Tour à tour visant l'un, visant l'autre (p. 106).]

Tu as de l'esprit, dit don Quichotte.

Et du malheur, repartit Ginez; car le malheur poursuit toujours

l'esprit.

Il poursuit les scélérats, interrompit le commissaire.

Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, de parler plus doux, répliqua

Passamont; messeigneurs nos juges ne vous ont pas mis en main cette

verge noire pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour les

conduire où le roi a besoin d'eux. Sinon et par la vie de... Mais

suffit; que chacun se taise, vive bien et parle mieux encore...

Poursuivons notre chemin, car voilà assez de fadaises comme cela.

A ces mots, le commissaire leva sa baguette sur Passamont, pour lui

donner la réponse à ses menaces; mais don Quichotte, se jetant

au-devant, le pria de ne pas le maltraiter.

Encore est-il juste, dit-il, que celui qui a les bras si bien liés ait

au moins la langue un peu libre. Puis, se tournant vers les forçats: Mes

frères, ajouta-t-il, de ce que je viens d'entendre il résulte clairement

pour moi que bien qu'on vous ait punis pour vos fautes, la peine que

vous allez subir est fort peu de votre goût, et que vous allez aux

galères tout à fait contre votre gré. Or, comme le peu de courage que

l'un a montré à la question, le manque d'argent chez l'autre, et surtout

l'erreur et la passion des juges, qui vont si vite en besogne, ont pu

vous mettre dans le triste état où je vous vois, je pense que c'est ici

le cas de montrer pourquoi le ciel m'a fait naître, et m'a inspiré le

noble dessein d'embrasser cette profession de chevalier errant dans

laquelle j'ai fait voeu de secourir les malheureux et de protéger les

petits contre l'oppression des grands. Mais comme aussi dans ce qu'on

veut obtenir la sagesse conseille de recourir à la persuasion plutôt

qu'à la violence, je prie le seigneur commissaire et vos gardiens de

vous ôter vos fers et de vous laisser aller en paix: assez d'autres se

trouveront pour servir le roi quand l'occasion s'en présentera, et

c'est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves des hommes

que Dieu et la nature ont créés libres. D'ailleurs, continua-t-il en

s'adressant au commissaire et aux gardes, ces gens-là ne vous ont fait

aucune offense; eh bien, que chacun reste avec son péché, et puisqu'il y

a un Dieu là-haut qui prend soin de châtier les méchants quand ils ne

veulent pas se corriger, il n'est pas bien que des gens d'honneur se

fassent les bourreaux des autres hommes. Je vous demande cela avec calme

et douceur, afin que, si vous me l'accordez, j'aie à vous en remercier:

autrement, cette lance et cette épée, secondant la vigueur de mon bras

sauront bien l'obtenir par la force.

Admirable conclusion! repartit le commissaire; par ma foi, voilà qui est

plaisant: nous demander la liberté des forçats du roi; comme si nous

avions le pouvoir de les délivrer, ou que vous eussiez celui de nous y

contraindre! Seigneur, continuez votre route, et redressez un peu le

bassin que vous portez sur la tête, sans vous inquiéter de savoir si

notre chat n'a que trois pattes.

C'est vous, qui êtes le rat, le chat, et le goujat! s'écria don

Quichotte; en même temps il s'élança avec tant de furie sur le

commissaire, qu'avant de s'être mis en défense, celui-ci fut renversé

par terre dangereusement blessé d'un coup de lance.

Surpris d'une attaque si inattendue, les autres gardes ne tardèrent pas

à se remettre, et tous alors, les uns avec leurs épées, les autres avec

leurs piques, commencèrent à attaquer notre héros, qui s'en serait fort

mal trouvé si les forçats, voyant une belle occasion de reprendre la

clef des champs, n'eussent cherché à en profiter pour rompre leurs

chaînes. La confusion devint si grande, que, tantôt courant aux forçats

qui se déliaient, tantôt ripostant à don Quichotte qui ne leur donnait

point de trêve, les gardes ne firent rien qui vaille. De son côté,

Sancho s'empressa d'aider Ginez de Passamont à rompre sa chaîne, lequel

ne fut pas plutôt libre qu'il fondit sur le commissaire, lui arracha son

arquebuse, et tour à tour visant l'un, visant l'autre, sans tirer

jamais, sut montrer tant d'audace et de résolution, que, ses compagnons

le secondant à coups de pierres, les gardes prirent la fuite et

abandonnèrent le champ de bataille.

Sancho s'affligea fort de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui

se sauvaient à toutes jambes allaient prévenir la Sainte-Hermandad, et

chercher main-forte, afin de se mettre à la poursuite des coupables.

Dans cette appréhension, il conjura son maître de s'éloigner au plus

vite du grand chemin et de se réfugier dans la sierra qui était proche.

C'est fort bien, reprit don Quichotte; mais, pour l'heure, je sais, moi,

ce qu'il convient de faire avant tout. A sa voix, les forçats, qui

couraient pêle-mêle, et qui venaient de dépouiller le commissaire

jusqu'à la peau, s'approchèrent pour savoir ce que voulait notre héros;

Des hommes bien nés comme vous l'êtes, leur dit-il, doivent se montrer

reconnaissants des services qu'ils ont reçus; et de tous les vices

l'ingratitude, vous le savez, est celui que Dieu punit le plus

sévèrement. Aussi, d'après ce que je viens de faire pour vous, persuadé

que je n'ai pas obligé des ingrats, je ne demande en retour qu'une seule

chose: c'est que, chargés de cette même chaîne dont je vous ai délivrés,

vous vous mettiez immédiatement en chemin pour la cité du Toboso. Là,

vous présentant devant madame Dulcinée, vous lui direz que son esclave,

le chevalier de la Triste-Figure lui envoie ses compliments, et vous lui

raconterez mot pour mot ce que je viens de faire pour votre délivrance.

Cela fait, allez où il vous plaira.

A ce discours, Ginez de Passamont, prenant la parole, répondit au nom de

ses camarades: Seigneur chevalier notre libérateur, ce que désire Votre

Grâce est impossible, et nous n'oserions nous montrer ensemble le long

des grands chemins; il faut, au contraire, nous séparer au plus vite,

afin de ne plus retomber entre les mains de la Sainte-Hermandad, qui,

sans aucun doute, va envoyer à notre poursuite. Ce que doit faire Votre

Grâce, et ce qui me paraît juste qu'elle fasse, c'est de commuer le

tribut que nous devons à madame Dulcinée du Toboso en une certaine

quantité d'_Ave Maria_ et de _Credo_, que nous dirons à son intention.

Voilà du moins une pénitence que nous pourrons accomplir facilement, de

nuit comme de jour, en marche ou au repos. Mais penser que de gaieté de

coeur nous allions retourner aux marmites d'Égypte, c'est-à-dire

reprendre notre chaîne, autant vouloir qu'il soit jour en pleine nuit.

Nous demander semblable folie, c'est demander des poires à l'ormeau.

Eh bien, don fils de gueuse, don Ginez ou Ginesille de Paropillo, car

peu m'importe comment on t'appelle, s'écria don Quichotte enflammé de

colère, je jure Dieu que seul de tes compagnons tu iras chargé de la

chaîne que je t'ai ôtée, et de tout le bagage que tu avais sur ton noble

corps.

Peu endurant de sa nature, Passamont, qui n'en était plus à s'apercevoir

que notre héros avait la cervelle endommagée d'après ce qu'il venait de

faire, se voyant traité si cavalièrement, fit un signe à ses compagnons.

Ceux-ci, s'éloignant aussitôt, se mirent à faire pleuvoir sur don

Quichotte une telle grêle de pierres qu'il ne pouvait suffire à les

parer avec sa rondache. Quant au pauvre Rossinante, il se souciait

aussi peu de l'éperon que s'il eût été de bronze. Sancho s'abrita

derrière son âne, et par ce moyen évita la tempête; mais son maître ne

put si bien s'en garantir qu'il ne reçût à travers les reins je ne sais

combien de cailloux qui le jetèrent par terre. L'étudiant fondit sur

lui, et lui arrachant le bassin qu'il portait sur la tête, il lui en

donna plusieurs coups sur les épaules; après quoi frappant cinq ou six

fois le prétendu armet contre le sol, il le mit en pièces. Les forçats

enlevèrent au chevalier une casaque qu'il portait par-dessus ses armes,

et ils lui auraient ôté jusqu'à ses chausses, si ses genouillères ne les

en eussent empêchés. Pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils

débarrassèrent Sancho de son manteau, et le laissèrent en justaucorps,

après quoi ils partagèrent entre eux les dépouilles du combat; puis

chacun tira de son côté, plus curieux d'éviter la Sainte-Hermandad que

de faire connaissance avec la princesse du Toboso.

L'âne, Rossinante, Sancho et don Quichotte, demeurèrent seuls sur le

champ de bataille: l'âne, la tête baissée, et secouant de temps en temps

les oreilles, comme si la pluie de cailloux durait encore; Rossinante,

étendu près de son maître; Sancho en manches de chemise, et tremblant à

la seule pensée de la Sainte-Hermandad; don Quichotte enfin, l'âme

navrée d'avoir été mis en ce piteux état par ceux-là même à qui il

venait de rendre un si grand service.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 52 / 301 题