DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L'HOTELLERIE

L'aube blanchissait à l'horizon quand don Quichotte quitta l'hôtellerie

si joyeux, si ravi de se voir enfin armé chevalier, que dans ses

transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant

à se rappeler le conseil de l'hôtelier au sujet des choses dont il

devait absolument se pourvoir, il résolut de s'en retourner chez lui,

afin de se munir d'argent et de chemises, et surtout pour se procurer un

écuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre

diable chargé d'enfants, mais, selon lui, très-convenable à l'office

d'écuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son

village; et, comme si Rossinante eût deviné l'intention de son maître,

il se mit à trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas

toucher la terre.

Notre héros marchait depuis peu de temps, lorsqu'il crut entendre à sa

droite une voix plaintive sortant de l'épaisseur d'un bois. A peine en

fut-il certain, qu'il s'écria: Grâces soient rendues au ciel qui

m'envoie sitôt l'occasion d'exercer le devoir de ma profession et de

cueillir les premiers fruits de mes généreux desseins. Ces plaintes

viennent sans doute d'un infortuné qui a besoin de secours; et aussitôt

tournant bride vers l'endroit d'où les cris lui semblaient partir, il y

pousse Rossinante.

Il n'avait pas fait vingt pas dans le bois, qu'il vit une jument

attachée à un chêne, et à un autre chêne également attaché un jeune

garçon d'environ quinze ans, nu jusqu'à la ceinture. C'était de lui que

venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un

paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de

cuir, accompagnant chaque coup du même refrain: Yeux ouverts et bouche

close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour l'amour de Dieu!

criait le pauvre garçon, j'aurai désormais plus de soin du troupeau.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.

Don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Il est mal de s'attaquer à

qui ne peut se défendre (p. 17).]

A cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Discourtois

chevalier, il est mal de s'attaquer à qui ne peut se défendre; montez à

cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuyée contre l'arbre

auquel la jument était attachée[21]), et je saurai vous montrer qu'il

n'appartient qu'à un lâche d'agir de la sorte.

[21] Il était d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'être armé

de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette.

Sous la menace de ce fantôme armé qui lui tenait sa lance contre la

poitrine, le paysan répondit d'un ton patelin: Seigneur, ce mien valet

garde un troupeau de brebis que j'ai près d'ici; mais il est si

négligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je

châtie sa paresse, ou plutôt sa friponnerie, il dit que c'est par

avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon âme

il en a menti!

Un démenti en ma présence, misérable vilain! repartit don Quichotte; par

le soleil qui nous éclaire, je suis tenté de te passer cette lance au

travers du corps. Qu'on délie cet enfant et qu'on le paye, sinon, j'en

prends Dieu à témoin, je t'anéantis sur l'heure.

Le paysan, baissant la tête sans répliquer, détacha le jeune garçon, à

qui don Quichotte demanda combien il lui était dû:

Neuf mois, à sept réaux chacun, répondit-il.

Notre héros ayant compté, trouva que cela faisait soixante-trois réaux,

qu'il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s'il tenait à la vie.

Tout tremblant, cet homme répondit que dans le mauvais pas où il se

trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu'il ne devait pas autant;

qu'en tout cas il fallait en rabattre le prix de trois paires de

souliers, et de deux saignées faites à son valet malade.

Eh bien, répliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui

avez donnés sans raison. S'il a usé le cuir de vos souliers, vous avez

déchiré la peau de son corps; si le barbier lui a tiré du sang pendant

sa maladie, vous lui en avez tiré en bonne santé; ainsi vous êtes

quittes, l'un vaudra pour l'autre.

Le malheur est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit le paysan; mais

qu'André vienne à la maison, je le payerai jusqu'au dernier réal.

M'en aller avec lui! Dieu m'en préserve! s'écria le berger. S'il me

tenait seul, il m'écorcherait comme un saint Barthélemi.

Non, non, répliqua don Quichotte, il n'en fera rien; qu'il me le jure

seulement par l'ordre de chevalerie qu'il a reçu, il est libre, et je

réponds du payement.

Seigneur, que Votre Grâce fasse attention à ce qu'elle dit, reprit le

jeune garçon; mon maître n'est point chevalier, et n'a jamais reçu aucun

ordre de chevalerie: c'est Jean Haldudo le riche, qui demeure près de

Quintanar.

Qu'importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers;

d'ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est

fils de ses oeuvres.

Cela est vrai, répondit André, mais de quelles oeuvres est-il fils, lui

qui me refuse un salaire gagné à la sueur de mon corps?

Vous avez tort, André, mon ami, répliqua le paysan, et, s'il vous plaît

de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie

qu'il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je

l'ai promis, et même en réaux tout neufs.

Pour neufs, je t'en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me

suffit; mais songe à ce que tu viens de jurer d'accomplir, sinon je jure

à mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt à te

cacher qu'un lézard; afin que tu saches à qui tu as affaire, apprends

que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse

les torts et répare les injustices. Adieu, qu'il te souvienne de ta

parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua

Rossinante, et s'éloigna.

Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l'eut perdu

de vue dans l'épaisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils,

lui dit-il, viens que je m'acquitte envers toi comme ce redresseur de

torts me l'a commandé.

Si vous ne faites, répondit André, ce qu'a ordonné ce bon chevalier (à

qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je

jure d'aller le chercher en quelque endroit qu'il puisse être et de

l'amener pour vous châtier, selon qu'il l'a promis.

Très-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t'aime, je

veux accroître la dette, afin d'augmenter le payement; puis, saisissant

André par le bras, il le rattacha au même chêne, et lui donna tant de

coups qu'il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de

torts, lui disait-il, tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci,

quoiqu'il ne soit qu'à moitié fait; car je ne sais qui me retient, pour

te faire dire vrai, que je ne t'écorche tout vif. A la fin, il le

détacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu'il vienne

exécuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision.

André s'en fut tout en larmes, jurant de se mettre en quête du seigneur

don Quichotte jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré, et menaçant le paysan de

le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable

s'éloignait à demi-écorché, tandis que son maître riait à gorge

déployée.

Enchanté de l'aventure, et d'un si agréable début dans la carrière

chevaleresque, notre héros poursuivait son chemin: Tu peux t'estimer

heureuse entre toutes les femmes, disait-il à demi-voix, ô belle

par-dessus toutes les belles, belle Dulcinée du Toboso! d'avoir pour

humble esclave un aussi valeureux chevalier que don Quichotte de la

Manche, lequel, comme chacun sait, est armé chevalier d'hier seulement,

et a déjà redressé la plus grande énormité qu'ait pu inventer

l'injustice et commettre la cruauté, en arrachant des mains de cet

impitoyable bourreau le fouet dont il déchirait un faible enfant. En

disant cela, il arrivait à un chemin qui se partageait en quatre, et

tout aussitôt il lui vint à l'esprit que les chevaliers errants

s'arrêtaient en pareils lieux, pour délibérer sur la route qu'ils

devaient suivre. Afin de ne faillir en rien à les imiter, il s'arrêta;

mais, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, qui, se

sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de

son écurie.

Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir à lui

une grande troupe de gens: c'était, comme on l'a su depuis, des

marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils

étaient six, tous bien montés, portant chacun un parasol, et accompagnés

de quatre valets à cheval et d'autres à pied conduisant les mules. A

peine don Quichotte les a-t-il aperçus, qu'il s'imagine rencontrer une

nouvelle aventure; aussitôt, pour imiter les passes d'armes qu'il avait

vues dans ses livres, il saisit l'occasion d'en faire une à laquelle il

songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses étriers d'un air fier, il

serre sa lance, se couvre de son écu, se campe au beau milieu du chemin,

et attend ceux qu'il prenait pour des chevaliers errants. Puis d'aussi

loin qu'ils peuvent le voir et l'entendre, il leur crie d'une voix

arrogante: Qu'aucun de vous ne prétende passer outre, à moins de

confesser que sur toute la surface de la terre il n'y a pas une seule

dame qui égale en beauté l'impératrice de la Manche, la sans pareille

Dulcinée du Toboso!

Les marchands s'arrêtèrent pour considérer cet étrange personnage, et, à

la figure non moins qu'aux paroles, ils reconnurent bientôt à qui ils

avaient affaire. Mais, voulant savoir où les mènerait l'aveu qu'on leur

demandait, l'un d'eux, qui était très-goguenard, répondit: Seigneur

chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez;

faites-nous-la voir: et si sa beauté est aussi merveilleuse que vous le

dites, nous confesserons de bon coeur et sans contrainte ce que vous

désirez.

Et si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel mérite

auriez-vous à reconnaître une vérité si manifeste? L'essentiel, c'est

que, sans l'avoir vue, vous soyez prêts à le confesser, à l'affirmer, et

même à le soutenir les armes à la main; sinon, gens orgueilleux et

superbes, je vous défie, soit que vous veniez l'un après l'autre, comme

le veulent les règles de la chevalerie, soit que vous veniez tous

ensemble, comme c'est la vile habitude des gens de votre espèce. Je vous

attends avec la confiance d'un homme qui a le bon droit de son côté.

Seigneur chevalier, répondit le marchand, au nom de tout ce que nous

sommes de princes ici, et pour l'acquit de notre conscience, laquelle

nous défend d'affirmer une chose que nous ignorons, chose qui d'ailleurs

serait au détriment des autres impératrices et reines de l'Estramadure

et de la banlieue de Tolède, je supplie Votre Grâce de nous faire voir

le moindre petit portrait de cette dame; ne fût-il pas plus grand que

l'ongle, par l'échantillon on juge de la pièce; du moins notre esprit

sera en repos, et nous pourrons vous donner satisfaction. Nous sommes

déjà si prévenus en sa faveur, que, lors même que son portrait la

montrerait borgne d'un oeil et distillant de l'autre du vermillon et du

soufre, nous dirons à sa louange tout ce qu'il vous plaira.

Il n'en distille rien, canaille infâme! s'écria don Quichotte enflammé

de colère, il n'en distille rien de ce que vous osez dire, mais bien du

musc et de l'ambre; elle n'est ni borgne ni bossue: elle est plus droite

qu'un fuseau de Guadarrama; aussi vous allez me payer le blasphème que

vous venez de proférer. En même temps, il court la lance basse sur celui

qui avait porté la parole, et cela avec une telle furie que si

Rossinante n'eût bronché au milieu de sa course, le railleur s'en serait

fort mal trouvé.

Rossinante s'abattit, et s'en fut au loin rouler avec son maître, qui

s'efforça plusieurs fois de se relever, sans pouvoir en venir à bout,

tant l'embarrassaient son écu, sa lance et le poids de son armure. Mais

pendant ces vains efforts, sa langue n'était pas en repos: Ne fuyez pas,

lâches! criait-il; ne fuyez pas, vils esclaves! c'est par la faute de

mon cheval, et non par la mienne, que je suis étendu sur le chemin.

Un muletier de la suite des marchands, qui n'avait pas l'humeur

endurante, ne put supporter tant de bravades. Il court sur notre héros,

lui arrache sa lance qu'il met en pièces, et avec le meilleur tronçon il

l'accable de tant de coups que, malgré sa cuirasse, il le broyait comme

du blé sous la meule. On avait beau lui crier de s'arrêter, le jeu lui

plaisait tellement qu'il ne pouvait se résoudre à le quitter. Après

avoir brisé le premier morceau de la lance, il eut recours aux autres,

et il acheva de les user sur le malheureux chevalier, qui, pendant cette

grêle de coups ne cessait d'invoquer le ciel et la terre, et de menacer

les scélérats qui le traitaient si outrageusement. Enfin le muletier se

lassa et les marchands poursuivirent leur chemin avec un ample sujet de

conversation.

Quand don Quichotte se vit seul, il fit de nouveaux efforts pour se

relever; mais s'il n'avait pu y parvenir bien portant, comment l'eût-il

fait moulu et presque disloqué? Néanmoins il se consolait d'une disgrâce

familière, selon lui, aux chevaliers errants, et qu'il attribuait,

d'ailleurs, tout entière à la faute de son cheval.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 19 / 301 题