En te présentant ce livre enfant de mon esprit, ai-je besoin de te
jurer, ami lecteur, que je voudrais qu'il fût le plus beau, le plus
ingénieux, le plus parfait de tous les livres? Mais, hélas! je n'ai pu
me soustraire à cette loi de la nature qui veut que chaque être engendre
son semblable. Or, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal
cultivé tel que le mien, sinon un sujet bizarre, fantasque, rabougri et
plein de pensées étranges qui ne sont jamais venues à personne? De plus,
j'écris dans une prison, et un pareil séjour, siége de toute
incommodité, demeure de tout bruit sinistre, est peu favorable à la
composition d'un ouvrage, tandis qu'un doux loisir, une paisible
retraite, l'aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des
eaux, la tranquillité de l'âme, rendraient fécondes les Muses les plus
stériles.
Je sais que la tendresse fascine souvent les yeux d'un père, au point de
lui faire prendre pour des grâces les imperfections de son enfant; c'est
pourquoi je m'empresse de te déclarer que don Quichotte n'est pas le
mien; il n'est que mon fils adoptif. Aussi je ne viens pas, les larmes
aux yeux, suivant l'usage, implorer humblement pour lui ton indulgence;
libre de ton opinion, maître absolu de ta volonté comme le roi l'est de
ses gabelles, juge-le selon ta fantaisie; tu sais du reste notre
proverbe: Sous mon manteau, je tue le roi[1]. Te voilà donc bien averti
et dispensé envers moi de toute espèce de ménagements; le bien ou le mal
que tu diras de mon ouvrage ne te vaudra de ma part pas plus d'inimitié
que de reconnaissance.
[1] Debajo de mi manto, el rey mato.
J'aurais voulu te l'offrir sans ce complément obligé qu'on nomme
préface, et sans cet interminable catalogue de sonnets et d'éloges qu'on
a l'habitude[2] de placer en tête de tous les livres; car bien que
celui-ci m'ait donné quelque peine à composer, ce qui m'a coûté le plus,
je dois en convenir, cher lecteur, c'est la préface que tu lis en ce
moment; bien des fois j'ai pris, quitté, repris la plume, sans savoir
par où commencer.
[2] Cette coutume, alors générale, était surtout très-suivie en
Espagne.
J'étais encore dans un de ces moments d'impuissance, mon papier devant
moi, la plume à l'oreille, le coude sur la table et la joue dans la
main, quand je fus surpris par un de mes amis, homme d'esprit et de bon
conseil, lequel voulut savoir la cause de ma profonde rêverie. Je lui
confessai que le sujet de ma préoccupation était la préface de mon
histoire de don Quichotte, et qu'elle me coûtait tant d'efforts, que
j'étais sur le point de renoncer à mettre en lumière les exploits du
noble chevalier.
Et pourtant, ajoutais-je, comment se risquer à publier un livre sans
préface? Que dira de moi ce sévère censeur qu'on nomme le public,
censeur que j'ai négligé depuis si longtemps, quand il me verra
reparaître vieux et cassé[3], avec un ouvrage maigre d'invention, pauvre
de style, dépourvu d'érudition, et, ce qui est pis encore, sans
annotations en marges et sans commentaires, tandis que nos ouvrages
modernes sont tellement farcis de sentences d'Aristote, de Platon et de
toute la troupe des philosophes, que, dans son enthousiasme, le lecteur
ne manque jamais de porter aux nues ces ouvrages comme des modèles de
profonde érudition? Et qu'est-ce, bon Dieu, quand leurs auteurs en
arrivent à citer la sainte Écriture! Oh! alors, on les prendrait pour
quelque saint Thomas, ou autre fameux docteur de l'Église; en effet, ils
ont tant de délicatesse et de goût, qu'ils se soucient fort peu de
placer après le portrait d'un libertin dépravé un petit sermon chrétien,
si joli, mais si joli, que c'est plaisir de le lire et de l'entendre.
Vous voyez bien que mon ouvrage va manquer de tout cela, que je n'ai
point de notes ni de commentaires à la fin de mon livre, qu'ignorant les
auteurs que j'aurais pu suivre, il me sera impossible d'en donner, comme
tous mes confrères, une table alphabétique commençant par Aristote et
finissant par Xénophon, ou par Zoïle et Zeuxis, quoique celui-ci soit un
peintre et l'autre un critique plein de fiel.
[3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la première
partie du _Don Quichotte_.
Mais ce n'est pas tout; mon livre manquera encore de ces sonnets
remplis d'éloges pour l'auteur, dont princes, ducs, évêques, grandes
dames et poëtes célèbres, font ordinairement les frais (quoique, avec
des amis comme les miens, il m'eût été facile de m'en pourvoir et des
meilleurs); aussi tant d'obstacles à surmonter m'ont-ils fait prendre la
résolution de laisser le seigneur don Quichotte enseveli au fond des
archives de la Manche, plutôt que de le mettre au jour dénué de ces
ornements indispensables qu'un maladroit de mon espèce désespère de
pouvoir jamais lui procurer. C'était là le sujet de la rêverie et de
l'indécision où vous m'avez surpris.
A ces paroles, mon ami partit d'un grand éclat de rire. Par ma foi,
dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur où j'étais depuis longtemps:
je vous avais toujours cru homme habile et de bons sens, mais je viens
de m'apercevoir qu'il y a aussi loin de vous à cet homme-là que de la
terre au ciel. Comment de semblables bagatelles, et si faciles à
obtenir, ont-elles pu vous arrêter un seul instant, accoutumé que vous
êtes à aborder et à vaincre des difficultés bien autrement sérieuses? En
vérité, je gagerais que ce n'est pas insuffisance de votre part, mais
simplement paresse ou défaut de réflexion. M'accordez-vous quelque
confiance? Eh bien, écoutez-moi, et vous allez voir de quelle façon je
saurai aplanir les obstacles qui vous empêchent de publier l'histoire de
votre fameux don Quichotte de la Manche, miroir et fleur de la
chevalerie errante.
Dieu soit loué! m'écriai-je; mais comment parviendrez-vous à combler ce
vide et à débrouiller ce chaos?
Ce qui vous embarrasse le plus, répliqua mon ami, c'est l'absence de
sonnets et d'éloges dus à la plume d'illustres personnages pour placer
en tête de votre livre? Eh bien, qui vous empêche de les composer
vous-même et de les baptiser du nom qu'il vous plaira de leur donner?
Attribuez-les au prêtre Jean des Indes[4], ou à L'empereur de
Trébizonde: vous savez qu'ils passent pour d'excellents écrivains. Si,
par hasard, des pédants s'avisent de contester et de critiquer pour
semblable peccadille, souciez-vous-en comme d'un maravédis; allez,
allez, quand même le mensonge serait avéré, on ne coupera pas la main
qui en sera coupable. Pour ce qui est des citations marginales, faites
venir à propos quelques dictons latins, ceux que vous savez par coeur ou
qui ne vous donneront pas grand'peine à trouver. Par exemple, avez-vous
à parler de l'esclavage et de la liberté? qui vous empêche de mettre
Non bene pro toto libertas venditur auro.
Traitez-vous de la mort? citez sur-le-champ:
Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
Regumque turres....
[4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant.
S'il est question de l'amour que Dieu commande d'avoir pour son ennemi,
l'Écriture sainte ne nous dit-elle pas: _Ego autem dico vobis, diligite
inimicos vestros_? S'il s'agit de mauvaises pensées, recourez à
l'Évangile: _De corde exeunt cogitationes malæ_. Pour l'instabilité de
l'amitié, Caton vous prêtera son distique:
Donec eris felix, multos numerabis amicos;
Tempora si fuerint nubila, solus eris[5].
[5] C'est à tort que Cervantes attribue ces vers à Caton; ils sont
d'Ovide.
Avec ces bribes de latin amenées à propos, vous passerez pour un érudit,
et par le temps qui court, cela vaut honneur et profit.
Quant aux notes et commentaires qui devront compléter votre livre, voici
comment vous pourrez procéder en toute sûreté. Vous faut-il un géant?
prenez-moi Goliath, et avec lui vous avez un commentaire tout fait; vous
direz: Le géant Golias ou Goliath était un Philistin que le berger David
tua d'un coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu'il est
écrit au _Livre des Rois_, chapitre..... Voulez-vous faire une excursion
dans le domaine des sciences, en géographie, par exemple? eh bien,
arrangez-vous pour parler du Tage, et vous avez là une magnifique
période! Dites: Le fleuve du Tage fut ainsi nommé par un ancien roi des
Espagnes, parce qu'il prend sa source en tel endroit, et qu'il a son
embouchure dans l'Océan, où il se jette après avoir baigné les murs de
la célèbre et opulente ville de Lisbonne, il passe pour rouler un sable
d'or, etc., etc. Voulez-vous parler de brigands? je vous recommande
l'histoire de Cacus. Vous faut-il des courtisanes? l'évêque de
Mondonedo[6] vous fournira des Samies, des Laïs, des Flores. S'agit-il
de démons femelles? Ovide vous offre sa Médée. Sont-ce des magiciennes
ou enchanteresses? vous avez Calypso dans Homère et Circé dans Virgile.
En fait de grands capitaines, Jules César se peint lui-même dans ses
_Commentaires_, et Plutarque vous fournira mille Alexandre. Enfin si
vous avez à traiter de l'amour, avec deux onces de langue italienne,
Léon Hébreu[7] vous donnera pleine mesure; et s'il vous répugne de
recourir à l'étranger, nous avons en Espagne le Traité de Fonseca sur
l'Amour de Dieu, dans lequel se trouve développé tout ce que l'homme le
plus exigeant peut désirer en semblable matière. Chargez-vous seulement
d'indiquer les sources où vous puiserez, et laissez-moi le soin des
notes et des commentaires; je me charge de remplir vos marges, et de
barbouiller quatre feuilles de remarques par-dessus le marché.
[6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des _Trois
Amoureuses_.
[7] Rabbin, portugais qui a écrit les _Dialogues d'amour_.
Mais, il me semble, en vérité, que votre ouvrage n'a aucun besoin de ce
que vous dites lui manquer, puisqu'en fin de compte vous n'avez voulu
faire qu'une satire des livres de chevalerie, qu'Aristote n'a pas
connus, dont Cicéron n'a pas eu la moindre idée, et dont saint Basile ne
dit mot. Ces fantastiques inventions n'ont rien à démêler avec les
réalités de l'histoire, ni avec les calculs de la géométrie, les règles
et les arguments de la rhétorique. Vous n'avez pas sans doute la
prétention de convertir les gens, comme veulent le faire tant de vos
confrères qui mêlent le sacré et le profane, mélange coupable et
indécent que doit sévèrement réprouver tout esprit vraiment chrétien!
Bien exprimer ce que vous avez à dire, voilà votre but; ainsi, plus
l'imitation sera fidèle, plus votre ouvrage approchera de la perfection.
Si donc vous n'en voulez qu'aux livres de chevalerie, pourquoi emprunter
des sentences aux philosophes, des citations à la sainte Écriture, des
fables aux poëtes, des discours aux rhéteurs, des miracles aux saints?
Faites seulement que votre phrase soit harmonieuse et votre récit
intéressant; que votre langage, clair et précis, rende votre intention
sans obscurité ni équivoque; tâchez surtout qu'en vous lisant, le
mélancolique ne puisse s'empêcher de rire, que l'ignorant s'instruise,
que le connaisseur admire, que le sage se croie tenu de vous louer.
Surtout visez constamment à détruire cette ridicule faveur qu'ont
usurpée auprès de tant de gens les livres de chevalerie; et, par ma foi,
si vous en venez à bout, vous n'aurez pas accompli une mince besogne.
J'avais écouté dans un grand silence ce que disait mon ami; ses raisons
frappèrent tellement mon esprit que, sans répliquer, je les tins, à
l'instant même, pour excellentes, et je résolus d'en faire cette
préface, dans laquelle tu reconnaîtras, cher lecteur, le grand sens d'un
tel conseiller, et ma bonne fortune qui me l'avait envoyé si à propos.
Tu y trouveras aussi ton compte, puisque, sans autre préliminaire, tu
vas passer à l'histoire naïve et sincère de ce don Quichotte de la
Manche, regardé par les habitants de la plaine de Montiel comme le plus
chaste des amants et le plus vaillant des chevaliers. Mais je ne
voudrais pas trop exagérer le service que tu me dois pour t'avoir fait
connaître un héros si recommandable; je demande seulement que tu me
saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Panza,
dans la personne duquel tu trouveras, je l'espère, rassemblées toutes
les grâces _écuyéresques_ éparses dans la foule vaine et insipide des
livres de chevalerie.
Sur ce, que Dieu te conserve, cher lecteur, sans m'oublier cependant.