Pendant ce temps, don Quichotte continuait de dormir (p. 172).]

On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincère affection;

je ne crois même pas qu'il se soit jamais rencontré un second Lothaire,

un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir

dans la crainte qu'on interprétât mal ses visites, et cela dans un âge

où l'on réfléchit peu, où le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme

ne voyait point ce fidèle ami, qu'il ne lui fît des reproches sur cette

conduite si réservée; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes

raisons, qu'il parvenait toujours à l'apaiser.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui

prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher

Lothaire, après les grâces dont le ciel m'a comblé en me donnant de

grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour

davantage, Camille et ton amitié, pourrais-tu croire que je désire

encore quelque chose et n'éprouve guère moins de souci qu'un homme privé

de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une idée

bizarre m'obsède sans relâche; c'est, j'en conviens, une fantaisie

extravagante: je m'en étonne moi-même et m'en fais à toute heure des

reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre à toi,

dans l'espoir que par tes soins je me verrai délivré des angoisses qu'il

me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu

par ma folie.

En écoutant ce long préambule, Lothaire se creusait l'esprit pour

deviner ce que pouvait être cet étrange désir dont son ami paraissait

obsédé. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il

faisait tort à leur amitié en prenant tant de détours pour lui confier

ses plus secrètes pensées, puisqu'il avait dû se promettre de trouver en

lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.

Tu as raison, répondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je

t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le désir qui m'obsède, c'est de

savoir si Camille, mon épouse, m'est aussi fidèle que je l'ai cru

jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre à la plus

haute épreuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces

monnaies qui ont tout l'éclat de l'or, mais que l'épreuve du feu peut

seule faire connaître. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de

grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu'à celles qui ne sont séduites

ni par les présents ni par les promesses, qu'à celles que la

persévérance et les larmes d'un amant n'ont jamais émues. Qu'y a-t-il

d'étonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de liberté

pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicitée par personne? Aussi je fais

peu de cas d'une vertu qui n'est fondée que sur la crainte ou sur

l'absence d'occasions, et j'estime celle-là seule que rien n'éblouit et

qui résiste à toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu

de Camille est de cette trempe, et l'éprouver par tout ce qui est

capable de séduire. L'épreuve est dangereuse, je le sens; mais je ne

puis goûter de repos tant que je ne serai pas complétement rassuré de

ce côté. Si, comme je l'espère, Camille sort victorieuse de la lutte, je

suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe,

j'aurai du moins l'avantage de ne m'être point trompé dans l'opinion que

j'ai des femmes, et de n'avoir pas été la dupe d'une confiance qui en

abuse tant d'autres. Ne cherche point à me détourner d'un dessein qui

doit te paraître ridicule, tes efforts seraient vains; prépare-toi

seulement à me rendre ce service. Fais en sorte de persuader à Camille

que tu es amoureux d'elle, et n'épargne rien pour t'en faire aimer.

Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amitié,

et commence dès aujourd'hui, je t'en conjure.

Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans

desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et

d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit:

Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu

que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas

interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me

connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne

pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison

de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des

choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien,

c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta

femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de

m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de

plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois

pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à

l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en

général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage.

L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la

bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle

ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je

vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire

et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un

vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de

l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même.

Les femmes sont comme le verre:

Il ne faut jamais éprouver

S'il briserait ou non, en le jetant par terre;

Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.

Mais comme il briserait, selon toute apparence,

Il faut être bien fou pour vouloir hasarder

Une semblable expérience

Sur un corps qu'on ne peut souder!

Ceci sur la raison se fonde,

Et c'est l'opinion de tout le monde encor:

Que tant que l'on verra des Danaés au monde,

On y verra pleuvoir de l'or[50].

[50] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de

Saint-Martin.

Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme,

que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable

ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à

toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce

n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés

de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera

lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa

conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je

cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne

voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les

instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge

d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui

l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après

avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une

famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de

ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une

confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton

repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas

à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et

tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait

moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre,

je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le

dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me

faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je

puisse faire.

Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps

sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher

Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même;

tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de

prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que

j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je

fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je

souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma

faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et

c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne

m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé:

traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et

qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver

Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première

attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de

ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage.

Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et

que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon

extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au

tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par

tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre

intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un

badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner

satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la

résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en

repos pour jamais.

Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se

promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il

trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui

dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon

amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra

tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une

insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât

l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le

moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades

qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer

lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la

peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et

des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire

consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils

retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari

rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents,

Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait

faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si

extravagante affaire.

Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla,

dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire,

lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari.

Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures,

priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme.

Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs

instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre,

parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à

lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit

alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire

pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par

le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa

aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint

bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire

endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit

son réveil pour sortir avec lui et l'interroger.

Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la

première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa

beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix

d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il

ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le

malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable

occasion.

Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule

parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il

devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses

avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout

révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais

Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des

paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre

quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or

que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des

pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment

autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je

n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je

poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront

vains.

[Illustration: (Page 176.)]

Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains

de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois

Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était

inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses

discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions.

Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme

ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme,

s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la

serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés

pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire

n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que

les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra

dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles

nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée

Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle

venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se

sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah!

Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais

promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu

que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies

trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par

la ruse les moyens de satisfaire mon désir?

Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à

apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit

d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction.

Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller

passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par

un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de

s'éloigner.

Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu

travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu

prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix,

personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais

franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre,

l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa

volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu

te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.

Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu

Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout

en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet

ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi

témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la

bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant

son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les

affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et

vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance.

Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit

sur-le-champ.

Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il

reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en

tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans

sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille

appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours,

Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de

parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est

vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne

heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien

d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa

maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita

pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il

ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de

douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave,

qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.

Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la

fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait,

l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille

qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec

admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en

détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait

déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il

point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels

combats ne se livrèrent pas dans son coeur cet amour naissant et la

sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa

fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la

fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il

n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la

modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le

destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher

de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours,

mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de

l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable

personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la

violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse

d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et

rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain

ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime

augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein.

Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre,

jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de

l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à

Anselme, avec un billet ainsi conçu:

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 71 / 301 题