Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée (p. 200).]

Je pourrais vous croire, répondit Sancho, si mon bernement avait été de

la même espèce; mais il ne fut que trop véritable, et je remarquai fort

bien que notre hôtelier, le même qui est là, tenait un des coins de la

couverture, à telles enseignes que le traître, en riant de toutes ses

forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or,

lorsqu'on reconnaît les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens

que c'est seulement une mauvaise aventure.

Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remédier. En attendant, aide-moi

à m'habiller, que je me lève et que j'aille voir toutes ces

transformations dont tu parles.

Pendant que don Quichotte s'habillait, le curé apprenait à don Fernand

et à ses compagnons quel homme était notre héros, et la ruse qu'il avait

fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il se croyait exilé

par les dédains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que

Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut

la plus étrange espèce de folie qui se pût imaginer. Le curé ajouta que

l'heureuse métamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener à

bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagème pour

ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien

déranger à leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de

Dorothée. Non, non, s'écria don Fernand, Dorothée achèvera ce qu'elle a

entrepris. Je serai bien aise de contribuer à la guérison de ce pauvre

gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui.

Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte armé de

pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossué sur la tête, la rondache au

bras, la lance à la main. Cette étrange apparition frappa de surprise

don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec

étonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette

contenance calme et fière, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et

ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Après quelques instants

de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et

solennelle, les yeux fixés sur Dorothée, s'exprima de la sorte:

Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre

grandeur s'est évanouie, puisque de reine que vous étiez, vous êtes

redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand

enchanteur, le roi votre père, dans la crainte que je ne parvinsse pas à

vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien à dire, si ce n'est

qu'il s'est trompé lourdement, et qu'il connaît bien peu les traditions

de la chevalerie; car s'il les eût lues et relues aussi souvent et avec

autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu à chaque page que des

chevaliers d'un renom moindre, sans vanité, que le mien, ont mis fin à

des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas

merveille, je vous assure, de venir à bout d'un géant, quelles que

soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis

mesuré avec un de ces fiers-à-bras; aussi je me tairai, de peur d'être

accusé de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre,

parlera pour moi, et au moment où l'on y pensera le moins.

Vous vous êtes escrimé contre des outres pleines de vin, et non pas

contre un géant, s'écria l'hôtelier, à qui don Fernand imposa silence

aussitôt.

J'ajoute, très-haute et déshéritée princesse, poursuivit don Quichotte,

que si c'est pour un pareil motif que le roi votre père a opéré cette

métamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune

créance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse

triompher à l'aide de cette épée; et c'est par elle que, mettant à vos

pieds la tête de votre redoutable ennemi, je vous rétablirai dans peu

sur le trône de vos ancêtres.

Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse; et

Dorothée, sachant qu'elle faisait plaisir à don Fernand en continuant la

ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don Quichotte dans son pays, répondit

avec gravité: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a

dit que je suis transformée est dans l'erreur. Il est survenu, j'en

conviens, un agréable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empêche

pas d'être aujourd'hui ce que j'étais hier, et d'avoir toujours le même

désir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le

trône de mes ancêtres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon père

n'ait été un homme aussi prudent qu'avisé, puisque sa science lui a

révélé un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs. En

effet, le bonheur de votre rencontre a été pour moi d'un tel prix, que

sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me

trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me

reste à faire, c'est de nous mettre en route dès demain; aujourd'hui il

serait trop tard. Quant à l'issue de l'entreprise, je l'abandonne à

Dieu, et m'en remets à votre courage.

A peine Dorothée eut-elle achevé de parler, que don Quichotte,

apostrophant Sancho d'un ton courroucé: Petit Sancho, lui dit-il, tu es

bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi

un peu, scélérat, ne viens-tu pas de m'assurer à l'instant que la

princesse n'était plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothée, et

la tête du géant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui

m'ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois trouvé de ma

vie. Par le Dieu vivant, s'écria-t-il en grinçant des dents, si je ne me

retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais

d'exemple à tous les écuyers fallacieux et retors qui auront jamais

l'honneur de suivre des chevaliers errants.

Seigneur, répondit Sancho, que Votre Grâce ne se mette point en colère;

il peut se faire que je me sois trompé quant à la transformation de

madame la princesse; mais pour ce qui est des outres percées, et du vin

au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes

criblées de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme

un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout à l'heure, quand il

faudra faire frire les oeufs, c'est-à-dire quand on vous demandera le

payement du dégât que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse

est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis de toute mon âme, d'autant

mieux que j'y trouve aussi mon compte.

En ce cas, Sancho, répliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un

imbécile; pardonne-moi, et n'en parlons plus.

Très-bien, s'écria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le

voyage à demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu'à passer la

nuit agréablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le

seigneur don Quichotte pour être témoins des merveilleuses prouesses

qu'il doit accomplir.

C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre héros;

je suis extrêmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne

opinion qu'elle a de moi, et je tâcherai de ne pas la démériter, dût-il

m'en coûter la vie, et plus encore, s'il est possible.

Il se faisait un long échange d'offres de services entre don Quichotte

et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur

dont le costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des

Mores, vêtu qu'il était d'une casaque de drap bleu fort courte et sans

collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et

le bonnet de même couleur. Il portait un cimeterre à sa ceinture. Une

femme vêtue à la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on

apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habillée d'une longue

robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un âne. Le

captif paraissait avoir quarante ans; il était d'une taille robuste et

bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on

jugeait à sa démarche qu'il devait être de noble condition. En entrant

dans l'hôtellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrarié quand

on lui répondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque

entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothée et les

femmes de la maison, attirées par la nouveauté d'un costume qu'elles ne

connaissaient pas, s'approchèrent de l'étrangère; après l'avoir bien

considérée, Dorothée, qui avait remarqué son déplaisir, lui dit: Il ne

faut point vous étonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les

commodités désirables, c'est l'ordinaire des hôtelleries; mais si vous

consentez à partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde,

peut-être avouerez-vous n'avoir point rencontré dans le cours de votre

voyage un meilleur gîte que celui-ci, et où l'on vous ait fait un

meilleur accueil. L'étrangère ne répondit rien; mais croisant ses bras

sur sa poitrine, elle baissa la tête pour témoigner qu'elle se sentait

obligée; son silence ainsi que sa manière de saluer firent penser

qu'elle était musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol.

Mesdames, répondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la

langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne

répond pas à vos questions.

Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui

offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services

autant qu'il dépend de nous et que le lieu le permet.

Je vous rends grâces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif;

et je suis d'autant plus touché de vos offres de service, que je vois

qu'elles sont faites par des personnes de qualité.

Cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? demanda Dorothée, car son

habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre

religion.

Elle est née musulmane, répondit le captif; mais au fond de l'âme elle

est chrétienne et ne souhaite rien tant que de le devenir.

Est-elle baptisée? demanda Luscinde.

Nous n'en avons pas encore trouvé l'occasion, depuis qu'elle est partie

d'Alger, sa patrie, répondit le captif, et nous n'avons pas voulu

qu'elle le fût avant d'être bien instruite dans notre sainte religion;

mais s'il plaît à Dieu, elle recevra bientôt le baptême avec toute la

solennité que mérite sa qualité, qui est plus relevée que ne l'annoncent

son costume et le mien.

Ces paroles donnaient à ceux qui les avaient entendues un vif désir de

savoir qui étaient ces voyageurs; mais personne n'osa le laisser

paraître, parce qu'on voyait qu'ils avaient besoin de repos. Dorothée

prit la Moresque par la main, et l'ayant fait asseoir, la pria de lever

son voile. L'étrangère regarda le captif comme pour lui demander ce

qu'on souhaitait d'elle, et quand il lui eut fait comprendre en arabe

que ces dames la priaient de lever son voile, elle fit voir tant

d'attraits, que Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde

plus belle que Dorothée; et comme le privilége de la beauté est de

s'attirer la sympathie générale, ce fut à qui s'empresserait auprès de

l'étrangère, et à qui lui ferait le plus d'avances. Don Fernand ayant

exprimé le désir d'apprendre son nom, le captif répondit qu'elle

s'appelait Lela Zoraïde; mais elle, qui avait deviné l'intention du

jeune seigneur, s'écria aussitôt: _No, no, Zoraïda! Maria! Maria!_

voulant dire qu'elle s'appelait Marie, et non pas Zoraïde. Ces paroles,

le ton dont elle les avait prononcées, émurent vivement tous ceux qui

étaient présents, et particulièrement les dames, qui, naturellement

tendres, sont plus accessibles aux émotions. Luscinde l'embrassa avec

effusion, en disant: _Oui, oui, Marie! Marie!_ A quoi la Moresque

répondit avec empressement: _Si, si, Maria! Zoraïda macangé!_

c'est-à-dire plus de Zoraïde.

Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'hôtelier

avait mis tous ses soins à préparer le souper. L'heure venue, chacun

prit place à une longue table, étroite comme celle d'un réfectoire. On

donna le haut bout à don Quichotte, qui d'abord déclina cet honneur, et

ne consentit à s'asseoir qu'à une condition, c'est que la princesse de

Micomicon prendrait place à son côté, puisqu'elle était sous sa garde.

Luscinde et Zoraïde s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand

et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis,

immédiatement après les dames, le curé et le barbier.

Le repas fut très-gai, parce que la compagnie était agréable et que tous

avaient sujet d'être contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce

fut quand ils virent que don Quichotte s'apprêtait à parler, animé du

même esprit qui lui avait fait adresser naguère sa harangue aux

chevriers. En vérité, messeigneurs, dit notre héros, il faut convenir

que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la

chevalerie errante sont souvent témoins de bien grandes et bien

merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel être vivant y a-t-il

au monde qui, entrant à cette heure dans ce château, et nous voyant

attablés de la sorte, pût croire ce que nous sommes en réalité? Qui

pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise à ma droite, est la

grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de

la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renommée? Comment donc ne

pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles

que les hommes ont imaginées? et n'est-elle pas d'autant plus digne

d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent à de plus grands dangers?

Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres

l'emportent sur les armes, ou je répondrai à celui-là, quel qu'il soit,

qu'il ne sait ce qu'il dit.

[Illustration: Soudain parut don Quichotte, armé de pied en cap

(p. 201).]

La raison que bien des gens donnent de la prééminence des lettres sur

les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de

l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon

eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si

cette profession était un métier de portefaix, qui n'exigeât que de

bonnes épaules, et qu'il ne fallût point un grand discernement pour bien

employer cette force; comme si le général qui commande une armée en

campagne et qui défend une place assiégée, n'avait pas encore plus

besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec

la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine

des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagèmes pour ruiner

ses entreprises? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de

l'intelligence, et où le corps n'a rien à voir? Maintenant, s'il est

vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence,

puisqu'il n'en faut pas moins à l'homme de guerre qu'à l'homme de

lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons à

conclure que celui-là est le plus à estimer qui se propose une plus

noble fin.

La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont

la mission est de conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car à une

telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres

humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et

l'exécution des lois. Cette fin est assurément noble, généreuse et digne

d'éloges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles

ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand des biens

que les hommes puissent désirer en cette vie. Quelles furent, je vous le

demande, les premières paroles prononcées par les anges dans cette nuit

féconde qui est devenue pour nous la source de la lumière? _Gloire à

Dieu dans les hauteurs célestes, paix sur la terre aux hommes de bonne

volonté._ Quel était le salut bienveillant que le divin maître du ciel

et de la terre recommandait à ses disciples, quand ils entraient dans

quelque lieu: _La paix soit dans cette maison_. Maintes fois il leur a

dit: _Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix_, comme le joyau le

plus précieux que pût donner et laisser une telle main, et sans lequel

il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se

propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette

vérité admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en

cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en à comparer les travaux du

lettré avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pénibles.

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et

d'éloquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait à sa folie; au

contraire, comme ils étaient la plupart adonnés à la profession des

armes, ils l'écoutaient avec autant de plaisir que d'attention.

Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de

l'étudiant, du lettré, sont ceux que je vais énumérer. D'abord et

par-dessus tout la pauvreté; non pas que tous les étudiants soient

pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et

parce que la pauvreté est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse

endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit exposé à la faim, au

froid, à la nudité, et souvent à ces trois choses à la fois. Eh bien,

l'étudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer

quelque chose à mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus

souvent quelque _brasero_, quelque cheminée hospitalière, où il peut,

sinon se réchauffer tout à fait, au moins se dégourdir les doigts, et,

quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit où se

reposer? Je passe sous silence la pénurie de leur chaussure,

l'insuffisance de leur garde-robe, et ce goût qu'ils ont pour

s'empiffrer jusqu'à la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver

place à quelque festin. Mais c'est par ce chemin, âpre et difficile,

j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par là,

se relevant d'un côté pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont

arrivés au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, après

avoir traversé toutes ces misères, paraissant comme emportés par le vent

favorable de la fortune, se sont trouvés tout à coup appelés à gouverner

l'État, ayant changé leur faim en satiété, leur nudité en habits

somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mérité

de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en

regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un à l'autre, combien le

lettré reste en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 80 / 301 题