Je suis né dans un village des montagnes de Léon, de parents plus
favorisés des biens de la nature que de ceux de la fortune. Toutefois,
dans un pays où les gens sont misérables, mon père ne laissait pas
d'avoir la réputation d'être riche; et il l'aurait été en effet s'il eût
mis autant de soin à conserver son patrimoine qu'il mettait
d'empressement à le dissiper. Il avait contracté cette manière de vivre
à la guerre, ayant passé sa jeunesse dans cette admirable école, qui
fait d'un avare un libéral, et d'un libéral un prodigue, et où celui qui
épargne est à bon droit regardé comme un monstre indigne de la noble
profession des armes. Mon père, voyant qu'il ne pouvait résister à son
humeur trop disposée à la dépense et aux largesses, résolut de se
dépouiller de son bien. Il nous fit appeler, mes deux frères et moi, et
nous tint à peu près ce discours:
Mes chers enfants, vous donner ce nom, c'est dire assez que je vous
aime; mais comme ce n'est pas en fournir la preuve que de dissiper un
bien qui doit vous revenir un jour, j'ai résolu d'accomplir une chose à
laquelle je pense depuis longtemps, et que j'ai mûrement préparée. Vous
êtes tous les trois en âge de vous établir, ou du moins de choisir une
profession qui vous procure dans l'avenir honneur et profit. Eh bien,
mon désir est de vous y aider; c'est pourquoi j'ai fait de mon bien
quatre portions égales; je vous en abandonne trois, me réservant la
dernière pour vivre le reste des jours qu'il plaira au ciel de
m'accorder; seulement, après avoir reçu sa part, je désire que chacun de
vous choisisse une des carrières que je vais vous indiquer.
Il y a dans notre Espagne un vieux dicton plein de bon sens, comme ils
le sont tous d'ailleurs, étant appuyés sur une longue et sage
expérience; voici ce dicton: _L'Église, la mer ou la maison du roi_;
c'est-à-dire que celui qui veut prospérer et devenir riche, doit entrer
dans l'Église, ou trafiquer sur mer, ou s'attacher à la cour. Je
voudrais donc, mes chers enfants, que l'un de vous s'adonnât à l'étude
des lettres, un autre au commerce, et qu'enfin le troisième servît le
roi dans ses armées, car il est aujourd'hui fort difficile d'entrer dans
sa maison; et quoique le métier des armes n'enrichisse guère ceux qui
l'exercent, on y obtient du moins de la considération et de la gloire.
D'ici à huit jours vos parts seront prêtes, et je vous les donnerai en
argent comptant, sans vous faire tort d'un maravédis, comme il vous sera
aisé de le reconnaître. Dites maintenant quel est votre sentiment, et si
vous êtes disposés à suivre mon conseil.
Mon père m'ayant ordonné de répondre le premier, comme étant l'aîné, je
le priai instamment de ne point se priver de son bien, lui disant qu'il
pouvait en faire tel usage qu'il lui plairait; que nous étions assez
jeunes pour en acquérir; j'ajoutai que du reste je lui obéirais, et que
mon désir était de suivre la profession des armes. Mon second frère
demanda à partir pour les Indes; le plus jeune, et je crois le mieux
avisé, dit qu'il souhaitait entrer dans l'Église, et aller à Salamanque
achever ses études. Après nous avoir entendus, notre père nous embrassa
tendrement; et dans le délai qu'il avait fixé, il remit à chacun de nous
sa part en argent, c'est-à-dire, si je m'en souviens bien, trois mille
ducats, un de nos oncles ayant acheté notre domaine afin qu'il ne sortît
point de la famille.
Tout étant prêt pour notre départ, le même jour nous quittâmes tous
trois notre père; mais moi qui regrettais de le laisser avec si peu de
bien dans un âge si avancé, je l'obligeai, à force de prières, à
reprendre deux mille ducats sur ma part, lui faisant observer que le
reste était plus que suffisant pour un soldat. Mes frères, à mon
exemple, lui laissèrent chacun aussi mille ducats, outre ce qu'il
s'était réservé en fonds de terre. Nous prîmes ensuite congé de mon père
et de mon oncle, qui nous prodiguèrent toutes les marques de leur
affection, nous recommandant avec instance de leur donner souvent de nos
nouvelles. Nous le promîmes, et après avoir reçu leur baiser d'adieu et
leur bénédiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque, un autre
celui de Séville; quant à moi, je me dirigeai vers Alicante, où se
trouvait un bâtiment de commerce génois qui allait faire voile pour
l'Italie, et sur lequel je m'embarquai. Il peut y avoir vingt-deux ans
que j'ai quitté la maison de mon père; et pendant ce long intervalle,
bien que j'aie écrit plusieurs fois, je n'ai reçu aucune nouvelle ni de
lui ni de mes frères.
Notre bâtiment arriva heureusement à Gênes; de là je me rendis à Milan,
où j'achetai des armes et un équipement de soldat, afin d'aller
m'enrôler dans les troupes piémontaises; mais, sur le chemin
d'Alexandrie, j'appris que le duc d'Albe passait en Flandre. Cette
nouvelle me fit changer de résolution, et j'allai prendre du service
sous ce grand capitaine. Je le suivis dans toutes les batailles qu'il
livra; je me trouvai à la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et je
devins enseigne dans la compagnie de don Diego d'Urbina. J'étais en
Flandre depuis quelque temps, quand le bruit courut que le pape,
l'Espagne et la république de Venise s'étaient ligués contre le Turc,
qui venait d'enlever Chypre aux Vénitiens; que don Juan d'Autriche,
frère naturel de notre roi Philippe II, était général de la ligue, et
qu'on faisait de grands préparatifs pour cette guerre. Cette nouvelle me
donna un vif désir d'assister à la brillante campagne qui allait
s'ouvrir; et quoique je fusse presque certain d'avoir une compagnie à la
première occasion, je préférai renoncer à cette espérance, et revenir en
Italie.
Ma bonne étoile voulut que j'arrivasse à Gênes en même temps que don
Juan d'Autriche y entrait avec sa flotte pour cingler ensuite vers
Naples, où il devait se réunir à celle de Venise, jonction qui eut lieu
plus tard à Messine. Bref, devenu capitaine d'infanterie, honorable
emploi que je dus à mon bonheur plutôt qu'à mon mérite, je me trouvai à
cette grande et mémorable journée de Lépante, qui désabusa la chrétienté
de l'opinion où l'on était alors que les Turcs étaient invincibles sur
mer.
En ce jour où fut brisé l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il
fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir après la bataille,
comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit
suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici
comment m'était arrivée cette cruelle disgrâce: Uchali, roi d'Alger et
hardi corsaire, ayant pris à l'abordage la galère capitane de Malte, où
il n'était resté que trois chevaliers tout couverts de blessures, le
bâtiment aux ordres de Jean-André Doria, sur lequel je servais avec ma
compagnie, s'avança pour le secourir; je sautai le premier à bord de la
galère; mais celle-ci s'étant éloignée avant qu'aucun de mes compagnons
pût me suivre, les Turcs me firent prisonnier après m'avoir blessé
grièvement. Uchali, comme vous le savez, ayant réussi à s'échapper avec
toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la même journée qui
rendait la liberté à quinze mille chrétiens enchaînés sur les galères
turques, je devins esclave des barbares.
Emmené à Constantinople, où mon maître fut fait général de la mer, en
récompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'étendard de l'ordre
de Malte, je me trouvai à Navarin l'année suivante, ramant sur la
capitane appelée les _Trois-Fanaux_. Là, je pus remarquer comme quoi on
laissa échapper l'occasion de détruire toute la flotte turque pendant
qu'elle était à l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne
doutant point qu'on ne vînt les attaquer, se tenaient déjà prêts à
gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils
étaient épouvantés depuis l'affaire de Lépante. Mais le ciel en ordonna
autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la négligence du
général qui commandait les nôtres. En effet, Uchali se retira à Modon,
île voisine de Navarin; là, ayant mis ses troupes à terre, il fortifia
l'entrée du port, et y resta jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné.
Ce fut dans cette campagne que notre bâtiment, appelé la _Louve_, monté
par ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible
don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galère que
commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien
aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de
Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruauté, et en était
tellement haï, que ceux qui ramaient sur sa galère, se voyant près
d'être atteints par la _Louve_, qui les poursuivait vivement, laissèrent
en même temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait
du gaillard d'arrière de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de
banc en banc, de la poupe à la proue et en lui donnant tant de coups de
dents, qu'avant qu'il eût atteint le grand mât son âme était dans les
enfers.
De retour à Constantinople, nous y apprîmes que notre général don Juan
d'Autriche, après avoir emporté d'assaut Tunis, l'avait donné à
Muley-Hamet, ôtant ainsi l'espérance d'y rentrer à Muley-Hamida, le More
le plus vaillant mais le plus cruel qui fût jamais. Le Grand Turc
ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacité qui caractérise
la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vénitiens,
qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'année suivante, il
ordonna de mettre le siége devant la Goulette et devant le fort que don
Juan avait commencé à faire élever auprès de Tunis.
Pendant ces événements, j'étais toujours à la chaîne, sans aucun espoir
de recouvrer ma liberté, du moins par rançon, car je ne voulais pas
donner connaissance à mon père de ma triste situation. Bientôt on sut
que la Goulette avait capitulé, puis le fort, assiégés qu'ils étaient
par soixante mille Turcs réguliers, et par plus de quatre cent mille
Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette,
réputée jusqu'alors imprenable, succomba la première malgré son
opiniâtre résistance. On a prétendu que ç'avait été une grande faute de
s'y enfermer au lieu d'empêcher la descente des ennemis; mais ceux qui
parlent ainsi font voir qu'ils n'ont guère l'expérience de la guerre.
Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette
et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux
places, et tenir en même temps la campagne contre une armée si
nombreuse? et d'ailleurs où est la place, si forte soit-elle, qui ne
finisse par capituler si elle n'est point secourue à temps, surtout
quand elle est attaquée par une foule immense et opiniâtre, qui combat
dans son pays?
Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette
fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'était qu'un repaire de bandits,
qui coûtait beaucoup à entretenir et à défendre sans servir à rien qu'à
perpétuer la mémoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait
besoin de cette masse de pierres pour éterniser son nom. Quant au fort,
il coûta cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes
en vingt-deux assauts, où les assiégés firent une si opiniâtre
résistance et déployèrent une si grande valeur, que des treize cents qui
restèrent aucun n'était sans blessures.
Un petit fort, construit au milieu du lac, et où s'était enfermé, avec
une poignée d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut
contraint de capituler. Il en fut de même du commandant de la Goulette,
don Pedro Puerto-Carrero, qui, après s'être distingué par la défense de
cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, où on le
conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingénieur milanais et
très-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il périt dans ces
deux siéges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut
citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme généreux
comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers son frère, le
fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus déplorable,
c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se
confier à des Arabes qui s'étaient offerts à le conduire sous un habit
moresque à Tabarca, petit port pour la pêche du corail que possèdent les
Génois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui coupèrent la tête, et la
portèrent au chef de la flotte turque; celui-ci les récompensa suivant
le proverbe castillan: _La trahison plaît, mais non le traître_; car
il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amené Doria vivant.
[Illustration: Je sautai le premier à bord de la galère (p. 211).]
Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar,
de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'était un homme d'une
grande bravoure, qui avait été enseigne dans le fort: militaire
distingué; il possédait de plus un goût singulier pour la poésie; il fut
mis sur la même galère que moi, et devint esclave du même maître. Avant
de partir, il composa, pour servir d'épitaphe à la Goulette et au fort,
deux sonnets que je vais vous réciter, si je m'en souviens; je suis
certain qu'ils vous feront plaisir.
En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda
ses compagnons, et tous trois se mirent à sourire. Comme le captif
allait continuer:
Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de
ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar.
Tout ce que je sais, répondit le captif, c'est qu'après deux ans
d'esclavage à Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec
un espion grec: j'ignore s'il parvint à recouvrer la liberté; mais un
an plus tard, je vis le Grec à Constantinople, sans jamais trouver
l'occasion de lui demander des nouvelles de leur évasion.
Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon
frère; il est maintenant dans son pays en bonne santé, richement marié,
et il a trois enfants.
Dieu soit loué! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens,
c'est de recouvrer la liberté.
J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frère, reprit le cavalier.
Vous me ferez plaisir de nous les réciter, répondit le captif, et vous
vous en acquitterez mieux que moi.
Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette: