QUI TRAITE DE LA QUALITÉ ET DES HABITUDES DE L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE

Dans un petit bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le

nom[8], vivait naguère un de ces hidalgos qui ont lance au râtelier,

rondache antique, vieux cheval et lévrier de chasse.--Une _olla_[9],

bien plus souvent de boeuf[10] que de mouton, un _saupiquet_[11] le

soir, le vendredi des lentilles, des abatis de bétail le samedi, et le

dimanche quelques pigeonneaux outre l'ordinaire, emportaient les trois

quarts de son revenu; le reste payait son justaucorps de panne de soie,

avec chausses et mules de velours pour les jours de fête, car d'habitude

notre hidalgo se contentait d'un surtout de la bonne laine du pays. Une

gouvernante qui avait passé quarante ans, une nièce qui n'en avait pas

vingt, et un valet qui savait travailler aux champs, étriller un cheval

et manier la serpette, composaient toute sa maison. Son âge frisait la

cinquantaine; il était de complexion robuste, maigre de visage, sec de

corps, fort matinal et grand chasseur. Parmi les historiens,

quelques-uns ont dit qu'il s'appelait Quisada ou Quesada, d'autres le

nomment Quixana. Au reste cela importe peu, pourvu que notre récit ne

s'écarte en aucun point de l'exacte vérité.

[8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison où la

tradition locale place la prison de Cervantes.

[9] _Olla_, pot-au-feu.

[10] En Espagne, le boeuf est moins estimé que le mouton.

[11] _Salpicon_, saupiquet, émincé de viande avec une sauce qui excite

l'appétit.

Or, il faut savoir que dans ses moments de loisir, c'est-à-dire à peu

près toute l'année, notre hidalgo s'adonnait à la lecture des livres de

chevalerie avec tant d'assiduité et de plaisir, qu'il avait fini par en

oublier l'exercice de la chasse et l'administration de son bien. Son

engouement en vint même à ce point, qu'il vendit plusieurs pièces de

bonne terre pour acquérir ces sortes d'ouvrages; aussi en amassa-t-il un

si grand nombre qu'il en emplit sa maison.

Mais, parmi ces livres, aucun n'était plus de son goût que ceux du

célèbre Feliciano de Silva[12]. Les faux brillants de sa prose le

ravissaient, et ses propos quintessenciés lui semblaient autant de

perles; il admirait ses cartels de défis, et surtout ses tirades

galantes où se trouvaient ces mots: _La raison de la déraison que vous

faites à ma raison, affaiblit tellement ma raison, que ce n'est pas sans

raison que je me plains de votre beauté_; et cet autre passage vraiment

incomparable: _Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le

secours des étoiles vous fortifient et vous font méritante des mérites

que mérite votre grandeur_.

[12] Feliciano de Silva, auteur de la _Chronique des très-vaillants

Chevaliers_.

Le jugement de notre pauvre hidalgo se perdait au milieu de toutes ces

belles phrases; il se donnait la torture pour les approfondir et leur

arracher un sens des entrailles, ce que n'aurait pu faire le grand

Aristote lui-même, fût-il ressuscité exprès pour cela. Il s'accommodait

mal des innombrables blessures que faisait ou recevait don Belianis;

car, malgré toute la science des chirurgiens qui l'ont guéri, un si

intrépide batailleur, disait-il, doit avoir le corps couvert de

cicatrices, et le visage, de balafres. Mais il n'en louait pas moins

dans l'auteur l'ingénieuse façon dont il termine son livre par la

promesse d'une inénarrable aventure. Plus d'une fois il fut tenté de

prendre la plume afin de l'achever, ce qu'il eût fait sans doute et même

avec succès, si depuis longtemps déjà il n'eût roulé dans sa tête de

plus importantes pensées. Souvent il disputait avec le curé de son

village, homme docte qui avait étudié à Siguenza[13], sur la question de

savoir lequel était meilleur chevalier, de Palmerin d'Angleterre, ou

d'Amadis de Gaule. Le barbier du village, maître Nicolas, prétendait que

personne n'allait à la taille du chevalier Phébus, et que si quelqu'un

pouvait lui être comparé, c'était le seul don Galaor, parce qu'avec des

qualités qui le rendaient propre à tout, ce Galaor n'était point un

dameret, un langoureux comme son frère Amadis, à qui d'ailleurs il ne le

cédait en rien quant à la vaillance.

[13] Siguenza est dit ironiquement.

Bref, notre hidalgo se passionna tellement pour sa lecture, qu'il y

passait les nuits du soir au matin, et les jours du matin au soir, si

bien qu'à force de toujours lire et de ne plus dormir, son cerveau se

dessécha, et qu'il finit par perdre l'esprit. L'imagination remplie de

tout ce fatras, il ne rêvait qu'enchantements, querelles, défis,

combats, blessures, déclarations galantes, tourments amoureux et autres

extravagances semblables; et ces rêveries saugrenues s'étaient si bien

logées dans sa tête, que pour lui il n'existait pas au monde d'histoires

plus certaines et plus authentiques.

Il disait que le cid Ruy-Dias avait été certes un bon chevalier, mais

qu'il était loin de valoir le chevalier de l'Ardente-Épée, qui, d'un

seul revers avait pourfendu deux féroces et monstrueux géants. Bernard

de Carpio lui semblait l'emporter encore, parce que, à Ronceveaux,

s'aidant fort à propos de l'artifice d'Hercule lorsqu'il étouffa entre

ses bras Antée, fils de la Terre, il avait su mettre à mort Roland

l'enchanté. Il vantait beaucoup aussi le géant Morgan, qui, seul de

cette race orgueilleuse et farouche, s'était toujours montré plein de

courtoisie. Mais son héros par excellence, c'était Renaud de Montauban,

surtout quand il le voyait sortir de son château pour détrousser les

passants, ou, franchissant le détroit, courir en Barbarie dérober cette

idole de Mahomet qui était d'or massif, à ce que raconte l'histoire.

Quant à ce traître de Ganelon, afin de pouvoir lui administrer cent

coups de pieds dans les côtes, il aurait de bon coeur donné sa

gouvernante et même sa nièce par-dessus le marché.

Enfin, la raison l'ayant abandonné sans retour, il en vint à former le

plus bizarre projet dont jamais fou se soit avisé. Il se persuada qu'il

était convenable et même nécessaire, tant pour le service de son pays

que pour sa propre gloire, de se faire chevalier errant et de s'en aller

de par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures,

défendre les opprimés, redresser les torts, et affronter de tels dangers

que s'il en sortait à son honneur, sa renommée ne pouvait manquer d'être

immortelle. Le pauvre rêveur se voyait déjà couronné par la force de son

bras, et, pour le moins en possession de l'empire de Trébizonde.

Plein de ces agréables pensées, et emporté par le singulier plaisir

qu'il y trouvait, il ne songea plus qu'à passer du désir à l'action.

Son premier soin fut de déterrer les pièces d'une vieille armure, qui,

depuis longtemps couverte de moisissure et rongée par la rouille, gisait

oubliée dans un coin de sa maison. Il les nettoya et les rajusta de son

mieux, mais grand fut son chagrin quand au lieu du heaume complet il

s'aperçut qu'il ne restait plus que le morion. Son industrie y suppléa,

et avec du carton il parvint à fabriquer une espèce de demi-salade, qui,

emboîtée avec le morion, avait toute l'apparence d'une salade entière.

Aussitôt, pour la mettre à l'épreuve, il tira son épée et lui en

déchargea deux coups dont le premier détruisit l'ouvrage d'une semaine.

Cette fragilité lui déplut fort: afin de s'assurer contre un tel péril

il se mit à refaire son armet, et cette fois il ajouta en dedans de

légères bandes de fer. Satisfait de sa solidité, mais peu empressé de

risquer une seconde expérience, il le tint désormais pour un casque de

la plus fine trempe.

Cela fait, notre hidalgo alla visiter sa monture; et quoique la pauvre

bête eût plus de tares que de membres, et fût de plus chétive apparence

que le cheval de Gonèle[14] CUI TANTUM PELLIS ET OSSA FUIT, il lui

sembla que ni le Bucéphale d'Alexandre, ni le Babieça du Cid, ne

pouvaient lui être comparés. Il passa quatre jours entiers à chercher

quel nom il lui donnerait, disant qu'il n'était pas convenable que le

cheval d'un si fameux chevalier, et de plus si excellent par lui-même,

entrât en campagne sans avoir un nom qui le distinguât tout d'abord.

Aussi se creusait-il l'esprit pour lui en composer un qui exprimât ce

que le coursier avait été jadis et ce qu'il allait devenir: le maître

changeant d'état, le cheval, selon lui, devait changer de nom et

désormais en porter un conforme à la nouvelle profession qu'il

embrassait. Après beaucoup de noms pris, quittés, rognés, allongés,

faits et défaits, il s'arrêta à celui de ROSSINANTE[15], qui lui parut

tout à la fois sonore, retentissant, significatif, et bien digne, en

effet, de la première de toutes les rosses du monde.

[14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzième siècle, dont le cheval

n'avait que la peau et les os.

[15] ROCIN-ANTES, _Rosse auparavant_.

Une fois ce nom trouvé pour son cheval, il voulut s'en donner un à

lui-même, et il y consacra encore huit jours, au bout desquels il se

décida enfin à s'appeler DON QUICHOTTE, ce qui a fait penser aux auteurs

de cette véridique histoire que son nom était Quixada et non Quesada,

comme d'autres l'ont prétendu. Mais, venant à se souvenir que le

valeureux Amadis ne s'était pas appelé Amadis tout court, et que pour

rendre à jamais célèbre le nom de son pays, il l'avait ajouté au sien,

en se faisant appeler Amadis de Gaule, notre hidalgo, jaloux de

l'imiter, voulut de même s'appeler don Quichotte de la Manche, persuadé

qu'il illustrait sa patrie en la faisant participer à la gloire qu'il

allait acquérir.

Après avoir fourbi ses armes, fait avec un morion une salade entière,

donné un nom retentissant à son cheval, et en avoir choisi un tout aussi

noble pour lui-même, il se tint pour assuré qu'il ne manquait plus rien,

sinon une dame à aimer, parce qu'un chevalier sans amour est un arbre

sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. En effet, que pour la

punition de mes péchés, se disait-il, ou plutôt grâce à ma bonne étoile,

je vienne à me trouver face à face avec un géant, comme cela arrive sans

cesse aux chevaliers errants, que je le désarçonne au premier choc et le

pourfende par le milieu du corps, ou seulement le réduise à merci,

n'est-il pas bien d'avoir une dame à qui je puisse l'envoyer en présent,

afin qu'arrivé devant ma douce souveraine, il lui dise en l'abordant,

d'une voix humble et soumise: «Madame, je suis le géant Caraculiambro,

seigneur de l'île de Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier votre

esclave, l'invincible et jamais assez célébré don Quichotte de la

Manche. C'est par son ordre que je viens me mettre à vos genoux devant

Votre Grâce, afin qu'elle dispose de moi selon son bon plaisir.»

Oh! combien notre hidalgo fut heureux d'avoir inventé ce beau discours,

et surtout d'avoir trouvé celle qu'il allait faire maîtresse de son

coeur, instituer dame de ses pensées! C'était, à ce que l'on croit, la

fille d'un laboureur des environs, jeune paysanne de bonne mine, dont il

était devenu amoureux sans que la belle s'en doutât un seul instant.

Elle s'appelait Aldonza Lorenzo. Après lui avoir longtemps cherché un

nom qui, sans trop s'écarter de celui qu'elle portait, annonçât

cependant la grande dame et la princesse, il finit par l'appeler

DULCINÉE DU TOBOSO, parce qu'elle était native d'un village appelé le

Toboso, nom, à son avis, noble, harmonieux, et non moins éclatant que

ceux qu'il avait choisis pour son cheval et pour lui-même.

L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche · 第 13 / 301 题