QUI TRAITE DE LA PREMIÈRE SORTIE QUE FIT L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE

Ces préliminaires accomplis, notre hidalgo ne voulut pas différer plus

longtemps de mettre à exécution son projet, se croyant déjà responsable

de tous les maux que son inaction laissait peser sur la terre, torts à

redresser, dettes à satisfaire, injures à punir, outrages à venger.

Ainsi sans se confier à âme qui vive, et sans être vu de personne, un

matin avant le jour (c'était un des plus chauds du mois de juillet), il

s'arme de pied en cap, enfourche Rossinante, et, lance au poing,

rondache au bras, visière baissée, il s'élance dans la campagne, par la

fausse porte de sa basse-cour, ravi de voir avec quelle facilité il

venait de donner carrière à son noble désir. Mais à peine fut-il en

chemin, qu'assailli d'une fâcheuse pensée, peu s'en fallut qu'il

n'abandonnât l'entreprise. Il se rappela tout à coup que n'étant point

armé chevalier, les lois de cette profession lui défendaient d'entrer

en lice avec aucun chevalier; et que le fût-il, il n'avait droit, comme

novice, de porter que des armes blanches, c'est-à-dire sans devise sur

l'écu, jusqu'à ce qu'il en eût conquis une par sa valeur. Ce scrupule le

tourmentait; mais, sa folie l'emportant sur toute considération, il

résolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il rencontrerait,

comme il avait lu dans ses livres que cela s'était souvent pratiqué.

Quant à ses armes, il se promettait de les fourbir si bien, tout en

tenant la campagne, qu'elles deviendraient plus blanches que l'hermine.

S'étant donc mis l'esprit en repos, il poursuivit son chemin,

s'abandonnant à la discrétion de son cheval, et persuadé qu'en cela

consistait l'essence des aventures.

[Illustration:

Paris, S. Raçon, imp. Furne, Jouvet et comp., édit.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 15 / 301 题