OU SE CONCLUT ET SE TERMINE L'ÉPOUVANTABLE COMBAT DU BRAVE BISCAIEN ET
DU MANCHOIS
Dans la première partie de cette histoire, nous avons laissé l'ardent
Biscaïen et le valeureux don Quichotte, les bras levés, les épées nues,
et en posture de se décharger de tels coups, que s'ils fussent tombés
sans rencontrer de résistance, nos deux champions ne se seraient rien
moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme une grenade; mais
en cet endroit, je l'ai dit, le récit était resté pendant et inachevé,
sans que l'auteur fît connaître où l'on trouverait de quoi le
poursuivre. J'éprouvai d'abord un violent dépit, car le plaisir que
m'avait causé le commencement d'un conte si délectable se tournait en
grande amertume, quand je vins à songer quel faible espoir me restait
d'en retrouver la fin. Toutefois il me paraissait impossible qu'un héros
si fameux manquât d'un historien pour raconter ses incomparables
prouesses, lorsque chacun de ses devanciers en avait compté plusieurs,
non-seulement de leurs faits et gestes, mais même de leurs moindres
pensées. Ne pouvant donc supposer qu'un chevalier de cette importance
fût dépourvu de ce qu'un _Platir_ et ses pareils avaient eu de reste, je
persistai à croire qu'une semblable histoire n'était point demeurée
ainsi à moitié chemin, et que le temps seul, qui détruit tout, l'avait
dévorée ou la tenait quelque part ensevelie. De plus, je me disais:
Puisque dans la Bibliothèque de notre chevalier il y avait des livres
modernes, tels que _le Remède à la jalousie_, _les Nymphes_, _le Berger
de Hénarès_, elle ne doit pas être fort ancienne, et si elle n'a pas été
écrite, on doit au moins la retrouver dans la mémoire des gens de son
village et des pays circonvoisins.
[25] Cervantes divisa la première partie de _Don Quichotte_ en quatre
livres fort inégaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette
division pour s'en tenir à celle des chapitres.
Tourmenté de cette pensée, je nourrissais toujours un vif désir de
connaître en son entier la vie et les merveilleux exploits de notre
héros, cette éclatante lumière de la Manche, le premier qu'on ait vu
dans ces temps calamiteux se vouer au grand exercice de la chevalerie
errante, redressant les torts, secourant les veuves, protégeant les
damoiselles, pauvres filles qui s'en allaient par monts et par vaux sur
leurs palefrois, portant la charge et l'embarras de leur virginité avec
si peu de souci, qu'à moins de violence de la part de quelque chevalier
félon, de quelque vilain armé en guerre, de quelque géant farouche,
elles descendaient au tombeau aussi vierges que leurs mères. Je dis donc
qu'à cet égard et à beaucoup d'autres, notre brave don Quichotte est
digne d'éternelles louanges, et qu'à moi-même on ne saurait en refuser
quelques-unes pour le zèle que j'ai mis à rechercher la fin d'une si
agréable histoire. Mais toute ma peine eût été inutile, et la postérité
eût été privée de ce trésor, si le hasard ne l'avait fait tomber entre
mes mains de la manière que je vais dire.
Me promenant un jour à Tolède, dans la rue d'Alcana, je vis un jeune
garçon qui vendait de vieilles paperasses à un marchand de soieries. Or,
curieux comme je le suis, à ce point de ramasser pour les lire les
moindres chiffons de papier, je pris des mains de l'enfant un des
cahiers qu'il tenait; voyant qu'il était en caractères arabes que je ne
connais point, je cherchai des yeux quelque Morisque[26] pour me les
expliquer, et je n'eus pas de peine à trouver ce secours dans un lieu
où il y a des interprètes pour une langue beaucoup plus sainte et plus
ancienne[27]. Le hasard m'en amena un à qui je mis le cahier entre les
mains; mais à peine en avait-il parcouru quelques lignes qu'il se prit à
rire. Je lui en demandai la cause. C'est une annotation que je trouve
ici à la marge, répondit-il; et continuant à rire, il lut ces paroles:
_Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si souvent parlé dans la présente
histoire, eut, dit-on, pour saler les pourceaux, meilleure main
qu'aucune femme de la Manche_.
[26] On appelait _Morisques_ les descendants des Arabes et des Mores
restés en Espagne, après la prise de Grenade, et convertis violemment
au christianisme.
[27] Cervantes veut parler de l'hébreu, et faire entendre qu'il y
avait des juifs à Tolède.
[Illustration: Se hissant sur ses étriers et serrant son épée, il en
déchargea un terrible coup sur la tête de son ennemi (p. 38).]
Au nom de Dulcinée du Toboso, m'imaginant que ces vieux cahiers
contenaient peut-être l'histoire de don Quichotte, je pressai le
Morisque de lire le titre du livre; il y trouva ces mots: _Histoire de
don Quichotte de la Manche, écrite par cid Hamet Ben-Engeli, historien
arabe_. En l'entendant, j'éprouvai une telle joie que j'eus beaucoup de
peine à la dissimuler; et rassemblant tous les papiers, j'en fis marché
avec le jeune garçon, qui me donna pour un demi-réal ce qu'il m'aurait
vendu vingt fois autant s'il eût pu lire dans mon esprit. Je m'éloignai
aussitôt avec mon Morisque par le cloître de la cathédrale, et lui
proposai de traduire ces cahiers en castillan sans y ajouter ni en
retrancher la moindre chose, moyennant la récompense qu'il voudrait. Il
se contenta de deux arrobes de raisins et de quatre boisseaux de
froment, me promettant de faire en peu de temps cette traduction aussi
fidèlement que possible; mais pour rendre l'affaire plus facile, et ne
pas me dessaisir de mon trésor, j'emmenai le Morisque chez moi, où en
moins de six semaines la version fut faite, telle que je la donne ici.
Dans le premier cahier se trouvait représentée la bataille de don
Quichotte avec le Biscaïen, tous deux dans la posture où nous les avons
laissés, le bras levé, l'épée nue, l'un couvert de sa rondache, l'autre
abrité par son coussin. La mule du Biscaïen était d'une si grande
vérité, qu'à portée d'arquebuse on l'aurait facilement reconnue pour une
mule de louage: à ses pieds on lisait _don Sancho de Aspetia_, ce qui
était sans doute le nom du Biscaïen. Aux pieds de Rossinante on lisait
celui de _don Quichotte_. Rossinante est admirablement peint, long,
roide, maigre, l'épine du dos si tranchante, et l'oreille si basse,
qu'on jugeait tout d'abord que jamais cheval au monde n'avait mieux
mérité d'être appelé ainsi. Tout auprès, Sancho Panza tenait par le
licou son âne, au pied duquel était écrit _Sancho Zanças_. Il était
représenté avec la panse large, la taille courte, les jambes cagneuses,
et c'est sans doute pour ce motif que l'histoire lui donne
indifféremment le nom de Panza ou de Zanças.
Il y avait encore d'autres détails, mais de peu d'importance, et qui
n'ajoutent rien à l'intelligence de ce récit. Si quelque chose pouvait
faire douter de sa sincérité, c'est que l'auteur est Arabe, et que tous
les gens de cette race sont enclins au mensonge; mais, d'autre part, ils
sont tellement nos ennemis, que celui-ci aura plutôt retranché
qu'ajouté. En effet, lorsqu'il devait, selon moi, le plus longuement
s'étendre sur les exploits de notre chevalier, il les a, au contraire,
malicieusement amoindris ou même passés sous silence: procédé indigne
d'un historien, qui doit toujours se montrer fidèle, exempt de passion
et d'intérêt, sans que jamais la crainte, l'affection ou l'inimitié le
fassent dévier de la vérité, mère de l'histoire, dépôt des actions
humaines, puisque c'est là qu'on rencontre de vrais tableaux du passé,
des exemples pour le présent et des enseignements pour l'avenir.
J'espère cependant que l'on trouvera dans ce récit tout ce que l'on peut
désirer, ou que s'il y manque quelque chose, ce sera la faute du
traducteur et non celle du sujet.
La seconde partie commençait ainsi:
A l'air terrible et résolu des deux fiers combattants, avec leur
tranchantes épées levées, on eût dit qu'ils menaçaient le ciel et la
terre. Celui qui porta le premier coup fut l'ardent Biscaïen, et cela
avec tant de force et de furie, que si le fer n'eût tourné dans sa main,
ce seul coup aurait terminé cet épouvantable combat et mis fin à toutes
les aventures de notre chevalier; mais le sort, qui le réservait pour
d'autres exploits, fit tourner l'épée du Biscaïen de telle sorte que,
tombant à plat sur l'épaule gauche, elle ne fit d'autre mal que de
désarmer tout ce côté-là, emportant chemin faisant un bon morceau de la
salade et la moitié de l'oreille de notre héros.
Qui pourrait, grand Dieu! peindre la rage dont fut transporté don
Quichotte quand il se sentit atteint! Se hissant sur ses étriers, et
serrant de plus belle son épée avec ses deux mains, il en déchargea un
si terrible coup sur la tête de son ennemi, que, malgré la protection du
coussin, le pauvre diable commença à jeter le sang par le nez, la bouche
et les oreilles, prêt à tomber, ce qui certes fût arrivé s'il n'eût à
l'instant embrassé le cou de sa bête, mais bientôt ses bras se
détachèrent, ses pieds lâchèrent les étriers, et la mule épouvantée, ne
sentant plus le frein, prit sa course à travers champs, après avoir
désarçonné son cavalier qui tomba privé de sentiment.
Don Quichotte ne vit pas plus tôt son ennemi par terre, que, sautant
prestement de cheval, il courut lui présenter la pointe de l'épée entre
les deux yeux, lui criant de se rendre, sinon qu'il lui couperait la
tête. Le malheureux Biscaïen était incapable d'articuler un seul mot,
et, dans sa fureur, don Quichotte ne l'aurait pas épargné, si la dame du
carrosse, qui, à demi morte de peur, attendait au loin l'issue du
combat, n'était accourue lui demander, avec les plus vives instances, la
vie de son écuyer.
Je vous l'accorde, belle dame, répondit gravement notre héros, mais à
une condition: c'est que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au
Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille Dulcinée,
afin qu'elle dispose de lui selon son bon plaisir.
Sans rien comprendre à ce discours, ni s'informer quelle était cette
Dulcinée, la dame promit pour son écuyer tout ce qu'exigeait don
Quichotte.
Qu'il vive donc sur la foi de votre parole, reprit notre héros, et qu'à
cause de vous il jouisse d'une grâce dont son arrogance le rendait
indigne.