Or voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier (p. 94).]

Une fois l'infante et le chevalier en présence, l'infante jettera les

yeux sur le chevalier et le chevalier sur l'infante, et ils se

paraîtront l'un à l'autre une chose divine plutôt qu'humaine; alors,

sans savoir pourquoi ni comment, ils se trouveront subitement embrasés

d'amour et n'ayant qu'une seule inquiétude, celle de savoir par quels

moyens ils pourront se découvrir leurs peines. Le chevalier sera conduit

ensuite dans un des plus beaux appartements du palais, où, après l'avoir

débarrassé de ses armes, on lui présentera un manteau d'écarlate, tout

couvert d'une riche broderie; et s'il avait bonne mine sous son armure,

juge de ce qu'il paraîtra en habit de courtisan. La nuit venue, il

soupera avec le roi, la reine et l'infante. Pendant le repas, et sans

qu'on s'en aperçoive, il ne quittera pas des yeux la jeune princesse;

elle aussi le regardera à la dérobée, sans faire semblant de rien, parce

que c'est, comme je te l'ai déjà dit, une personne pleine d'esprit et de

sens. Le repas achevé, on verra entrer tout à coup dans la salle du

festin un hideux petit nain, suivi d'une très-belle dame accompagnée de

deux géants, laquelle dame proposera une aventure imaginée par un ancien

sage, et si difficile à accomplir que celui qui en viendra à bout sera

tenu pour le meilleur chevalier de la terre. Aussitôt le roi voudra que

les chevaliers de sa cour en fassent l'épreuve; mais fussent-ils cent

fois plus nombreux, tous y perdront leur peine, et seul le nouveau venu

pourra la mettre à fin, au grand accroissement de sa gloire, et au grand

contentement de l'infante, qui s'estimera trop heureuse d'avoir mis ses

pensées en si haut lieu.

Le bon de l'affaire, c'est que ce roi ou prince est engagé dans une

grande guerre contre un de ses voisins. Après quelques jours passés dans

son palais, le chevalier lui demande la permission de le servir dans

ladite guerre; le roi la lui accorde de bonne grâce, et le chevalier lui

baise courtoisement la main, pour le remercier de la faveur qui lui est

octroyée. Cette même nuit il prend congé de l'infante, à la fenêtre

grillée de ce jardin où il lui a déjà parlé plusieurs fois, grâce à la

complaisance d'une demoiselle, médiatrice de leurs amours, à qui la

princesse confie tous ses secrets. Le chevalier soupire, l'infante

s'évanouit; la confidente s'empresse de lui jeter de l'eau au visage, et

redoute de voir venir le jour, car elle serait au désespoir que

l'honneur de sa maîtresse reçût la moindre atteinte.

Bref, l'infante reprend connaissance, et présente, aux travers des

barreaux ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de baisers et

les baigne de larmes. Ils se concertent ensuite sur la manière dont ils

pourront se donner des nouvelles l'un de l'autre; l'infante supplie le

chevalier d'être absent le moins longtemps possible; ce qu'il ne manque

pas de lui promettre avec mille serments. Il lui baise encore une fois

les mains, et s'attendrit de telle sorte, en lui faisant ses adieux,

qu'il est sur le point d'en mourir. Il se retire ensuite dans sa chambre

et se jette sur son lit, mais il lui est impossible de fermer l'oeil;

aussi, dès la pointe du jour est-il debout, afin d'aller prendre congé

du roi et de la reine. Il demande à saluer l'infante, mais la jeune

princesse lui fait répondre qu'étant indisposée elle ne peut recevoir de

visite; et comme il ne doute pas que son départ n'en soit la véritable

cause, il en est si touché qu'il est tout près de laisser éclater

ouvertement son affliction.

La demoiselle confidente, à laquelle rien n'a échappé, va sur l'heure en

rendre compte à sa maîtresse, qu'elle trouve toute en larmes, parce que

son plus grand chagrin, dit-elle, est de ne pas savoir quel est ce

chevalier, s'il est ou non de sang royal. Mais comme on lui affirme

qu'on ne saurait unir tant de courtoisie à tant de vaillance, à moins

d'être de race souveraine, cela console un peu la malheureuse princesse,

qui, pour ne donner aucun soupçon au roi et à la reine, consent au bout

de quelques jours à reparaître en public.

Cependant le chevalier est parti; il combat, il défait les ennemis du

roi, prend je ne sais combien de villes, et gagne autant de batailles;

après quoi il revient à la cour, et reparaît devant sa maîtresse,

couvert de gloire; il la revoit à la fenêtre que tu sais, et là ils

arrêtent ensemble que, pour récompense de ses services, il la demandera

en mariage à son père. Le roi refuse d'abord, parce qu'il ignore quelle

est la naissance du chevalier; mais l'infante, soit par un enlèvement,

soit de toute autre manière, n'en devient pas moins son épouse, et le

père finit par tenir cette union à grand honneur, car bientôt on

découvre que son gendre est le fils d'un grand roi, de je ne sais plus

quel pays: on ne le trouve même pas, je crois, sur la carte.

Peu après, le père meurt: l'infante devient son héritière; voilà le

chevalier roi. C'est alors qu'il songe à récompenser son écuyer et tous

ceux qui ont contribué à sa haute fortune; aussi commence-t-il par

marier ledit écuyer avec une demoiselle de l'infante, celle sans doute

qui fut la confidente de leurs amours, et qui se trouve être la fille

d'un des principaux personnages du royaume.

Voilà justement ce que je demande, s'écria Sancho, et vogue la galère!

Par ma foi, seigneur, tout arrivera au pied de la lettre, pourvu que

Votre Grâce conserve ce surnom de chevalier de la Triste-Figure.

N'en doute point, mon fils, répliqua don Quichotte; voilà le chemin que

suivaient les chevaliers errants, et c'est par là qu'un si grand nombre

sont devenus rois ou empereurs. Il ne nous reste donc plus qu'à chercher

un roi chrétien ou païen qui soit en guerre avec son voisin, et qui ait

une belle fille. Mais nous avons le temps d'y penser, car, comme je te

l'ai dit, avant de se présenter à la cour, il faut se faire un fonds de

renommée, afin d'y être connu en arrivant. Entre nous cependant, une

chose m'inquiète, et à laquelle je ne vois pas de remède, c'est, lorsque

j'aurai trouvé ce roi et cette infante et acquis une renommée

incroyable, comment il pourra se faire que je sois de race royale, ou

pour le moins bâtard de quelque empereur; car, malgré tous mes exploits,

le roi ne consentira jamais sans cette condition à me donner sa fille,

de sorte qu'il est à craindre que pour si peu, je ne vienne à perdre ce

que la valeur de mon bras m'aura mérité. Pour gentilhomme, je le suis de

vieille race et bien connue pour telle; j'espère même que le sage qui

doit écrire mon histoire finira par débrouiller si bien ma généalogie,

que je me trouverai tout à coup arrière-petit-fils de roi.

A propos de cela, Sancho, je dois t'apprendre qu'il y a deux sortes de

races parmi les hommes. Les uns ont pour aïeux des rois et des princes;

mais peu à peu le temps et la mauvaise fortune les ont fait déchoir, et

ils finissent en pointe comme les pyramides; les autres, au contraire,

quoique sortis de gens de basse extraction, n'ont cessé de prospérer

jusqu'à devenir de très-grands seigneurs: de sorte que la seule

différence entre eux, c'est que les uns ont été et ne sont plus, et les

autres sont ce qu'ils n'étaient pas. Aussi, je ne vois pas pourquoi, en

étudiant l'histoire de ma race, on ne parviendrait pas à découvrir que

je suis le sommet d'une de ces pyramides à base auguste, c'est-à-dire le

dernier rejeton de quelque empereur, ce qui alors devra décider le roi,

mon futur beau-père, à m'agréer sans scrupule pour gendre. Dans tous les

cas, l'infante m'aimera si éperdument qu'en dépit de sa famille elle me

voudra pour époux, mon père eût-il été un portefaix: alors j'enlève la

princesse et l'emmène où bon me semblera, jusqu'à ce que le temps ou la

mort aient apaisé le courroux de ses parents.

Par ma foi, vous avez raison, reprit Sancho; il n'est tel que de se

nantir soi-même; et, comme disent certains vauriens, à quoi bon demander

de gré ce qu'on peut prendre de force? Mieux vaut saut de haies que

prières de bonnes âmes; je veux dire que si le roi votre beau-père ne

consent pas à vous donner sa fille, ce sera fort bien fait à Votre Grâce

de l'enlever et de la transporter en lieu sûr. Tout le mal que j'y

trouve, c'est qu'avant que la paix soit faite entre le beau-père et le

gendre, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre écuyer,

dans l'attente des récompenses, fonds sur lequel il ne trouverait

peut-être pas à emprunter dix réaux, court risque de n'avoir rien à

mettre sous la dent, à moins que la demoiselle confidente qui doit

devenir sa femme, ne plie bagage en même temps que l'infante et qu'il ne

se console avec elle jusqu'à ce que le ciel en ordonne autrement; car je

pense qu'alors son maître peut bien la lui donner pour légitime épouse.

Et qui l'en empêcherait? repartit don Quichotte.

S'il en est ainsi, dit Sancho, nous n'avons plus qu'à nous recommander à

Dieu, et à laisser courir le sort là où il lui plaira de nous mener.

Dieu veuille, ajouta don Quichotte, que tout arrive comme nous

l'entendons l'un et l'autre; que celui qui s'estime peu, se donne pour

ce qu'il vaudra.

Ainsi soit-il, reprit Sancho; parbleu, je suis vieux chrétien, et cela

doit suffire pour être comte.

Et quand tu ne le serais pas, dit don Quichotte, cela ne fait rien à

l'affaire; car, dès que je serai roi, j'aurai parfaitement le pouvoir de

t'anoblir sans que tu achètes la noblesse; une fois comte, te voilà

gentilhomme, et alors, bon gré, mal gré, il faudra bien qu'on te traite

de Seigneurie.

Et pourquoi non? répliqua Sancho; est-ce que je n'en vaux pas un autre?

par ma foi, on pourrait bien s'y tromper. J'ai déjà eu l'honneur d'être

bedeau d'une confrérie, et chacun disait qu'avec ma belle prestance et

ma bonne mine sous la robe de bedeau, je méritais d'être marguillier.

Que sera-ce donc lorsque j'aurai un manteau ducal sur les épaules ou que

je serai tout cousu d'or et de perles, comme un comte étranger? Je veux

qu'on vienne me voir de cent lieues.

Certes, tu auras fort bon air, dit don Quichotte: seulement il faudra

que tu te fasses souvent couper la barbe; car tu l'as si épaisse et si

crasseuse, qu'à moins d'y passer le rasoir tous les deux jours, on

reconnaîtra qui tu es à une portée d'arquebuse.

Et bien, qu'à cela ne tienne, reprit Sancho; je prendrai un barbier à

gages, afin de l'avoir à la maison, et, dans l'occasion, je le ferai

marcher derrière moi comme l'écuyer d'un grand seigneur.

Comment sais-tu que les grands seigneurs mènent derrière eux leurs

écuyers? demanda don Quichotte.

Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a quelques années je passai

environ un mois dans la capitale, et là je vis à la promenade un petit

homme[41], qu'on disait être un grand seigneur, suivi d'un homme à

cheval, qui s'arrêtait quand le seigneur s'arrêtait, marchait quand il

marchait, ni plus ni moins que s'il eût été son ombre. Je demandai

pourquoi celui-ci ne rejoignait pas l'autre, et allait toujours derrière

lui; on me répondit que c'était son écuyer, et que les grands avaient

l'habitude de se faire suivre ainsi. Je m'en souviens et je veux en user

de même quand mon tour sera venu.

[41] Cervantes fait allusion au duc d'Ossuna, dont on disait qu'il

n'avait de petit que la taille.

Par ma foi, tu as raison, dit don Quichotte; et tu feras fort bien de

mener ton barbier à ta suite: toutes les modes n'ont pas été inventées

d'un seul coup, et tu seras le premier comte qui aura mis celle-là en

usage. D'ailleurs, l'office de barbier est bien au-dessus de celui

d'écuyer.

Pour ce qui est du barbier, reposez-vous-en sur moi, reprit Sancho; que

Votre Grâce songe seulement à devenir roi, et à me faire comte.

Sois tranquille, dit don Quichotte, qui, levant les yeux, aperçut ce que

nous dirons dans le chapitre suivant.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 50 / 301 题