Je fais le serment que fit le grand marquis de Mantoue (p. 40).]

Tu te trompes, ami, repartit don Quichotte, et nous ne serons pas restés

ici deux heures, que nous y verrons se présenter plus de gens en armes

qu'il n'en vint jadis devant la forteresse d'Albraque, pour la conquête

de la belle Angélique.

Ainsi soit-il, reprit Sancho. Dieu veuille que tout aille bien, et

qu'arrive au plus tôt le moment de gagner cette île qui me coûte si

cher, dussé-je en mourir de joie!

Je t'ai déjà dit de ne point te mettre en peine, répliqua don Quichotte;

car en admettant que l'île vienne à manquer, n'avons-nous pas le royaume

de Danimarque et celui de Sobradise[30], qui t'iront comme une bague au

doigt? étant en terre ferme, ils doivent te convenir encore mieux. Mais

laissons cela; à présent, regarde dans le bissac si tu as quelque chose

à manger, puis nous irons à la recherche d'un château où nous puissions

passer la nuit et préparer le baume dont je t'ai parlé; car l'oreille me

fait souffrir cruellement.

[30] Royaumes extraordinaires cités dans _Amadis de Gaule_.

J'ai bien ici un oignon et un morceau de fromage avec deux ou trois

bribes de pain, répondit Sancho: mais ce ne sont pas là des mets à

l'usage d'un chevalier vaillant tel que vous.

Que tu me connais mal! reprit don Quichotte. Apprends, ami Sancho, que

la gloire des chevaliers errants est de passer des mois entiers sans

manger, et, quand ils se décident à prendre quelque nourriture, de se

contenter de ce qui leur tombe sous la main. Tu n'en douterais pas si tu

avais lu autant d'histoires que moi, et dans aucune je n'ai vu que les

chevaliers errants mangeassent, si ce n'est par hasard, ou dans quelque

somptueux festin donné en leur honneur; car le plus souvent ils vivaient

de l'air du temps. Cependant, comme ils étaient hommes et qu'ils ne

pouvaient se passer tout à fait d'aliments, il faut croire que,

constamment au milieu des forêts et des déserts, et toujours sans

cuisinier, leurs repas habituels étaient des mets rustiques comme ceux

que tu m'offres en ce moment. Cela me suffit, ami Sancho; cesse donc de

t'affliger, et surtout n'essaye pas de transformer le monde, ni de

changer les antiques coutumes de la chevalerie errante.

Il faut me pardonner, répliqua Sancho, si ne sachant ni lire ni écrire

(je l'ai déjà dit à Votre Grâce), j'ignore les règles de la chevalerie;

mais, à l'avenir, le bissac sera fourni de fruits secs pour vous, qui

êtes chevalier; et comme je n'ai pas cet honneur, j'aurai soin de le

garnir pour moi de quelque chose de plus nourrissant.

Je n'ai pas dit, répliqua don Quichotte, que les chevaliers errants

devaient ne manger que des fruits, j'ai dit qu'ils en faisaient leur

nourriture habituelle; ils y joignaient encore quelques herbes des

champs, qu'ils savaient fort bien reconnaître et que je saurai

distinguer également.

C'est une grande vertu que de connaître ces herbes, repartit Sancho, et

si je ne m'abuse, nous aurons plus d'une occasion de mettre cette

connaissance à profit. Pour l'instant, voici ce que Dieu nous envoie,

ajouta-t-il; et tirant les vivres du bissac, tous deux se mirent à

manger d'un égal appétit.

Ils eurent bientôt achevé leur frugal repas, et reprirent leurs montures

afin d'atteindre une habitation avant la chute du jour; mais le soleil

venant à leur manquer, et, avec lui, l'espérance de trouver ce qu'ils

cherchaient, il s'arrêtèrent auprès de quelques huttes de chevriers pour

y passer la nuit. Autant Sancho s'affligeait de n'être pas à l'abri dans

quelque bon village, autant don Quichotte fut heureux de dormir à la

belle étoile, se figurant que tout ce qui lui arrivait de la sorte

prouvait une fois de plus sa vocation de chevalier errant.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 30 / 301 题