OU SE TERMINE L'HISTOIRE DE LA BERGÈRE MARCELLE AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS

L'aurore commençait à paraître aux balcons de l'Orient quand les

chevriers se levèrent et vinrent réveiller don Quichotte, en lui

demandant s'il était toujours dans l'intention de se rendre à

l'enterrement de Chrysostome, ajoutant qu'ils lui feraient compagnie.

Notre chevalier, qui ne demandait pas mieux, ordonna à son écuyer de

seller Rossinante, et de tenir son âne prêt. Sancho obéit avec

empressement, et toute la troupe se mit en chemin.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

Plus de vingt hêtres portent gravés sur l'écorce le nom de MARCELLE

(p. 48).]

Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu'à la croisière d'un sentier

ils rencontrèrent six bergers vêtus de peaux noires, la tête couronnée

de cyprès et de laurier-rose; tous tenaient à la main un bâton de houx.

Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, suivis de trois valets à

pied. En s'abordant les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et

voyant qu'ils se dirigeaient vers le même endroit, ils se mirent à

cheminer de compagnie.

Un des cavaliers, s'adressant à son compagnon, lui dit: Seigneur

Vivaldo, je crois que nous n'aurons pas à regretter le retard que va

nous occasionner cette cérémonie; car elle doit être fort intéressante,

d'après les choses étranges que ces bergers racontent aussi bien du

berger défunt que de la bergère homicide.

Je le crois comme vous, reprit Vivaldo, et je retarderais mon voyage,

non d'un jour, mais de quatre, pour en être témoin.

Don Quichotte leur ayant demandé ce qu'ils savaient de Chrysostome et de

Marcelle, l'autre cavalier répondit que, rencontrant les bergers dans un

si lugubre équipage, ils avaient voulu en connaître la cause; et que

l'un d'eux leur avait raconté l'histoire de cette bergère appelée

Marcelle, aussi belle que bizarre, les amours de ses nombreux

prétendants, et la mort de ce Chrysostome à l'enterrement duquel ils se

rendaient. Bref, il répéta à don Quichotte tout ce que Pedro lui avait

appris.

A cet entretien en succéda bientôt un autre. Celui des cavaliers qui

avait nom Vivaldo demanda à notre chevalier pourquoi, en pleine paix et

dans un pays si tranquille, il voyageait si bien armé.

La profession que j'exerce et les voeux que j'ai faits, répondit don

Quichotte, ne me permettent pas d'aller autrement: le loisir et la

mollesse sont le partage des courtisans, mais les armes, les fatigues et

les veilles reviennent de droit à ceux que le monde appelle chevaliers

errants, et parmi lesquels j'ai l'honneur d'être compté, quoique indigne

et le moindre de tous.

En l'entendant parler de la sorte, chacun le tint pour fou; mais afin de

mieux s'en assurer encore, et de savoir quelle était cette folie d'une

espèce si nouvelle, Vivaldo lui demanda ce qu'il entendait par

chevaliers errants.

Vos Grâces, répondit don Quichotte, connaissent sans doute ces

chroniques d'Angleterre qui parlent si souvent des exploits de cet

Arthur, que nous autres Castillans appelons Artus, et dont une antique

tradition, acceptée de toute la Grande-Bretagne, rapporte qu'il ne

mourut pas, mais fut changé en corbeau par l'art des enchanteurs (ce qui

fait qu'aucun Anglais depuis n'a tué de corbeau); qu'un jour cet Arthur

reprendra sa couronne et son sceptre? Eh bien, c'est au temps de ce bon

roi que fut institué le fameux ordre des chevaliers de la Table ronde,

et qu'eurent lieu les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genièvre,

qui avait pour confidente cette respectable duègne Quintagnone. Nous

avons sur ce sujet une romance populaire dans notre Espagne:

Onc chevalier ne fut sur terre

De dame si bien accueilli,

Que Lancelot s'en vit servi

Quand il revenait d'Angleterre.

Depuis lors, cet ordre de chevalerie s'est étendu et développé par toute

la terre, et l'on a vu s'y rendre célèbres par leurs hauts faits Amadis

de Gaule et ses descendants jusqu'à la cinquième génération, le vaillant

Félix-Mars d'Hircanie, ce fameux Tirant le Blanc, et enfin l'invincible

don Bélianis de Grèce, qui s'est fait connaître presque de nos jours.

Voilà, seigneurs, ce qu'on appelle les chevaliers errants et la

chevalerie errante; ordre dans lequel, quoique pécheur, j'ai fait

profession, comme je vous l'ai dit, et dont je m'efforce de pratiquer

les devoirs à l'exemple de mes illustres modèles des temps passés. Cela

doit vous expliquer pourquoi je parcours ces déserts, cherchant les

aventures avec la ferme résolution d'affronter même la plus périlleuse,

dès qu'il s'agira de secourir l'innocence et le malheur.

Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de notre

héros, et de la nature de son égarement. Vivaldo, dont l'humeur était

enjouée, désirant égayer le reste du chemin, voulut lui fournir

l'occasion de poursuivre ses extravagants propos. Seigneur chevalier,

lui dit-il, Votre Grâce me paraît avoir fait profession dans un des

ordres les plus rigoureux qu'il y ait en ce monde; je crois même que la

règle des chartreux n'est pas aussi austère.

Aussi austère, cela est possible, répondit don Quichotte, mais aussi

utile à l'humanité, c'est ce que je suis à deux doigts de mettre en

doute; car, pour dire mon sentiment, ces pieux solitaires dont vous

parlez, semblables à des soldats qui exécutent les ordres de leur

capitaine, n'ont rien autre chose à faire qu'à prier Dieu

tranquillement, lui demandant les biens de la terre. Nous, au contraire,

à la fois soldats et chevaliers, pendant qu'ils prient, nous agissons,

et ce bien qu'ils se contentent d'appeler de leurs voeux, nous

l'accomplissons par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées,

non point à l'abri des injures du temps, mais à ciel ouvert et en butte

aux dévorants rayons du soleil d'été ou aux glaces hérissées de l'hiver.

Nous sommes donc les ministres de Dieu sur la terre, les instruments de

sa volonté et de sa justice. Or, les choses de la guerre et toutes

celles qui en dépendent ne pouvant s'exécuter qu'à force de travail, de

sueur et de sang, quiconque suit la carrière des armes accomplit, sans

contredit, une oeuvre plus grande et plus laborieuse que celui qui,

exempt de tout souci et de tout danger, se borne à prier Dieu pour les

faibles et les malheureux. Je ne prétends pas dire que l'état de

chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré; je veux

seulement inférer des fatigues et des privations que j'endure, que ma

profession est plus pénible, plus remplie de misères, enfin, qu'on y est

plus exposé à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Nos

illustres modèles des siècles passés ont enduré toutes ces souffrances,

et si parmi eux quelques-uns se sont élevés jusqu'au trône, certes il

leur en a coûté assez de sueur et de sang. Encore, pour y arriver,

ont-ils eu souvent besoin d'être protégés par des enchanteurs, sans quoi

ils auraient été frustrés de leurs travaux et déçus dans leurs

espérances.

D'accord, répliqua le voyageur; mais une chose qui, parmi beaucoup

d'autres m'a toujours choqué chez les chevaliers errants, c'est qu'au

moment d'affronter une périlleuse entreprise, on ne les voit point

avoir recours à Dieu, ainsi que tout bon chrétien doit le faire en

pareil cas, mais seulement s'adresser à leur maîtresse comme à leur

unique divinité: selon moi, cela sent quelque peu le païen.

Seigneur, répondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de s'en dispenser,

et le chevalier qui agirait autrement se mettrait dans son tort. C'est

un usage consacré, que tout chevalier errant, sur le point d'accomplir

quelque grand fait d'armes, tourne amoureusement les yeux vers sa dame,

pour la prier de lui être en aide dans le péril où il va se jeter; et

alors même qu'elle ne peut l'entendre, il est tenu de murmurer entre ses

dents quelques mots par lesquels il se recommande à elle de tout son

coeur: de cela nous avons nombre d'exemples dans les histoires. Mais il

ne faut pas en conclure que les chevaliers s'abstiennent de penser à

Dieu; il y a temps pour tout, et ils peuvent s'en acquitter pendant le

combat.

Il me reste encore un doute, répliqua Vivaldo, souvent on a vu deux

chevaliers errants, discourant ensemble, en venir tout à coup à

s'échauffer à tel point que, tournant leurs chevaux pour prendre du

champ, ils revenaient ensuite à bride abattue l'un sur l'autre, ayant à

peine eu le temps de penser à leurs dames. Au milieu de la course, l'un

était renversé de cheval, percé de part en part, tandis que l'autre eût

roulé dans la poussière s'il ne se fût retenu à la crinière de son

coursier. Or, j'ai peine à comprendre comment, dans une affaire si tôt

expédiée le mort trouvait le temps de penser à Dieu. N'eût-il pas mieux

valu que ce chevalier lui eût adressé les prières qu'il adressait à sa

dame? Il eût satisfait ainsi à son devoir de chrétien, et ne fût mort

redevable qu'envers sa maîtresse: inconvénient peu grave, à mon avis,

car je doute que tous les chevaliers errants aient eu des dames à qui se

recommander; sans compter qu'il pouvait s'en trouver qui ne fussent

point amoureux.

Cela est impossible, repartit vivement don Quichotte: être amoureux leur

est aussi naturel qu'au ciel d'avoir des étoiles. C'est proprement

l'essence du chevalier; c'est là ce qui le constitue. Trouvez-moi une

seule histoire qui dise le contraire. Au reste, si par hasard il s'était

trouvé un chevalier errant sans dame, on ne l'eût pas tenu pour

légitime, mais pour bâtard, et l'on aurait dit de lui qu'il était entré

dans la forteresse de l'ordre non par la grande porte, mais par-dessus

les murs, comme un brigand et un voleur.

Je crois me rappeler, dit Vivaldo, que don Galaor, frère du valeureux

Amadis, n'eut jamais de dame attitrée qu'il pût invoquer dans les

combats; cependant il n'en fut pas moins regardé comme un très-fameux

chevalier.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, repartit don Quichotte;

d'ailleurs je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret. S'il

en contait à toutes celles qu'il trouvait à son gré, c'était par une

faiblesse dont il n'avait pu se rendre maître, mais toujours sans

préjudice de la dame qu'on sait pertinemment avoir été la reine de ses

pensées, et à laquelle il se recommandait souvent, et en secret, car il

se piquait d'une parfaite discrétion.

Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'être amoureux,

reprit Vivaldo, Votre Grâce n'aura sans doute pas dérogé à la règle de

sa noble profession; et à moins qu'elle ne se pique d'autant de

discrétion que don Galaor, je la supplie de nous apprendre le nom et la

qualité de sa dame, et de nous en faire le portrait. Elle sera flattée,

j'en suis certain, que l'univers entier sache qu'elle est aimée et

servie par un chevalier tel que vous.

J'ignore, répondit don Quichotte en poussant un grand soupir, si cette

douce ennemie trouvera bon qu'on sache que je suis son esclave;

cependant, pour satisfaire à ce que vous me demandez avec tant

d'instance, je puis dire qu'elle se nomme Dulcinée; que sa patrie est un

village de la Manche appelé le Toboso, et qu'elle est au moins

princesse, étant dame souveraine de mes pensées. Ses charmes sont

surhumains, et tout ce que les poëtes ont imaginé de chimérique et

d'impossible pour vanter leurs maîtresses se trouve vrai chez elle au

pied de la lettre. Ses cheveux sont des tresses d'or, ses sourcils des

arcs-en-ciel, ses yeux deux soleils, ses joues des roses, ses lèvres du

corail, ses dents des perles, son cou de l'albâtre, son sein du marbre,

et ses mains de l'ivoire: par ce qu'on voit, on devine aisément que ce

que la pudeur cache aux regards doit être sans prix et n'admet pas de

comparaison.

Pourrions-nous savoir quelle est sa famille, sa race et sa généalogie?

demanda Vivaldo.

Elle ne descend pas des Curtius, des Caïus ou des Scipions de l'ancienne

Rome, des Colonna ou des Orsini de la Rome moderne, continua don

Quichotte; elle n'appartient ni aux Moncades, ni aux Requesans de

Catalogne; elle ne compte point parmi ses ancêtres les Palafox, les

Luna, les Urreas d'Aragon; les Cerdas, les Manriques, les Mandoces ou

les Gusmans de Castille; les Alencastres ou les Menezes de Portugal;

elle est tout simplement de la famille des Toboso de la Manche; race

nouvelle, il est vrai, mais destinée, je n'en fais aucun doute, à

devenir la souche des plus illustres familles des siècles à venir. Et à

cela je ne souffrirai point de réplique, si ce n'est aux conditions que

Zerbin écrivit au-dessous des armes de Roland:

Que nul de les toucher ne soit si téméraire,

S'il ne veut de Roland affronter la colère.

Pour moi, dit Vivaldo, bien que ma famille appartienne aux Cachopins[34]

de Laredo, je suis loin de vouloir la comparer à celle des Toboso de la

Manche, quoique à vrai dire ce soit la première fois que j'en entends

parler.

[34] On donnait alors le nom de _Cachopin_ à l'Espagnol qui émigrait

aux grandes Indes, par pauvreté ou vagabondage.

J'en suis extrêmement surpris, repartit don Quichotte.

[Illustration: Sur le brancard était un cadavre revêtu d'un habit de

berger (p. 53).]

Les voyageurs écoutaient attentivement cette conversation, si bien que,

jusqu'aux chevriers, tous demeurèrent convaincus que notre chevalier

avait des chambres vides dans la cervelle. Le seul Sancho acceptait

comme oracle ce que disait son maître, par ce qu'il connaissait sa

sincérité et qu'il ne l'avait pas perdu de vue depuis l'enfance; il lui

restait pourtant quelque doute sur cette Dulcinée, car, bien qu'il fût

voisin du Toboso, jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette

princesse.

Comme ils allaient ainsi discourant, ils aperçurent dans un chemin creux

entre deux montagnes, une vingtaine de bergers vêtus de pelisses noires,

et couronnés de guirlandes, qu'on reconnut être, les unes d'if, les

autres de cyprès; six d'entre eux portaient un brancard couvert de

rameaux et de fleurs. Dès qu'ils parurent: Voici, dit un des chevriers,

ceux qui portent le corps de Chrysostome, et c'est au pied de cette

montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrât.

A ces mots on hâta le pas, et la troupe arriva au moment où les porteurs

ayant déposé le brancard, quatre d'entre eux commençaient à creuser une

fosse au pied d'une roche. On s'aborda de part et d'autre avec

courtoisie; puis les saluts échangés, don Quichotte et ceux qui

l'accompagnaient se mirent à considérer le brancard sur lequel était un

cadavre revêtu d'un habit de berger et tout couvert de fleurs. Il

paraissait avoir trente ans. Malgré sa pâleur, on jugeait aisément qu'il

avait été beau et de bonne mine. Autour de lui sur le brancard étaient

placés quelques livres et divers manuscrits, les uns pliés, les autres

ouverts.

Tous les assistants gardaient un profond silence, qu'un de ceux qui

avaient apporté le corps rompit en ces termes: Toi qui veux qu'on

exécute de point en point les volontés de Chrysostome, dis-nous,

Ambrosio, si c'est bien là l'endroit qu'il a désigné.

Oui, c'est bien là, répondit Ambrosio, et mon malheureux ami m'y a cent

fois conté sa déplorable histoire. C'est là qu'il vit pour la première

fois cette farouche ennemie du genre humain; c'est là qu'il lui fit la

première déclaration d'un amour aussi délicat que passionné; c'est là

que l'impitoyable Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence

et par ses dédains, et qu'elle l'obligea de terminer tragiquement ses

jours; c'est là enfin qu'en mémoire de tant d'infortunes, il a voulu

qu'on le déposât dans le sein d'un éternel oubli.

S'adressant ensuite à don Quichotte et aux voyageurs, il continua ainsi:

Seigneurs, ce corps que vous regardez avec tant de pitié renfermait, il

y a peu de jours encore, une âme ornée des dons les plus précieux; ce

corps est celui de Chrysostome qui eut un esprit incomparable, une

loyauté sans pareille, une tendresse à toute épreuve. Il fut libéral

sans vanité, modeste sans affectation, aimable et enjoué sans

trivialité; en un mot, il fut le premier entre les bons et sans égal

parmi les infortunés. Il aima, et fut dédaigné; il adora, et fut haï; il

tenta, mais inutilement, d'adoucir un tyran farouche; il gémit, il

pleura devant un marbre sourd et insensible; ses cris se perdirent dans

les airs, le vent emporta ses soupirs, se joua de ses plaintes; et pour

avoir trop aimé une ingrate, il devint au printemps de ses jours la

proie de la mort, victime des cruautés d'une bergère qu'il voulait, par

ses vers, faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. Ces

papiers prouveraient au besoin ce que j'avance, s'il ne m'avait ordonné

de les livrer aux flammes en même temps que je rendrais son corps à la

terre.

Vous seriez plus cruel encore que lui en agissant ainsi, dit Vivaldo; il

n'est ni juste ni raisonnable d'observer si religieusement ce qui est

contraire à la raison. Le monde entier aurait désapprouvé Auguste

laissant exécuter les suprêmes volontés du divin chantre de Mantoue.

Rendez donc à votre ami, seigneur Ambrosio, ce dernier service, de

sauver ses ouvrages de l'oubli, et n'accomplissez pas trop absolument ce

que son désespoir a ordonné. Conservez ces papiers, témoignages d'une

cruelle indifférence, afin que dans les temps à venir ils servent

d'avertissement à ceux qui s'exposent à tomber dans de semblables

abîmes. Nous tous, ici présents, qui connaissons l'histoire de votre ami

et la cause de son trépas, nous savons votre affection pour lui, ce

qu'il a exigé de vous en mourant, et par ce récit lamentable nous avons

compris la cruauté de Marcelle et l'amour du berger, et quelle triste

fin se préparent ceux qui ne craignent pas de se livrer aveuglément aux

entraînements de l'amour. Hier, en apprenant sa mort, et votre dessein

de l'enterrer en ce lieu, la compassion, plus que la curiosité, nous a

détournés de notre chemin, afin d'être témoins des devoirs qu'on lui

rend, et de montrer que les coeurs honnêtes s'intéressent toujours aux

malheurs d'autrui. Ainsi, nous vous prions, sage Ambrosio, ou du moins,

pour ma part, je vous supplie de renoncer à livrer ces manuscrits aux

flammes, et de me permettre d'en emporter quelques-uns.

Sans attendre la réponse, Vivaldo étendit la main, et prit les feuilles

qui se trouvaient à sa portée.

Que ceux-là vous restent, j'y consens, répondit Ambrosio; mais pour les

autres, laissez-moi, je vous prie, accomplir la dernière volonté de mon

ami.

Vivaldo, impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit

un qui avait pour titre: _Chant de désespoir_.

Ce sont, dit Ambrosio, les derniers vers qu'écrivit l'infortuné; et afin

qu'on sache en quel état l'avaient réduit ses souffrances, lisez,

seigneur, de manière à être entendu; vous en aurez le temps avant qu'on

ait achevé de creuser son tombeau.

Volontiers, dit Vivaldo. L'assemblée s'étant rangée en cercle autour de

lui, il lut ce qui suit d'une voix haute et sonore.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 36 / 301 题