe, nous courûmes au

jardin, et, ayant ouvert la porte, nous approchâmes de la maison sans

être vus de personne.

Zoraïde nous attendait à sa fenêtre. Quand elle nous vit approcher, elle

demanda à voix basse si nous étions _Nazarani_, ce qui veut dire

chrétiens; je lui répondis affirmativement, et qu'elle n'avait qu'à

descendre. Ayant reconnu ma voix, elle n'hésita pas un seul instant, et,

descendant en toute hâte, elle se montra à nos yeux si belle, si

richement parée, que je ne pourrais en donner l'idée. Je pris sa main,

que je baisai; le renégat et mes compagnons en firent autant pour la

remercier de la liberté qu'elle nous procurait. Le renégat lui demanda

où était son père; elle répondit qu'il dormait. Il faut l'éveiller,

répliqua-t-il, et l'emmener avec nous. Non, non, dit Zoraïde, qu'on ne

touche point à mon père: j'emporte avec moi tout ce que j'ai pu réunir,

et il y en a assez pour vous rendre tous riches. Elle rentra chez elle

en disant qu'elle reviendrait bientôt. En effet, nous ne tardâmes pas à

la revoir portant un coffre rempli d'écus d'or, et si lourd qu'elle

fléchissait sous le poids.

La fatalité voulut qu'en cet instant Agimorato s'éveillât. Le bruit

qu'il entendit lui fit ouvrir la fenêtre, et, à la vue des chrétiens, il

se mit à pousser des cris. Dans ce péril, le renégat, sentant combien

les moments étaient précieux avant qu'on pût venir au secours, s'élança

dans la chambre d'Agimorato avec quelques-uns de nos compagnons, pendant

que je restai auprès de Zoraïde, tombée presque évanouie entre mes bras.

Bref, ils firent si bien, qu'au bout de quelques minutes ils accoururent

nous rejoindre, emmenant avec eux le More, les mains liées et un

mouchoir sur la bouche.

Nous les dirigeâmes tous deux vers la barque, où nos gens nous

attendaient dans une horrible anxiété. Il était environ deux heures de

la nuit quand nous y entrâmes. On ôta à Agimorato le mouchoir et les

liens, en le menaçant de le tuer s'il jetait un seul cri. Tournant les

yeux sur sa fille qu'il ne savait pas encore s'être livrée elle-même,

il fut étrangement surpris de voir que je la tenais embrassée, et

qu'elle le souffrait sans résistance; il poussa un soupir, et

s'apprêtait à lui faire d'amers reproches, quand les injonctions du

renégat lui imposèrent silence.

Dès que l'on commença à ramer, Zoraïde me fit prier par le renégat de

rendre la liberté aux prisonniers, menaçant de se jeter à la mer plutôt

que de souffrir qu'on emmenât captif un père qui l'aimait si tendrement,

et pour qui elle avait une affection non moins vive. J'y consentis

d'abord; mais le renégat m'ayant représenté combien il était dangereux

de délivrer des gens qui ne seraient pas plus tôt libres qu'ils

compromettraient notre entreprise, nous tombâmes tous d'accord de ne les

relâcher que sur le sol chrétien. Aussi, après nous être recommandés à

Dieu, nous naviguâmes gaiement, à l'aide de nos bons rameurs, faisant

route vers les îles Baléares, terre chrétienne la plus proche. Mais tout

à coup le vent du nord s'éleva, et, la mer grossissant à chaque instant,

il devint impossible de conserver cette direction: nous fûmes contraints

de tourner la proue vers Oran, non sans appréhension d'être découverts

ou de rencontrer quelques bâtiments faisant la course. Pendant ce temps,

Zoraïde tenait sa tête entre ses mains pour ne pas voir son père, et

j'entendais qu'elle priait _Lela Marien_ de venir à notre secours.

Nous avions fait trente milles environ, quand le jour, qui commençait à

poindre, nous laissa voir la terre à trois portées de mousquet. Nous

gagnâmes la haute mer, devenue moins agitée; puis lorsque nous fûmes à

deux lieues du rivage, nous dîmes à nos Espagnols de ramer plus

lentement, afin de prendre un peu de nourriture. Ils répondirent qu'ils

mangeraient sans quitter les rames, parce que le moment de se reposer

n'était pas venu. Un fort coup de vent nous ayant alors assaillis à

l'improviste, nous fûmes obligés de hisser la voile et de cingler de

nouveau sur Oran. On donna à manger aux Mores, que le renégat consolait

en leur affirmant qu'ils n'étaient point esclaves, et que bientôt ils

seraient libres.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

Elle me dit, les yeux pleins de larmes: Tu t'en vas donc, chrétien, tu

t'en vas? (p. 223.)]

Il tint le même langage au père de Zoraïde; mais le vieillard répondit:

Chrétiens, après vous être exposés à tant de périls pour me ravir la

liberté, pensez-vous que je sois assez simple pour croire que vous ayez

l'intention de me la rendre si libéralement et si vite, surtout me

connaissant, et sachant de quel prix je puis la payer? Si vous voulez la

mettre à prix, je vous offre tout ce que vous demanderez pour moi et

pour ma pauvre fille, ou seulement pour elle, qui m'est plus chère que

la vie.

En achevant ces mots, il se mit à verser des larmes amères. Zoraïde, qui

s'était tournée vers son père, en voyant son affliction, l'embrassa

tendrement, et ils pleurèrent tous deux avec de telles expressions de

tendresse et de douleur, que la plupart d'entre nous sentirent leurs

yeux se mouiller de larmes.

Mais lorsque Agimorato vint à s'apercevoir que sa fille était parée et

aussi couverte de pierreries que dans un jour de fête: Qu'est-ce que

ceci? lui dit-il. Hier, avant notre malheur, tu portais tes vêtements

ordinaires, et aujourd'hui que nous avons sujet d'être dans la dernière

affliction, te voilà parée de ce que tu as de plus précieux, comme au

temps de ma prospérité? Réponds à cela, je te prie, car j'en suis encore

étonné plus que de l'infortune qui nous accable.

Zoraïde ne répondait rien, quand tout à coup son père, découvrant dans

un coin de la barque sa cassette de pierreries, lui demanda, frappé

d'une nouvelle surprise, comment ce coffre se trouvait entre nos mains.

Seigneur, lui dit le renégat, n'obligez point votre fille à s'expliquer

là-dessus; je vais tout vous apprendre en peu de mots: Zoraïde est

chrétienne; elle a été la lime de nos chaînes, et c'est elle qui nous

rend la liberté; elle vient avec nous de son plein gré, heureuse surtout

d'avoir embrassé une religion aussi pleine de vérités que la vôtre l'est

de mensonges. Cela est-il vrai, ma fille? dit le More. Oui, mon père,

répondit Zoraïde. Tu es chrétienne! s'écria Agimorato; c'est donc toi

qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis? Je suis chrétienne, il

est vrai, répliqua Zoraïde; mais je ne vous ai point mis dans l'état où

vous êtes; jamais je n'ai pensé à vous livrer, ni à vous causer le

moindre déplaisir; j'ai seulement voulu chercher un bien que je ne

pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est ce bien, ma fille? dit le

vieillard. Demandez-le à Lela Marien, répondit Zoraïde; elle vous

l'apprendra mieux que moi.

Agimorato n'eut pas plutôt entendu cette réponse, que sans dire un mot

il se précipita dans la mer, et il y eut certainement trouvé la mort

sans les longs vêtements qu'il portait. Aux cris de Zoraïde, on s'élança

et l'on parvint à remettre le vieillard dans la barque à demi-mort et

privé de sentiment. Pénétrée de douleur, Zoraïde embrassait avec

désespoir le corps de son père; mais grâce à nos soins, au bout de

quelques heures il reprit connaissance.

Bientôt le vent changea; alors nous fûmes forcés de nous diriger vers la

terre, craignant sans cesse d'y être jetés, et tâchant de nous en

garantir à force de rames. Mais notre bonne étoile nous fit aborder à

une cale voisine d'un petit cap ou promontoire que les Mores appellent

la _Cava rumia_[53], ce qui en leur langue veut dire la _mauvaise femme

chrétienne_, parce que la tradition raconte que Florinde, cette fameuse

fille du comte Julien, qui fut la cause de la perte de l'Espagne, y est

enterrée. Ils regardent comme un mauvais présage d'être obligé de se

réfugier dans cet endroit, et ils ne le font jamais que par nécessité:

mais ce fut pour nous un port assuré contre la tempête qui nous

menaçait. Nous plaçâmes des sentinelles à terre, et, sans abandonner les

rames, nous prîmes un peu de nourriture, priant Dieu de mener à bonne

fin une entreprise si bien commencée.

[53] Le mot _cava_, signifie mauvaise, et _rumia_ veut dire

chrétienne.

Pour céder aux supplications de Zoraïde, on se prépara à mettre à terre

son père et les autres Mores prisonniers. En effet, le ciel ayant exaucé

nos prières, et la mer étant devenue plus tranquille, nous déliâmes les

Mores, et contre leur espérance nous les déposâmes sur le rivage. Mais

quand on voulut faire descendre le père de Zoraïde: Chrétiens, nous

dit-il, pourquoi pensez-vous que cette méchante créature souhaite de me

voir en liberté? croyez-vous qu'un sentiment d'amour et de pitié

l'engage à ne pas me rendre le témoin de ses mauvais desseins?

Croyez-vous qu'elle ait changé de religion dans l'espoir que la vôtre

soit meilleure que la sienne? Non, non, c'est parce qu'elle sait que les

femmes sont plus libres chez vous que chez les Mores. Infâme,

ajouta-t-il en se tournant vers elle, pendant que nous le tenions à

bras-le-corps pour prévenir quelque emportement, fille dénaturée, que

cherches-tu? où vas-tu, aveugle? ne vois-tu point que tu te jettes

entre les bras de nos plus dangereux ennemis? Va, misérable! je me

repens de t'avoir donné la vie. Que l'heure en soit maudite à jamais! à

jamais maudits soient les soins que j'ai pris de ton enfance!

Voyant que ces imprécations ne tarissaient pas, je fis promptement

déposer sur le rivage Agimorato; mais à peine y fut-il qu'il les

recommença avec une fureur croissante, priant Allah de nous engloutir

dans les flots; puis, quand il crut que ses paroles ne pouvaient presque

plus arriver jusqu'à nous, la barque commençant à s'éloigner, il

s'arracha les cheveux et la barbe, et se roula par terre avec de si

grandes marques de désespoir, que nous redoutions quelque funeste

événement.

Mais bientôt nous l'entendîmes crier de toutes ses forces: Reviens, ma

chère fille, reviens! je te pardonne; laisse à tes ravisseurs ces

richesses, et viens consoler un père qui t'aime et qui va mourir dans ce

désert où tu l'abandonnes. Zoraïde pleurait à chaudes larmes sans

pouvoir articuler une parole; à la fin, faisant un suprême effort: Mon

père, lui dit-elle, je prie Lela Malien, qui m'a faite chrétienne, de

vous donner de la consolation. Allah m'est témoin que je n'ai pu

m'empêcher de faire ce que j'ai fait; les chrétiens ne m'y ont nullement

forcée; mais je n'ai pu résister à Lela Marien. Zoraïde parlait encore,

quand son père disparut à nos yeux.

Délivrés de cette inquiétude, nous voulûmes profiter d'une brise qui

nous faisait espérer d'atteindre le lendemain les côtes d'Espagne. Par

malheur, notre joie fut de courte durée; peut-être aussi les

malédictions d'Agimorato produisirent-elles leur effet, car vers trois

heures de la nuit, voguant à pleines voiles et les rames au repos, nous

aperçûmes tout à coup, à la clarté de la lune, un vaisseau rond qui

venait par notre travers, et déjà si rapproché que nous eûmes beaucoup

de peine à éviter sa rencontre. Il nous héla, demandant qui nous étions,

d'où nous venions, et où nous allions. A ces questions faites en

français, le renégat ne voulut pas qu'on répondît, assurant, disait-il,

que c'étaient des corsaires français qui pillaient indifféremment amis

et ennemis. Nous pensions déjà en être quittes pour la peur, quand nous

reçûmes deux boulets ramés, dont l'un coupa en deux notre grand mât, qui

tomba dans la mer avec la voile, et dont l'autre donna dans les flancs

de la barque, et la perça de part en part, sans pourtant blesser

personne. En nous sentant couler, nous demandâmes du secours aux gens du

vaisseau, leur criant de venir nous prendre, parce que nous périssions.

Ils diminuèrent de voiles, et, mettant la chaloupe à la mer, ils vinrent

au nombre de douze, mousquet et mèche allumée; lorsqu'ils eurent reconnu

que la barque enfonçait, ils nous prirent avec eux, tout en nous

reprochant de nous être attiré ce traitement par notre incivilité.

A peine fûmes-nous montés à leur bord, qu'après s'être informés de ce

qu'ils voulaient savoir, ils se mirent à nous traiter en ennemis: nous

dépouillant du peu que nous possédions, car la cassette où étaient les

pierreries, avait été jetée à la mer par le renégat sans que personne

s'en fût aperçu. Ils ôtèrent aussi à Zoraïde les bracelets qu'elle avait

aux pieds et aux mains; et plus d'une fois je craignis qu'ils ne

passassent à des violences plus graves; mais heureusement ces gens-là,

tout grossiers qu'ils sont, n'en veulent qu'au butin, dont ils sont si

avides, qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits d'esclaves s'ils

avaient pu s'en servir. Un moment ils délibérèrent entre eux s'ils ne

nous jetteraient point à la mer, enveloppés dans une voile, parce

qu'ayant dessein, disaient-ils, de trafiquer dans quelques ports de

l'Espagne, sous pavillon anglais, ils craignaient que nous ne

donnassions avis de leurs brigandages. Beaucoup furent de cette opinion;

mais le capitaine, à qui la dépouille de ma chère Zoraïde était tombée

en partage, déclara qu'il était content de sa prise, et qu'il ne

songeait plus qu'à repasser le détroit de Gibraltar, pour regagner,

sans s'arrêter, le port de la Rochelle, d'où il était parti. S'étant mis

d'accord sur ce point, le jour suivant ils nous donnèrent leur chaloupe

avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage, car

nous étions déjà proche des terres d'Espagne, dont la vue nous causa

tant de joie que nous en oubliâmes toutes nos disgrâces.

Il était midi environ quand nous descendîmes dans la chaloupe, avec deux

barils d'eau et un peu de biscuit. Touché de je ne sais quelle pitié

pour Zoraïde, le capitaine, en nous quittant, lui remit quarante écus

d'or, et de plus défendit à ses compagnons de la dépouiller de ses

habits, qui sont ceux qu'elle porte encore aujourd'hui. Nous prîmes

congé de ces hommes, en les remerciant et en leur témoignant moins de

déplaisir que de reconnaissance; et pendant qu'ils continuaient leur

route, nous voguâmes en hâte vers la terre, que nous avions en vue, et

dont nous approchâmes tellement au coucher du soleil, que nous aurions

pu aborder avant la nuit. Mais comme le temps était couvert, et que nous

ne connaissions point le pays, nous n'osâmes débarquer, malgré l'avis de

plusieurs d'entre nous, qui disaient, non sans raison, qu'il valait

mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation, plutôt que de

s'exposer à la rencontre des corsaires de Tétouan, qui toutes les nuits

infestent ces parages.

De ces avis opposés il s'en forma un troisième, ce fut d'approcher peu à

peu de la côte, et de descendre dès que l'état de la mer le permettrait.

On continua donc à ramer, et vers minuit nous arrivâmes près d'une haute

montagne; tous alors nous descendîmes sur le sable, et aussitôt chacun

de nous embrassa la terre avec des larmes de joie, rendant grâce à Dieu

de la protection qu'il nous avait accordée. On ôta les provisions de la

chaloupe, après l'avoir tirée sur le rivage; puis nous nous dirigeâmes

vers la montagne, ne pouvant croire encore que nous fussions chez des

chrétiens et en lieu de sûreté. Le jour venu, il fallut atteindre le

sommet pour découvrir de là quelque village, ou quelque cabane de

pêcheur; mais ne voyant ni habitation, ni chemin, ni même le moindre

sentier, si loin que nous pussions porter la vue, nous nous mîmes en

chemin, soutenus par l'espoir de rencontrer quelqu'un qui nous apprît où

nous étions.

Après avoir fait environ un quart de lieue, le son d'une petite

clochette nous fit penser qu'il y avait non loin de là quelque troupeau,

et en même temps nous vîmes assis au pied d'un liége un berger qui, dans

le plus grand calme, taillait un bâton avec son couteau. Nous

l'appelâmes; il se leva, tourna la tête, et, à ce que nous avons su

depuis, ayant aperçu le renégat et Zoraïde vêtus en Mores, il s'enfuit

avec une vitesse incroyable, en criant: Aux armes! aux armes! et croyant

avoir tous les Mores d'Afrique à ses trousses. Cela nous mit un peu en

peine; aussi, prévoyant que tout le canton allait prendre l'alarme, et

ne manquerait pas de venir nous reconnaître, nous fîmes prendre au

renégat, la casaque d'un des nôtres, au lieu de sa veste; puis, nous

recommandant à Dieu, nous suivîmes la trace du berger, toujours dans

l'appréhension de voir d'un moment à l'autre la cavalerie de la côte

fondre sur nous. Au bout de deux heures, la chose arriva comme nous

l'avions pensé.

A peine étions-nous entrés dans la plaine, à la sortie d'une vaste

lande, que nous aperçûmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au

grand trot à notre rencontre. Nous fîmes halte pour les attendre; mais

quand ils furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils

virent une petite troupe de chrétiens misérables et en désordre, ils

s'arrêtèrent tout surpris et nous demandèrent si ce n'était point nous

qui avions causé l'alarme. Je répondis que oui, et je me préparais à en

dire davantage, lorsqu'un de mes compagnons, reconnaissant le cavalier

qui parlait, m'interrompit en s'écriant: Dieu soit loué, qui nous a si

bien adressés! car, si je ne me trompe, nous sommes dans la province de

Velez-Malaga; et vous, seigneur, si ma captivité ne m'a point fait

perdre la mémoire, vous êtes Pedro Bustamente, mon cher oncle.

[Illustration: Reviens, ma chère fille, reviens, je te pardonne!

(p. 227).]

A ce nom, le cavalier sauta à bas de son cheval, et courut embrasser le

jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien

toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleuré tant de fois; ta mère et

toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin

appris que tu étais à Alger, et à tes vêtements comme à ceux de tes

compagnons, je comprends que vous vous êtes sauvés par quelque voie

extraordinaire. Cela est vrai, répondit le captif, et Dieu aidant, nous

vous en ferons le récit.

Dès qu'ils surent que nous étions des chrétiens esclaves, les cavaliers

mirent pied à terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire à

Velez-Malaga, qui était distant d'une lieue et demie. Quelques-uns

d'entre eux se chargèrent d'aller prendre la barque pour la porter à la

ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente

fit monter Zoraïde avec lui sur le sien. En cet équipage nous fûmes

accueillis avec joie par tous les habitants, qui, déjà prévenus,

venaient au-devant de nous. Ils s'étonnaient peu de voir des esclaves et

des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces côtes sont

accoutumés à semblables rencontres. Quant à Zoraïde, la fatigue du

chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs

si vives et tant d'éclat à sa beauté, que, je puis le dire sans

flatterie, elle excitait l'admiration générale. Tout le peuple nous

accompagna à l'église, pour aller rendre grâces à Dieu. Nous n'y fûmes

pas plus tôt entrés, que Zoraïde s'écria: Voilà des visages qui

ressemblent à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses

images, et le renégat lui expliqua de son mieux pourquoi elles étaient

là, afin qu'elle leur rendît le même hommage que les chrétiens.

L'esprit vif de Zoraïde lui fit comprendre aisément les paroles du

renégat, et dans sa dévotion naïve elle montra à sa manière une si

véritable piété que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En

sortant de l'église, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce

neveu de Bustamente, nous emmena, le renégat, Zoraïde et moi, dans la

maison de son père, qui nous reçut avec la même affection qu'il

témoignait à son propre fils. Après avoir passé environ six jours à

Velez-Malaga, et avoir fait toutes les démarches nécessaires à sa

sûreté, le renégat se rendit à Grenade afin de rentrer, par le moyen de

la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'Église, et chacun de nos

compagnons prit le parti qui lui plut. Zoraïde et moi nous restâmes

seuls avec le secours qu'elle tenait de la libéralité du corsaire

français, dont j'employai une partie à acheter cette monture afin de lui

épargner de la fatigue.

Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'écuyer, nous allons

savoir si mon père est encore vivant, et si l'un de mes frères a

rencontré un meilleur sort que le mien, quoique après tout je n'aie pas

lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zoraïde, dont la

beauté et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les

trésors du monde. Mais je voudrais pouvoir la dédommager de tout ce

qu'elle a perdu, et qu'elle n'eût pas lieu de se repentir d'avoir

abandonné tant de richesses, et un père qui l'aimait si tendrement, pour

accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont

elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et

de tous les accidents qui nous sont arrivés, si ce n'est le désir ardent

qu'elle a de se voir chrétienne. Aussi, quand je ne serais point son

obligé autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute

l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et

m'engagerait à la servir et à l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur

que j'éprouve d'être à elle est troublé par l'inquiétude de savoir si je

pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon père

étant mort sans doute, et mes frères occupant, je le crains, des emplois

qui les tiennent éloignés du lieu de leur naissance, sans compter que la

fortune ne les aura peut-être pas mieux traités que moi-même.

Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais désiré vous la raconter

aussi agréablement qu'elle est pleine d'étranges aventures; mais je n'ai

point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays où j'ai été

obligé d'apprendre une autre langue, j'ai presque oublié la mienne.

Aussi je crains bien de vous avoir ennuyés par la longueur de ce récit;

cependant il n'a pas dépendu de moi de le faire plus court, et j'en ai

même retranché plusieurs circonstances.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 88 / 301 题