SONNET

Esprits qui, dégagés des entraves du corps,

Jouissez maintenant de cette paix profonde

Que jamais les mortels ne goûtent dans le monde,

Ce digne et juste prix de vos nobles efforts,

Vous avez su montrer par d'illustres transports

Qu'un zèle ardent et saint rend la valeur féconde,

Lorsque de votre sang teignant à peine l'onde,

Vous fîtes des vainqueurs des montagnes de morts.

Vous manquâtes de vie et non pas de courage,

Et vos corps épuisés après tant de carnage,

Tombèrent invaincus, les armes à la main.

O valeur immortelle! une seule journée

Te fait vivre ici-bas à jamais couronnée,

Et le maître du ciel te couronne en son sein.

Je me le rappelle bien, dit le captif.

Quant à celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mémoire, il était

ainsi conçu, reprit le cavalier:

Tous ces murs écroulés dans ces plaines stériles,

Sont le noble théâtre où trois mille soldats,

Pour renaître bientôt en des lieux plus paisibles,

Souffrirent par le fer un illustre trépas.

Après avoir rendu leurs remparts inutiles,

Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas;

Mais leurs corps épuisés, languissants et débiles,

Cédèrent sous l'effort d'un million de bras.

C'est là ce lieu fatal où, depuis tant d'années,

Par les sévères lois des saintes destinées,

On moissonne en mourant la gloire et les lauriers.

Mais jamais cette terre, en prodiges féconde,

N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde,

Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52].

[52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de

Saint-Martin.

Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être

réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon

d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent démanteler la

Goulette, et pour en venir plus promptement à bout, ils la minèrent de

trois côtés; mais jamais ils ne purent parvenir à renverser les vieilles

murailles, qui semblaient les plus faciles à détruire; tout ce qui

restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant.

Quant au fort, il était dans un tel état, qu'il ne fut pas besoin de le

ruiner davantage. Bref, l'armée retourna triomphante à Constantinople,

où Uchali mourut peu de temps après. On l'avait surnommé FARTAX, ce qui

en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'était effectivement. Les

Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirés de leurs

qualités ou de leurs défauts: comme ils ne possèdent que quatre noms,

ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligés pour se

distinguer entre eux d'emprunter des désignations provenant soit de

quelque qualité morale soit de quelque défaut corporel.

Cet Uchali avait commencé par être forçat sur les galères du Grand

Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze années. A

trente-quatre ans, il se fit renégat pour devenir libre et se venger

d'un Turc qui lui avait donné un soufflet. Dans la première rencontre,

il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les

emplois subalternes, ce dont les favoris même du Grand Seigneur ne sont

pas exempts, il devint dey d'Alger, puis général de la mer, ce qui est

la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et, à sa

religion près, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le

nombre s'élevait à plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent

partagés entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hérite de ses sujets,

et les renégats attachés à sa personne. Quant à moi, j'échus en partage

à un renégat vénitien, qui avait été mousse sur un navire tombé au

pouvoir d'Uchali, lequel conçut pour lui une si grande affection qu'il

en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga.

Devenu extrêmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais

c'était un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus.

Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une

grande joie de me sentir rapproché de l'Espagne, persuadé que je

trouverais à Alger, plutôt qu'à Constantinople, quelque moyen de

recouvrer ma liberté; car je ne perdais point l'espérance, et quand ce

que j'avais projeté ne réussissait pas, je cherchais à m'en consoler en

rêvant à d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que

les Turcs appellent _bagne_, où ils renferment tous leurs esclaves, ceux

qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appelés

esclaves de l'_almacen_, comme on dirait en Espagne de l'_ayuntamiento_;

ils sont tous employés aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la

peine à recouvrer leur liberté, parce qu'étant à tout le monde, et

n'appartenant à aucun maître, ils ne savent à qui s'adresser pour

traiter de leur rançon. Quant aux esclaves dits _de rachat_, on les

place dans ces bagnes jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Là ils ne

sont employés à aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop

attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail

extrêmement pénible. Dès qu'on sut que j'étais capitaine, ce fut

inutilement que je me fis pauvre: je fus regardé comme un homme

considérable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une

chaîne qui faisait voir que je traitais de ma liberté plutôt qu'elle

n'était une marque de servitude.

Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves

qui n'étaient pas retenus plus étroitement que moi; et bien que nous

fussions souvent pressés par la faim, et que nous subissions une foule

d'autres misères, rien ne nous affligeait tant que les cruautés

qu'Azanaga exerçait à toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne

se passait pas de jour qu'il ne fît pendre ou empaler quelques-uns

d'entre eux; le moindre supplice consistait à leur couper les oreilles,

et pour des motifs si légers, qu'au dire même des Turcs il n'agissait

ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire.

Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul le moyen et eut le

courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa

liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en

parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la

crainte de le voir empalé, que lui-même enfin le craignît plus d'une

fois, jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le

moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce

Saavedra des choses qui vous intéresseraient beaucoup plus que mes

propres aventures; mais, je le répète, cela m'entraînerait trop loin.

Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de l'habitation d'un

riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutôt des lucarnes que des

fenêtres, encore sont-elles protégées par des jalousies épaisses et

serrées. Un jour que j'étais monté sur une terrasse où, pour tuer le

temps, je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons, les autres

ayant été envoyés au travail, je vis tout à coup sortir d'une de ces

lucarnes un mouchoir attaché au bout d'une canne de jonc. Au mouvement

de cette canne, qui semblait être un appel, un de mes compagnons

s'avança pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci à

peine éloigné, la canne reparut aussitôt; un autre voulut recommencer

l'épreuve, mais ce fut en vain; le troisième ne fut pas plus heureux.

Enfin je voulus éprouver la fortune à mon tour, et dès que je fus sous

la fenêtre, la canne tomba à mes pieds. Je m'empressai de dénouer le

mouchoir, et j'y trouvai dix petites pièces valant environ dix de nos

réaux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la détresse où

nous étions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait à moi

seul.

Je revins sur la terrasse, et regardant du côté de la fenêtre, j'aperçus

une main très-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous

devions à une femme cette libéralité. Nous la remerciâmes à la manière

des Turcs, en inclinant la tête et le corps, et en croisant les bras sur

la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vîmes paraître à la même

lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitôt. Cela nous

donna à croire que c'était une esclave chrétienne qui nous voulait du

bien; néanmoins, d'après la blancheur du bras, et aussi d'après le

bracelet que nous avions distingué, nous pensâmes que c'était plutôt une

chrétienne renégate que son maître avait épousée, les Mores préférant

ces femmes à celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans

nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite.

Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachés sur la

fenêtre d'où nous avions reçu une si agréable assistance. Quinze jours

se passèrent sans qu'on l'ouvrît, et, malgré les peines que nous nous

donnâmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque

chrétienne renégate, nous ne pûmes rien découvrir, si ce n'est que la

maison appartenait à Agimorato, homme considérable, ancien caïd du fort

de Bata, emploi des plus importants chez les Mores.

Un jour que nous étions encore tous les quatre seuls dans le bagne,

nous aperçûmes de nouveau la canne et le mouchoir: nous répétâmes la

même épreuve, et toujours avec le même résultat; la canne ne se rendit

qu'à moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or d'Espagne,

avec une lettre écrite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la

croix, je pris les écus, et nous retournâmes sur la terrasse pour faire

notre remercîment ordinaire. Lorsque j'eus fait connaître par signe que

je lirais le papier, la main disparut et la fenêtre se referma.

Cette bonne fortune, dans le triste état où nous étions, nous donna une

joie extrême et de grandes espérances; mais aucun de nous n'entendait

l'arabe, et nous étions fort embarrassés de savoir le contenu de la

lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre

bienfaitrice avec nous. Enfin le désir de savoir pourquoi on m'avait

choisi plutôt que mes compagnons, m'engagea à me confier à un renégat de

Murcie qui me témoignait de l'amitié. Je m'ouvris à cet homme après

avoir pris toutes les précautions possibles pour l'engager au secret,

c'est-à-dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi

et assisté les chrétiens, et que son dessein était de s'enfuir dès qu'il

en trouverait l'occasion; les renégats se munissent de ces certificats

par précaution. Je vous dirai à ce sujet que les uns en usent de bonne

foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont

faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des

chrétiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui

tendent à prouver que leur intention était de retourner dans leur pays.

Ils évitent ainsi la mort en feignant de se réconcilier avec la religion

chrétienne, et sous le voile d'une abjuration simulée, ils vivent en

liberté sans qu'on les inquiète; mais le plus souvent, à la première

occasion favorable, ils repassent en Barbarie.

Le renégat auquel je m'étais confié avait une attestation semblable de

tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient soupçonné, il

aurait été brûlé vif. Après avoir pris mes précautions avec lui, et

sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage,

de me lire ce billet que je disais avoir trouvé dans un coin de ma

prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et après l'avoir lu deux

ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui

procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit

sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet écrit, sans qu'il y

manque un seul mot; je vous avertis seulement que _Lela Marien_ veut

dire vierge Marie, et _Allah_, Dieu.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

Nous vîmes paraître à la même lucarne une petite croix de roseau

(p. 216).]

Tel était le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma

mémoire:

«Lorsque j'étais enfant, une femme, esclave de mon père, m'apprit en

notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de

_Lela Marien_. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point

dans le feu éternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je

l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommandé d'aller chez

les chrétiens voir _Lela Marien_, qui m'aime beaucoup. De cette

fenêtre, j'ai aperçu bien des chrétiens; mais je dois l'avouer, toi

seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et

j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux

entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu'à toi que je sois ta

femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que

_Lela Marien_ saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai écrit

cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier à aucun

More, parce qu'ils sont tous traîtres. Aussi cela me cause beaucoup

d'inquiétude; car si mon père vient à en avoir connaissance, je suis

perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta

réponse; si tu ne trouves personne qui sache écrire en arabe,

explique-moi par signes ce que tu auras à me dire. _Lela Marien_ me le

fera comprendre. Je te recommande à Dieu et à elle, et encore à cette

croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommandé de le

faire.»

Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette

lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se

persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au

contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la

vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de

hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son

sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par

le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son coeur

malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il

voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours

de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de

rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement

séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus

à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous

était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour

savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à

la lettre.

En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce

qui m'est arrivé dans mon esclavage:

«Le véritable _Allah_ vous conserve, madame, et la bienheureuse _Lela

Marien_, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au coeur le désir

d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui

plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si

bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et

au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui

dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et

donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous

faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en

arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous

me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la

reçois de grand coeur et avec une joie extrême; et dès à présent je

vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens

tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable _Allah_ et

_Lela Marien_ vous conservent!»

Ce billet écrit et fermé, j'attendis deux jours que le bagne fût vide

pour retourner, comme à l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas

longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma réponse. Elle reparut

peu après, et cette fois le mouchoir tomba à mes pieds avec plus de

cinquante écus d'or, ce qui redoubla notre allégresse et nos espérances.

La nuit suivante le renégat vint nous apprendre que cette maison était

celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait,

disait-on, pour héritière qu'une seule fille, et la plus belle personne

de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave

une chrétienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle

avait écrit. Nous nous consultâmes avec le renégat sur les moyens

d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrétiens; mais

avant de rien conclure, nous résolûmes d'attendre encore une fois des

nouvelles de Zoraïde (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment

d'être nommée Marie). Le renégat nous voyant déterminés à fuir, nous dit

de le laisser agir seul, qu'il réussirait ou qu'il y perdrait la vie. Le

bagne étant resté pendant quatre jours plein de monde, nous fûmes tout

ce temps sans voir reparaître la canne: mais le cinquième jour, comme

nous étions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup

plus lourd que les deux précédents: on l'abaissa comme à l'ordinaire,

pour moi seulement, et je trouvai cent écus d'or, avec une lettre que

nous allâmes faire lire au renégat. Voici ce qu'elle contenait:

«Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; _Lela Marien_

ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien priée. Tout ce que je

puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachèteras

ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrétiens acheter

une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant à

moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon père et nos

esclaves dans un jardin au bord de la mer, près de la porte Babazoun;

là, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire à la barque

sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrétien, que tu m'as promis

d'être mon mari; si tu manques à ta parole, je prierai _Lela Marien_

de te punir. Si tu ne veux te confier à personne pour acheter la

barque, vas-y toi-même: car je ne doute pas que tu ne reviennes,

puisque tu es gentilhomme et chrétien. Fais aussi en sorte de savoir

où est notre jardin. En attendant que tout soit prêt, promène-toi dans

la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que

tu en voudras. Allah te garde, chrétien!»

Après la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la

barque. Mais le renégat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivité

sans être suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par expérience,

qu'on ne garde pas très-scrupuleusement les paroles données dans les

fers, et que déjà plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient

racheté d'autres pour les envoyer à Majorque ou à Valence fréter un

esquif, avaient été trompés dans leur attente; aucun n'avait reparu, la

liberté étant un si grand bien que la crainte de la perdre encore

effaçait souvent dans les coeurs tout sentiment de reconnaissance.

Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez à la rançon de l'un

de vous, j'achèterai une barque à Alger même, en disant que mon

intention est de trafiquer à Tétouan et sur les côtes; après quoi, sans

éveiller les soupçons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela

sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent

qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et même vous

embarquer en plein jour. Je ne vois à cela qu'une difficulté,

continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux renégats

d'avoir de grands bâtiments pour faire la course, parce qu'ils savent,

surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achète un navire que pour

s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour

l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai

bien m'en rendre maître, et alors j'achèverai le reste.

Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il était beaucoup plus sûr

d'envoyer acheter une barque à Majorque, comme nous le mandait Zoraïde,

nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte de l'irriter,

et qu'en allant révéler notre intelligence avec la jeune fille, il ne

compromît une existence qui nous était bien plus chère que la nôtre.

Nous mîmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour témoigner une

confiance entière au renégat, je le priai d'écrire à Zoraïde que nous

suivrions son conseil, car il semblait que _Lela Marien_ l'eût

inspirée; je réitérai ma parole d'être son mari, lui disant que

désormais cela ne dépendait plus que d'elle.

Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zoraïde nous donna en plusieurs

fois mille écus d'or, nous prévenant en même temps que le vendredi

suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous

fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle

était maîtresse absolue des richesses de son père. Je remis aussitôt

cinq cents écus au renégat pour acheter une barque, et j'en déposais

huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me

racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le

premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma

rançon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir

cette somme depuis longtemps; car Azanaga était un homme rusé, dont il

fallait toujours se défier. Le jeudi suivant, Zoraïde nous donna encore

mille écus d'or, en nous prévenant qu'elle se rendrait le lendemain au

jardin de son père; elle me recommandait de me faire indiquer sa

demeure, dès que je serais racheté, et de mettre tout en oeuvre pour

arriver à lui parler. Je traitai de la rançon de mes compagnons, afin

qu'ils eussent aussi la liberté de sortir du bagne, parce que, me voyant

seul libre, tandis que je possédais les moyens de les racheter tous

trois, j'aurais craint que le désespoir ne les poussât à quelque

résolution fatale à Zoraïde. Je les connaissais assez pour me fier à

eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve

difficilement la mémoire des bienfaits, et de longues souffrances

rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien

commettre au hasard sans une nécessité absolue. Je consignai donc entre

les mains du marchand l'argent nécessaire pour nous cautionner tous,

mais je ne lui découvris rien de notre dessein.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 86 / 301 题