LE CRIME
ET LA
DÉBAUCHE A PARIS
LE DIVORCE
OUVRAGES DE M. CHARLES DESMAZE
Conseiller en la Cour de Paris, officier de la Légion
d'honneur, Correspondant de l'Académie royale de Bruxelles et
de plusieurs sociétés savantes de France, officier d'Académie
(1845-1881)
L'UNIVERSITÉ DE PARIS.
LE PARLEMENT DE PARIS.
LE CHÂTELET.
LES PÉNALITÉS ANCIENNES (supplices et prisons).
LES CURIOSITÉS DES ANCIENNES JUSTICES, d'après les manuscrits.
DES CONTRAVENTIONS A LONDRES.
LE FORMULAIRE DES MAGISTRATS.
COMMUNES ET ROYAUTÉ.
LA SAINTE-CHAPELLE.
LE BAILLIAGE DU PALAIS-ROYAL.
LES MÉTIERS DE PARIS.
L'ABBAYE D'ISLE DE SAINT-QUENTIN.
LE SUICIDE.
LA PICARDIE, étudiée d'après les manuscrits.
LE MUSÉE DU PEINTRE DE LA TOUR, A SAINT-QUENTIN.
BAUCHANT (bibliophile Saint-Quentinois, quatorzième siècle).
RAMUS (philosophe Picard, seizième siècle).
HISTOIRE DE LA MÉDECINE LÉGALE, d'après les arrêts criminels.
LES ALIÉNÉS (proposition Gambetta et Magnin).
_SOUS PRESSE_:
LA MAGISTRATURE FRANÇAISE.—LES PREMIERS
PRÉSIDENTS DE LA COUR DE PARIS.
Paris.—Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.
LE CRIME
ET LA
DÉBAUCHE A PARIS
LE DIVORCE
PAR
Charles DESMAZE
Sunt scelus et libido nostri farrago libelli.
(JUVÉNAL, sat. 1.)
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1881
Tous droits réservés.
PRÉFACE
Caveant consules ne quid detrimenti
Respublica capiat.
Les meurtriers, les voleurs, les filles, vivent dans une compagnie
étroite et nécessaire—disait l'accusé Humbert, en 1878, devant la Cour
d'assises de la Seine.
C'est cette coupable et dangereuse association, qu'il importe de
briser, au plus vite, en soumettant à une loi commune, celle du travail
honnête, et bien rétribué, les filles[1] tombées, en éloignant d'elles
tous les repris de justice, qui les tiennent sous leur joug terrifiant.
Elles leur indiquent les crimes à commettre, en recèlent, en dissipent
les produits, vivent d'une existence d'agitation, d'émotion, de luxe
et de misère, d'où il ne leur est plus permis de se retirer.
La ligue du mal est formidablement organisée, elle a ses chefs jeunes,
résolus, actifs, déterminés, partout obéis; elle a ses asiles, ses
réunions, ses clubs silencieux, sa livrée sur sa casquette d'uniforme,
son argot multiple, variable, fécond; les filles nourrissent leurs
amants, en liberté comme en prison, entourées qu'elles sont d'une
surveillance active et occulte[2].
Dans notre société Française, la condition des femmes est douloureuse
à étudier. L'exemple du luxe, la coquetterie, la convoitise, les
lectures, les romans malsains, les danses voluptueuses, sont autant de
pentes, qui conduisent rapidement au désordre, à la débauche[3]. Une
fois séduite (souvent sous les yeux, parfois avec la complicité de ses
parents), la jeune fille, vite abandonnée par son capricieux amant,
tombe, de chute en chute, au fond de l'abîme. D'abord l'hôpital,
quelquefois la prison, deviennent les étapes nécessaires et fatales,
par lesquelles marchent toutes ces malheureuses, auxquelles a manqué
une direction morale, ferme, éclairée.
Un joli visage est, pour l'enfant du peuple, un funeste et dangereux
présent. Des loups ravisseurs, cherchent à dévorer cette victime, si
pure, mais si frêle, si isolée. De quelque côté qu'elle tourne ses pas
et ses regards, le péril est partout.
On lui souffle à l'oreille des paroles mystérieuses et brûlantes, on
lui montre à l'horizon, des mirages décevants. Malheur si elle hésite;
elle est perdue, perdue à toujours, elle est devenue le jouet, la
chose, qu'une main invisible fait marcher, sans repos, sans trêve!
Ainsi qu'Ophélia, par le fleuve entraînée, elle mourra, après avoir
cueilli quelques fleurs, sur la rive. Oh! c'est un long et douloureux
martyrologe, dont chaque année voit grossir le chiffre.
A Paris même, nous vivons encore aujourd'hui (mai 1881), sans nous en
douter, malgré tant de révolutions accomplies sous couleur de liberté
et d'émancipation, sous le régime arbitraire du bon roi saint Louis.
(Ordon. de décembre, 1244-1248-1256.) M. Vivien, l'austère ministre
de la justice, l'ancien président du conseil d'État, me racontait
qu'après la révolution de 1830, emprunté d'abord au barreau, féconde
pépinière, par le parquet de la Cour royale d'Amiens, puis bientôt
par la haute administration Parisienne, on lui avait, comme préfet de
police, présenté à signer des ordres de détention, à Saint-Lazare, pour
deux mois, sans jugement, contre des filles publiques, inculpées de
contravention, d'après le procès-verbal d'un agent des mœurs.
Après avoir refusé d'abord de signer, M. Vivien, sur le vu des
ordonnances des prévôts de Paris, remontant au treizième siècle, se
décida à décerner les mandats demandés, lui le légiste, l'avocat,
resté, toute sa vie, fidèle en théorie, aux idées de liberté
individuelle.
Autrefois, la prostitution[4] était limitée à certaines femmes,
connues, inscrites, portant ceintures dorées, cantonnées en certains
quartiers[5], aujourd'hui, à Paris, elle se répand partout, peuple
toutes les rues, revêt tous les costumes, dont elle règle la coupe et
la mode[6].
Jadis, la débauche se nombrait par un certain chiffre fixe, maintenant,
elle se nomme légion, et ses rangs s'augmentent chaque jour, alimentés
par les ateliers, les magasins et les théâtres, dans ce pêle-mêle des
âges, des sexes, des ingénuités, des vices, on peut acheter toute
vertu; il suffit d'y mettre le prix, en s'adressant aux maisons
connues, mais non patentées, qui font ce commerce étendu, pour Paris,
la France, les colonies et l'étranger. Exportation, commission,
livraisons garanties _franco_, et _fragile_ sur l'enveloppe.
Des comptoirs existent pour _la traite des blanches_, on les recrute
sous prétexte d'emplois de lectrices, d'intendantes, dames de compagnie
pour Londres, Saint-Pétersbourg ou ailleurs.
Ces lectrices, dames de compagnie, modistes, une fois arrivées on
les exploite par l'installation coûteuse, dans un bar voisin, au
prix de 15 fr. pour logement et nourriture. La place annoncée n'est
plus vacante, il faut en subir une autre, que la misère et la honte
imposent, car les fonds manquent à l'Ambassade française, pour opérer
d'urgence le rapatriement[7].
A Paris, les débauchés vont cueillir toutes leurs victimes dans les
théâtres, bals, cafés-concerts, à la sortie des prisons, des hôpitaux,
et les emmènent dans leurs demeures[8].
La Justice réserve toutes ses indulgences, toutes ses pitiés, toutes
ses immunités même, pour la mère qui étrangle son enfant, pour la femme
qui tue son amant ou le blesse avec un revolver, qui défigure son
séducteur ou sa rivale avec du vitriol. (Relire les procès de Marambot,
réparant l'honneur de sa fille; de Marie Bière, châtiant, avec son
arme, Gentien oublieux; madame de Tilly, inondant d'acide sulfurique
les traits de celle à qui son mari la sacrifiait trop ouvertement)[9].
On ne peut méconnaître que ces violences révèlent, en éclatant,
l'inégalité criante qui existe, dans nos mœurs, entre l'homme et la
femme, courbée sous des servitudes cruelles, contre lesquelles son
âme et son corps brisés se révoltent parfois. Ces jours-là, le sexe
appelé par antiphrase _le sexe faible_, se relève, se redresse pour
frapper, et montre que si la femme a des devoirs plus austères que
l'homme, elle peut revendiquer elle aussi les mêmes droits[10]. Cette
thèse, Alexandre Dumas fils la veut soutenir avec sa plume, toujours
éloquente, parce qu'elle trace des faits vrais, réels, humains, dans sa
brochure inspirée par son cœur: _les Femmes qui tuent et les Femmes qui
votent_.
Nous ne voulons pas ici (dans notre sphère plus modeste, forcément
aussi plus humble), tenter de si hautes revendications. Au nom de la
religion, qui précédant la loi humaine, et d'accord avec elle, a
proclamé l'égalité des créatures humaines, il est bon que s'effacent
des tortures arbitraires, capricieusement infligées sur un signe d'un
agent obscur, et que des règlements législatifs (devant lesquels
tous s'inclineront, dans un pays marchant toujours à la tête de la
civilisation) interviennent enfin. Depuis bien longtemps, ils sont
attendus, avec résignation et en silence, par des esclaves, des parias
qui sont, elles aussi, mûres pour la liberté[11].
LE CRIME A PARIS
I
LES MALFAITEURS ET L'ARMÉE DE L'ORDRE.
«Ainsi Abadie, vous déclarez que vous vous êtes
moqué de la Justice.
—Parfaitement, monsieur le Président.»
(_Cour d'assises de la Seine_, août 1880.
Affaire Abadie, Knobloch et Kirail. Présidence
de M. Bérard des Glageux.)
Il faut désormais modifier ainsi les vers de Santeuil, gravés au
Châtelet en 1789:
Hic pœnæ scelerum ultrices posuere tribunal,
Civibus undè tremor, sontibus undè salus.
Les criminels sont, à Paris, bien moins effrayés que les honnêtes gens
qui, comme les autruches, se cachent la tête sous l'aile emplumée, pour
ne plus voir venir le danger.
On ne veut pas constater qu'en 1878, 35754 arrestations sont opérées
à Paris, 31158 _pour délits, parmi lesquels 14550 vagabonds et 3553
mendiants_[12].
Dans une année, la prison de Saint-Lazare compte 2720 entrées, 1859
sorties. Dans le nombre figurent 232 _jeunes filles_. Sur 4881 femmes,
_arrêtées pour prostitution_, 4719 sortent bientôt pour faire place à
d'autres, les rangs sont pressés.
Les 1500 cellules, construites dans les prisons de la Seine,
parfaitement tenues et chauffées, reçoivent des hôtes volontaires, qui
s'y font renfermer, pour la saison d'hiver, dure au travailleur; ils
sont libérés au printemps.
Environ 6000 individus, vagabonds, repris de justice s'éveillent à
Paris, chaque matin, sans savoir comment ils vivront jusqu'au soir.
Jadis, à Paris, les bourgeois faisaient d'abord eux-mêmes le service,
la police de la capitale, sous la surveillance du guet royal[13], mais
bientôt ces forces réunies ne suffirent plus, en face de l'audace
toujours croissante des malfaiteurs. Les sergents du Châtelet, les
archers[14], les arbalétriers, les arquebusiers, la maréchaussée sont
organisés sous la direction du prévôt du Châtelet, qui se met lui-même
en campagne, pour arrêter les bandes de malfaiteurs et qui suit même
les armées du roi. Le désordre commença le jour où les lois du 14
décembre 1789, 16 août 1790, conférèrent aux maires le droit et le
devoir d'assurer la paix de la cité; la révolution était faite.
Après diverses transformations, plus ou moins heureuses, inspirées
moins par l'expérience qu'imposées par des faits politiques, la
sécurité de Paris, _qui n'est pas, disait Charles-Quint, une ville,
mais un monde_, est aujourd'hui confiée sous la direction du préfet
de police, à la garde républicaine (infanterie et cavalerie), à la
gendarmerie mobile (admirable troupe, insuffisamment utilisée),
aux gardiens de la paix, répartis dans les postes des divers
arrondissements pour la police municipale et enfin aux brigades
centrales, destinées à agir, sur les points divers et variables où,
chaque jour, leur puissant concours est réclamé. Il convient d'y
ajouter le régiment si utile des sapeurs-pompiers.
Les troupes de la garnison, renfermées dans leurs casernes et dans les
forts, n'agissent plus, au dehors, même par des patrouilles de nuit, et
restent tout à fait en dehors du service de protection, réclamé par les
habitants, si ce n'est au cas d'incendie considérable, dans un rayon
voisin[15].
II
LA POLICE MÉTROPOLITAINE A LONDRES (SON ACTION).
M. Howard Vincent, le directeur des recherches criminelles, et le
colonel Henderson, le chef de la police métropolitaine de Londres,
viennent de publier chacun leur rapport sur la police de Londres[16].
Le corps de la police métropolitaine de Londres, se compose de 10711
hommes divisés comme suit: 25 superintendants, 603 inspecteurs, 915
sergents, et 9168 constables. Dans cette énumération, n'est pas
comprise la police de la cité, qui relève entièrement du lord-maire.
En 1879, 21891 crimes ou délits ont amené l'arrestation de 11431
individus, dont 6221 ont été condamnés à diverses peines. Il y a eu 9
assassinats et 7 condamnations à mort sur 12 accusés.
La valeur des objets volés s'est élevée à 101798 livres sterling, ou
2544950 fr., 22460 livres sterling (561500 fr.) ont été recupérées.
Malgré les avertissements de l'autorité, 26276 portes ou fenêtres ont
été laissées ouvertes, pendant la nuit, ce qui a facilité le pillage de
903 maisons dont 599 étaient absolument abandonnées. L'ivrognerie donne
le chiffre respectable de 33892 buveurs arrêtés et mis en jugement, et
bien que l'on ne possède pas de service des mœurs, 2152 demoiselles,
qui faisaient sur le trottoir leurs dangereuses propositions, ont été
conduites en prison. Il faut remarquer qu'à ce sujet les plaintes sont
nombreuses et que, d'ici peu de temps, Regent Street n'aura rien à
envier au boulevard Montmartre, mais la loi ne permet l'arrestation de
ces aimables personnes que sur une réquisition formelle, et bien des
gens préfèrent se laisser provoquer que de comparaître en Police-Court
auprès de femmes, qui ne sont pas précisément l'honneur de leur sexe.
124 personnes sont mortes écrasées par les voitures et 2950 ont été
plus ou moins grièvement blessées par les véhicules. On a perdu
dans Londres 28 enfants plus 141 individus, qui n'ont laissé aucune
trace, et 43 cadavres dont on n'a pu établir l'identité, ont été
découverts. Il y a eu 259 suicides accomplis, et 404 tentatives,
qui ont été prévenues à temps. Enfin, 25669 chiens errants ont été
conduits en fourrière, 3065 de ces animaux ont été réclamés par leurs
propriétaires, 102 ont été vendus. Le bâtiment va bien à Londres, car
pendant l'année qui vient de s'écouler on a construit 21589 maisons,
ouvert 401 nouvelles rues et 2 squares, le tout d'une longueur totale
de 71 milles; pour peu que cela continue, il n'y aura qu'une seule
ville en Angleterre. Si vous voulez avoir une idée du travail que
nécessite l'administration de la police anglaise, je signalerai un
dernier chiffre: M. Howard Vincent a reçu 40128 lettres officielles ou
rapports spéciaux, relativement à son service, ce qui prouverait que ce
poste de création récente n'est pas tout à fait une sinécure[17].
III
LES ARRESTATIONS D'INCULPÉS.
Soit au cas de flagrant délit, soit en vertu de mandats
décernés par le préfet de police ou les juges d'instruction.
Les arrestations à Paris et la banlieue se montent, en
1878, à 34,699[18].
Hommes majeurs 22,611
Hommes mineurs 8,255
Femmes majeures 3,032
Femmes mineures 801
Français 32,302
Étrangers 2,399
Expulsés 365
Expulsés après condamnation 362
Sans antécédents 21,006
Déjà arrêtés dans l'année 3,003
Arrêtés antérieurement 18,690
Libérés en surveillance 458
En janvier 3,068
En février (_minimum_) 2,051
En juillet 2,275
En août (_maximum_) 3,294
Flagrant délit 33,553
Mandats de la Seine 866
Mandats du préfet de police[19] 46
Arrêtés à Paris 31,224
Arrêtés dans la banlieue 3,475
Les travaux du _Petit-Parquet_, 1878, comprennent, à Paris, sur
inculpés 25,751, 1660 non-lieu; 15,967 mis en liberté; 12,211 placés
sous mandats.
Les professions sont les suivantes:
Couturières, 722; voituriers, 822; filles publiques, 491; cochers, 530;
domestiques, 1184; serruriers-mécaniciens, 1,740; journaliers, 10,008;
colporteurs, 520; imprimeurs, 647; chiffonniers, 241; tailleurs, 376;
cordonniers, 852; cuisiniers, 215.
Les autres professions sont aussi représentées par des chiffres bien
moins élevés. Il faut remarquer que les nombres ci-dessus s'appliquent
principalement à des inculpés, vivant surtout dans les rues, par suite
en contact continuel avec le public et les agents.
IV
LES VOLS A L'AVENTURE.—A L'AMÉRICAINE.—NATIONALITÉ
DES INCULPÉS.—ÉTAT DE LA CRIMINALITÉ.
Dans cet immense Paris, en dehors des meurtres, empoisonnements,
attentats aux mœurs, crimes plus rares forcément, il y a: vols la nuit,
avec violence, sur la voie publique, 296; avec effraction, fausses
clefs, 649; pendant la nuit, 669; à l'américaine, 2 seulement.
Parmi les arrêtés, on compte, pour Paris, 10,749; pour Seine-et-Oise,
1152; Seine-Inférieure, 668; Aisne, 752; les Landes n'envoient que 11
individus.
Les étrangers figurent pour 2,978, dont 698 Italiens, 758 Belges, 273
Allemands, 232 Suisses, 70 Anglais et Américains. Les voleurs ont leurs
cafés, leurs cabarets, leurs bals, leurs garnis; trop surveillés, ils
vont prendre gîte chez des filles, leurs ouvrières, qu'ils surveillent
dans leur effroyable labeur, dont ils recueillent les profits, sur
l'état de leurs recettes.
Si l'on constate, de 1874 à 1878, une décroissance apparente des
affaires soumises au jury, 4,084 en 1874; 3,736 en 1875; 3,693 en 1876;
3,485 en 1877; 3,368 en 1878; c'est que beaucoup de crimes sont, à
tort, renvoyés aux tribunaux correctionnels, de là des déclarations
d'incompétence soulevées, par les prévenus et des règlements de juges.
Crimes contre les personnes: 1874, 1731; 1875, 1765; 1876, 1849; en
1877, 1653; en 1878, 1614. Parricides: 1874, 5; 1875,12; 1876, 13;
1877, 10; en 1878, 8. Empoisonnements: 1874, 17; 1875, 17; 1876, 13;
1877, 19; 1878, 15. Assassinats: 1874, 188; 1875, 195; 1876, 222; 1877,
193; 1878, 186. Infanticides: 1874, 198; 1875, 203; 1876, 216; 1877,
204; 1878, 184.
On compte en 1874,1875, 1876, 1877, 1878:
Infanticides: 198, 203, 216, 204, 184.
Viols et attentats à la pudeur sur des adultes: 139, 140, 140, 108, 84.
Viols et attentats sur des enfants: 825, 813, 875, 804, 788.
Avortements: 28, 24, 27, 25, 10.
Les crimes contre les mœurs sont ainsi réprimés: sur 100 accusations,
20 suivies d'acquittements, 30 de condamnations afflictives et
infamantes, 50 de peines correctionnelles.
28 condamnations à mort sur 4,222 accusés, traduits en 1878; 7
exécutions seulement ont eu lieu; 28 condamnés à mort étaient des
repris de justice (27 hommes, 1 femme); 21 ont obtenu commutation de la
peine, prononcée par le jury, pénétré de ses devoirs et de sa mission
sociale, qui est de protéger les habitants, dont il est le délégué pour
la question répressive.
_Sexe des accusés._—Les hommes figurent sur 4,413 accusés pour 3,780
(83 p. 100), et les femmes 733 (17 p. 100).
20 accusés sur 100,000 habitants.
4 femmes accusées sur 100,000.
_Age._—Sur ces 4,413 accusés, 766 n'étaient pas encore majeurs (37
étaient mineurs de seize ans); 12 accusés de 11 à 21 ans sur 100,000
habitants.
La proportion des femmes acquittées est de 33%, tandis qu'elle est,
pour les hommes, de 19%. Les accusées d'avortement sont acquittées,
39%. 34% pour assassinat. 27% pour infanticide.
Sur 31 condamnations à mort en 1877 (29 hom. et 2 fem.), 16
condamnés étaient des repris de justice; 12 exécutions seulement, 19
commutations; sur 28 crimes, 5 avaient pour mobile la débauche, et le
meurtre avait suivi le viol.
Il y a augmentation de 3,531 dans les délits de vol, vagabondage,
mendicité en 1877, 1,255 fraudes envers les restaurateurs (_Loi du 26
juillet 1873_).
V
AUGMENTATION DES RÉCIDIVES.—AGE ET SEXE DES CRIMINELS.
Sur 3,488 accusés devant les assises (1877) 1,688 (48%) étaient
récidivistes[20].
La faiblesse de la répression apparaît, dans ce fait, que des
récidivistes sont condamnés, par le même ou divers tribunaux, dans une
année[21]:—57,875: pour les Bouches-du-Rhône, 1,789; pour l'Aisne,
1,398; pour la Somme, 1,034; pour la Gironde, 1,315; pour le Nord,
2,994; pour le Pas-de-Calais, 1,491; pour le Rhône, 1,331; pour
l'Hérault, 1,181; pour la Seine, 7,623; pour Seine-et-Oise, 1,413; pour
la Seine-Inférieure, 1,811.
Il y a là un regrettable abus qu'il importe de signaler aux tribunaux,
dont la mollesse est un encouragement certain aux délinquants[22].
_Récidives._—Hommes, 33%; femmes, 20%.
Les récidives, pour les jeunes détenus libérés, sont fréquentes et
montrent la nécessité de faciliter leur reclassement dans la société,
dans les familles, les ateliers. Les étrangers entrent pour sept
centièmes dans ce nombre.
En 1877, à Paris, sur 35,083 arrestations: 30,194 hommes, 4,289 femmes,
9,382, ou 27%, n'avaient pas encore atteint la majorité civile;
autrefois, on disait les vétérans du crime, aujourd'hui, il faut dire:
les débutants du crime[23].
Les attentats aux mœurs se maintiennent, depuis quatre années, dans une
période qui ne varie guère:
_Délits contre les mœurs._—1874, 3,369; 1875, 3,756; 1876, 3,655; 1877,
3,418; 1878, 3,355.
VI
FONCTIONNEMENT DE LA JUSTICE CRIMINELLE A PARIS.
Si les malfaiteurs sont ici nombreux, résolus, hardis, il faut convenir
qu'ils sont recherchés, avec une incroyable énergie par les magistrats
et les agents, spécialement préposés à cette ingrate et dangereuse
mission.
En général les individus arrêtés sont, _dans les vingt-quatre heures_,
traduits devant un juge d'instruction sur la réquisition du ministère
public, et devant la juridiction compétente, s'ils ne sont mis en
liberté.
C'est la _juridiction des flagrants délits_, à Paris, imités de ce qui
se passe à Londres[24], et que, chez nous, on a appelé, avec raison
souvent, _la justice subite_[25]. Trop subite, en effet, parfois,
parce qu'elle a alors permis à des prévenus (en l'absence de casier
et sommier judiciaire relatant leurs véritables antécédents), de se
faire condamner, sous un faux nom et de se créer ainsi une personnalité
nouvelle.
Il est vrai que, depuis quelque temps, ce fait d'avoir pris faussement
un nom d'emprunt, dans un interrogatoire signé et relaté au jugement,
a été avec raison, considéré et puni comme un faux, en écriture
authentique et publique, pouvant gravement nuire aux tiers.
Aucune critique sérieuse ne peut donc être adressée à la marche des
procédures criminelles, confiées à des magistrats modestes, dont les
travaux obscurs ne trouvent souvent leur seule récompense que dans
la conscience et le sentiment du devoir accompli. Les seuls retards
viennent forcément des dénégations primitives des accusés, qui
résistent jusqu'à ce que l'évidence du fait ait été démontrée.
Des retards naissent ainsi des expertises médico-légales et des
analyses chimiques, souvent longues, lorsqu'il s'agit de rechercher la
présence et l'action des poisons végétaux[26]. Il faut reconnaître
ainsi que, dans les hôpitaux, les médecins se refusent, en général,
à délivrer des rapports sur l'état des malades, afin de ne pas être
appelés plus tard à en affirmer ou à en défendre le contenu devant
le juge d'instruction ou aux débats d'audience, dans le pêle-mêle
des témoins et les irritantes discussions en public, à l'égard de
confrères, produits sans étude, à la dernière heure, pour se prononcer
sur une cause, dont ils n'ont pu apprécier, ni réunir tous les éléments
si divers, si variés, si complexes, si épars. Il est enfin une autre
cause de retard qu'il importerait de faire disparaître et qui jure,
avec la rapidité des communications, par la voie des télégraphes et
des chemins de fer. Nous voulons parler de l'exécution des commissions
rogatoires par la voie diplomatique. De Paris à Bruxelles une lettre
met _au maximum_ douze heures, une commismission, adressée, par
l'entremise du Ministère des affaires étrangères à la capitale de la
Belgique, n'en reviendra exécutée qu'après un délai, en moyenne, de
deux mois.
Avec les autres nations, plus éloignées, plus formalistes, comprenant
moins notre langue, notre législation, les lenteurs seront plus
considérables encore, surtout si, au lieu d'une simple audition
de témoins, il s'agit de saisir des pièces après perquisition, de
compulsoires et surtout d'extradition[27]. En cette matière, il est
indispensable d'énoncer, sur le mandat à exécuter à l'étranger, la
nature du crime ou des crimes poursuivis, les articles de la loi pénale
invoqués en France; quelques nations mêmes demandent la production
légalisée de la pièce, formant la plainte, comme s'il s'agissait là
d'accorder à une cause civile la sentence _d'exequatur_[28].
VII
LA CAUSE DES CRIMES A PARIS.
En recherchant la cause des crimes dans la capitale, en dehors des
mobiles qui agissent dans toutes les agglomérations d'hommes, on en
trouve de spéciales à Paris. Là se trouvent, en effet, réunis les
dépôts, accumulés en papier ou en métal, de toutes les fortunes,
publiques ou privées; là sont exposés en public, sans protection
ni défense, sous de fragiles vitrines, les diamants, les bijoux,
les billets de banque, les monnaies d'or et d'argent; là aussi sont
constamment ouverts les cercles, les bourses, les tripots clandestins,
où l'on se ruine rapidement ou bien l'on s'enrichit vite, des débits
de boissons capiteuses versent incessamment l'excitation, l'ardeur
passagère, l'oubli momentané, nécessaires pour une vengeance, pour
un meurtre, pour un suicide. Les salaires sont trop peu élevés, en
raison du nombre et des besoins de la famille; les garçons de recette,
les clercs, les comptables, maniant, à chaque instant, des valeurs
considérables, sans autre garantie ou sauvegarde que leur conscience,
leur probité, fragiles comme l'organisation humaine, ne sont guère plus
ni mieux payés que les ouvriers, qui, gagnent un salaire moyen de huit
francs, par journée de dix heures.
De là tant de chutes profondes, longtemps cachées, masquées par des
faux en écriture.
Nous avons dit aussi que l'on avait imprudemment accordé la permission
de fermer, après une heure du matin, les cafés, restaurants, cabarets;
mieux eût valu, a-t-on ajouté, dans l'intérêt public et privé, en
prescrire l'ouverture, jour et nuit, dans la vue de sauvegarder, en
chaque quartier, les bourgeois imprudemment attardés et les agents en
tournée.
Les attaques nocturnes, devenues si fréquentes, auraient été ainsi
forcément désarmées devant des refuges, toujours éclairés et
fréquentés. Quoi qu'il en soit, il est certain que la tenue des
théâtres jusqu'à minuit, des restaurants, voisins des spectacles,
desservant les Halles, étaient sans inconvénient, parce qu'il y avait
là une circulation incessante et protectrice, et moins de dangers,
pouvant résulter de la solitude de la nuit, plus complète à mesure que
l'on s'éloigne du centre.
Les piquets de service, dans les théâtres, dans les bals, ont, après
leur longue et périlleuse faction, trop peu nombreux toujours, regagné
leurs casernes, les gardiens de la paix font leur évolution périodique
et prévue; eux passés, la ville appartient aux bandits, derrière chaque
carrefour aux aguets, et qu'un coup de sifflet a vite réunis.
Ajoutez à ces causes la facilité de se cacher dans des garnis, dont
les registres sont d'une vérification bien difficile, les logeurs
étant comme leurs hôtes de passage, absolument illettrés et d'une
orthographe, dépassant, pour les noms, toutes les fantaisies. De plus,
on a trouvé bon de supprimer à l'intérieur et à la frontière les
passeports, comme une garantie illusoire[29].
On voit par là que les malfaiteurs ont beau jeu et cependant l'on
s'indigne, une fois le crime commis, lorsque la police de sûreté,
malgré ses chefs vigilants et ses agents si intelligents, n'en a pas
immédiatement découvert et arrêté l'auteur. On ne songe pas à notre
pays, dont les frontières de terre et de mer sont si voisines et que
les chemins de fer permettent de gagner si rapidement.
On s'étonne qu'une arrestation préventive ait été ici opérée; là, on
demande pourquoi l'inculpé d'un délit n'a pas été maintenu en état de
détention, au lieu de s'occuper du fait en lui-même avec sang-froid;
l'opinion s'émeut, s'agite pour ou contre le prévenu, plus rarement
en faveur de la victime, à laquelle, sans la connaître, on décerne
volontiers tous les vices.
C'est à travers ces passions, ces exagérations que l'administration
et la justice doivent marcher, d'un même pas, vers un but commun et
social, qui est la recherche importante de la vérité. Les honnêtes
gens devraient y aider de toutes leurs forces, comme chez nos voisins
les Anglais, peuple essentiellement pratique, dont nous invoquons
constamment l'exemple, trouvant qu'il est probablement trop difficile
pour nous de l'imiter[30].
En dehors, en effet, de tant d'agressions nocturnes avec armes, suivies
de blessures, constatées, sans relâche ni trêve, il faut retenir les
attaques de vive force contre les agents, commises récemment aux Lilas,
au boulevard Montparnasse, où des dragons sont heureusement venus en
aide aux gardiens de la paix et au plaignant, hardiment maltraités et
écrasés, sous le nombre des Italiens.
Il faut suivre, sur un plan de Paris, ces meurtres, accompagnés
de vols, qui frappent des femmes isolées, des débitants de vins:
M. Schmidt, à Clichy; madame Lachaud, rue du Pont aux Choux;
madame Bazingeaud, à Romainville; M. Lecercle, à Saint-Mandé;
madame Garin, rue de Chazelles, auxquels il convient d'ajouter
les assassins, inconnus encore de madame Joubert, libraire, rue
Fontaine-Saint-Georges; et Foulloy, qui assomme, rue Fontaine au Roi,
son patron, M. Joubert, pour le dévaliser et dépenser, à Strasbourg, le
produit de son crime.
Ces faits indiquent qu'il n'y a pas eu là, suivant nous, inertie de la
police, mais, pour elle, une fois de plus, impuissance d'agir, à cause
de son petit nombre et de son cercle, trop étendu de surveillance,
inutilement et dangereusement développé.
C'est ce moment pourtant que des esprits, sans doute plus libéraux
qu'éclairés, choisissent pour demander le retrait de la loi du 12
juillet 1852, qui éloignait si sagement les repris de justice de Paris
et de Lyon, afin de ne pas faire, en même temps, de ces deux cités la
double capitale de l'émeute et du crime, un moment triomphants.
VIII
LES PRISONS DE PARIS.—EXÉCUTION DES PEINES. GRACES.
Il peut intéresser de constater la population des prisons de Paris:
Le département de la Seine possède huit prisons à Paris et une à
Saint-Denis, qui va, comme dépôt de mendicité, être transférée à
Nanterre.
Elles peuvent enfermer (en cellules ou dortoirs), 7,612 détenus.
Le dépôt de la Préfecture de police contient 95 cellules (hommes), 96
(femmes); il a été construit, en 1857, une infirmerie pour les aliénés,
quatre salles communes, pouvant recevoir 400 hommes et 100 femmes.
_La Conciergerie_, appropriée en 1854, renferme 75 cellules et 250
places pour les prévenus de contraventions.
_La Petite-Roquette_, construite en 1835, pour les jeunes détenus, peut
recevoir 515 individus.
_La prison de la Santé_ date de 1864; on y compte 800 cellules et 817
places en commun.
_Mazas_ fut construit en 1846, et possède 1,230 cellules.
_La Grande-Roquette_ date de 1836; on y envoie les repris de justice,
les condamnés pour rupture de ban, les condamnés à mort. On y compte
259 cellules et 200 places en dortoirs.
_Saint-Lazare_ date du quinzième siècle; elle sert de maison d'arrêt,
de correction et de prison administrative pour les femmes. Le chiffre
des détenues est de 1,158 à 1,500, suivant les événements et les
saisons.
_La prison de Sainte-Pélagie_ date de 1651; elle reçoit les condamnés
pour délits de presse, les récidivistes; 817 lits, 54 cellules, le
reste en dortoirs.
_La maison de mendicité_ (Saint-Denis, bientôt à Nanterre) contient
1,200 pensionnaires.
Un autre dépôt de mendicité pour le département de la Seine existe à
Villers-Cotterets (Aisne).
Les peines ne reçoivent pas, en général, leur complète exécution; pour
un tiers d'entre elles, les motifs de commutation, partielle ou totale,
sont tirés de la nature même du fait, des antécédents des inculpés, des
influences recommandables, dont ils sont l'objet; enfin, il faut le
dire aussi, des limites imposées au budget, toujours en accroissement,
des prisons et établissements pénitentiaires; un fait remarquable
se produit aussi, c'est que pour échapper au régime rigoureux et
silencieux des maisons centrales, des réclusionnaires y commettent des
crimes, afin d'être dirigés sur la Nouvelle-Calédonie, qui leur ouvre
les perspectives d'un avenir plus doux, d'un travail moins pénible,
moins continu et aussi des chances fréquentes d'évasion[31].
Une réforme devra donc être, sur ce point, introduite dans l'échelle
des peines qui, en l'état actuel, ne répondraient plus à une gradation
nécessaire, pour l'intimidation[32].
Nous ne sommes plus au temps où Rodogune pouvait dire:
Comme reine à mon gré, je fais justice ou grâce.
Les souverains eux-mêmes doivent compte à leurs sujets de l'exercice
du pouvoir et ils sont justiciables, devant l'opinion et devant
l'histoire.
L'attentat d'Orsini (14 janvier 1858) avait, par des bombes
métalliques, jetées, sous la voiture de l'Empereur et de l'Impératrice,
devant l'Opéra, atteint 166 personnes, frappées de 511 blessures
mortelles ou graves.
A la suite du procès, suivi devant la Cour d'assise de la Seine, et
malgré l'éloquente plaidoirie de M^e Jules Favre, Orsini, Pièri, Gomez
furent condamnés à la peine de mort et Da Silva à la peine des travaux
forcés à perpétuité, en laquelle fut, sur la demande de l'Impératrice,
commué aussi l'arrêt concernant Gomez.
Lors de la discussion, qui eut lieu aux Tuileries, au Conseil des
ministres, auquel avaient été appelés les membres du Conseil privé, le
général Espinasse, ministre de l'intérieur et de la sûreté générale,
combattit et entraîna l'opinion de ceux qui voulaient une commutation
de peine, pour Orsini et Pièri, en se fondant sur ce motif que:
l'Empereur n'ayant pas été frappé, n'avait pas ici le droit de gracier
des _meurtriers étrangers_, qui avaient, dans un guet-apens, fait
couler le sang de citoyens Français; cet avis prévalut.
Le nombre des condamnations à mort augmente dans tous les départements,
comme pour en témoigner ici hautement la situation effrayée. _Le jury
veut_[33], espère une répression nécessaire, attendue. En même temps,
les grâces suivent plus nombreuses, presque toujours inexplicables et
toujours inexpliquées (Assises du Rhône [parricide], de la Seine, du
Nord, de la Gironde, de la Haute-Vienne). Empoisonnements, assassinats
ayant suivi ou précédé d'autres crimes, commis par des repris de
justice, dans des circonstances horribles, toujours graciés. Pourquoi?
Mystère?
Il paraît qu'il n'y a plus de Pyrénées, car, en Espagne, le nombre
incessant des grâces accordées en 1880, aux condamnés à mort, inquiète
aussi les populations.
Les bandits y puisent un encouragement croissant, dans cette indulgente
faiblesse du gouvernement débile.
La loi d'amnistie, récemment votée et exécutée, a été une mesure
essentiellement politique, et le gouvernement, qui l'a présentée, avec
ce caractère, a pu, à peine jusqu'à présent, bien apprécier si les
effets ont été en rapport avec le but, par lui rapidement poursuivi et
obtenu des Chambres.
S'il nous faut parler du _régime cellulaire_, appliqué chez des nations
voisines, en Angleterre, en Belgique, notamment dans les _Prisons
de Louvain_, nous devons dire que l'élévation des dépenses qu'il
entraînerait (4000 fr. en moyenne par cellule), n'a pas jusqu'ici
permis de l'étendre en France, à beaucoup de prisons, bien que la durée
des peines ainsi subies, dans l'isolement, ait été diminuée dans une
certaine proportion. Des colonies agricoles, tentées en Corse, n'y ont
pas réussi, pour diverses causes, dans lesquelles l'insalubrité du
sol a été invoquée. Sur le continent, malgré les intelligents efforts
de l'administration, il faut reconnaître que l'enfant de Paris, fait
plutôt pour la vie de l'atelier, se plie difficilement à la vie des
champs[34] plus salubre pourtant.
Là aussi les sociétés de patronage, pour les libérés, doivent être d'un
précieux et continuel secours, afin de surveiller, d'employer et de
ramener au bien des natures mobiles et ignorantes.
Dans cette tâche immense et bien complexe, parce qu'elle comprend
l'humanité, avec ses faiblesses, il faut que tous se mettent résolument
à l'œuvre, parce qu'il s'agit de conjurer un péril commun et menaçant.
LA DÉBAUCHE A PARIS
I
ANTIQUITÉ DE LA DÉBAUCHE.—CHARLEMAGNE.—ORDONNANCES
SOMPTUAIRES.—ORDONNANCE DE SAINT-LOUIS (1259) CANTONNANT LES
PROSTITUÉES.—(1242) ORDONNANCE PERMETTANT AU ROI DES RIBAUDS
DE PRÉLEVER UNE DIME SUR LES FILLES.
Nulla fèrè causa est in quâ non femina litem
Moverit...
(Juvénal, satire v.)
Où est la femme? (_Un juge d'instruction._)
La débauche est vieille comme le monde[35]; elle se trouve au berceau,
comme au déclin de toutes les sociétés humaines; les religions, comme
les histoires et les législations en font foi[36].
En Grèce, vingt-deux classes de courtisanes desservaient, en leurs
groupes sympathiques, les vingt-deux branches de la volupté; elles
étaient les prêtresses[37] inspirées de la Vénus impudique. C'étaient
la Fellatrice, coquette, trompant le désir, pour en prolonger les
brûlants accès; la Tractatrice, venant de l'Orient parfumé où les
plaisirs, qui font rêver, sont en honneur; la Subagitatrice, fille
de Lesbos; la Lémane, avec les voluptés, douces et chatouilleuses;
la Corinthienne, qui pourrait les remplacer toutes; l'agaçante
Phicidisseuse, aux dents dévorantes et lutines, dont l'émail semble
intelligent; enfin, la brillante et fougueuse Propétide, qui montre,
en fuyant, les trésors qu'elle ignore elle-même, et qu'elle offre aux
autres de contempler d'un œil enivré, de flatter d'une main caressante.
Paris, la grande Babylone, possède et exhibe encore les mêmes variétés,
cultivées avec un art singulier, comme toutes les primeurs du vice[38].
Remontons à la législation ancienne. La débauche est donc bien vieille;
mais elle sait cacher ses rides sous le fard, se noircir les yeux,
sourire, et raccoler force victimes. Elle suit une route parallèle
à la marche progressive, qui pousse en avant les peuples; dans les
sociétés, l'importance qu'elle acquiert, est de plus en plus grande,
et lassée pour ainsi dire de régner sur les hommes, elle veut étendre
son empire sur les arts. La peinture consacre ses toiles à ses scènes
de volupté, la littérature lui donne grandes et petites entrées dans
les journaux, dans les romans, dans les théâtres, la voilà qui étend
sur tout ses mains avides; il faut compter avec elle. Aussi ne peut-il
pas être sans intérêt de suivre cette course, de marquer ces étapes,
de voir quels moyens ont été, tour à tour, et toujours inutilement
employés, pour placer, devant elle, des barrières, sans cesse
renversées.
Nous avons pensé qu'il serait curieux de passer en revue les défenses,
essayées dans le dessein d'arrêter la luxure, l'amour de la débauche;
et, fouillant dans l'arsenal où sont déposées les armes émoussées, nous
avons voulu arriver jusqu'au temps présent.
Lointain est le moment où les rois frappaient les courtisanes d'une
main, non gantée de velours.
En comparant les anciennes ordonnances aux règlements nouveaux, on ne
peut manquer de trouver intéressantes ces recherches et d'en tirer
peut-être plus d'un enseignement.
Que de chemin parcouru depuis le temps où le Lévitique flétrissait,
comme une infamie, digne du dernier supplice, les crimes contre nature,
chantés à Rome et à Athènes par les poètes. Aujourd'hui, moins sévères
qu'aux jours primitifs, moins indulgents qu'Horace et Virgile, nous
prenons en main le Code pénal et disons: Art. 330 et suivants: Ce
délit est réprimé lorsqu'il est accompagné de violence, de publicité,
qu'il est exercé sur des mineurs de treize ans; ou par un ascendant
sur un mineur de plus de treize ans, non émancipé par le mariage, on
lorsqu'il y a enfin habitude de proxénétisme, pluralité de victimes et
d'actes impudiques. Oui, le vice persiste, le mal grandit; que faire? à
l'histoire à prendre la parole!
Sans chercher des exemples aux époques où les règlements, les
ordonnances se suivent sans ordre et se contredisent, ouvrons cette
instructive série de documents à l'heure où véritablement tout
s'organise.
Charlemagne, ajoutant aux peines, prononcées par ses prédécesseurs,
ordonna (800) que: le propriétaire, chez lequel, se prostitueront des
filles de mauvaise vie, les portera l'une après l'autre, sur la place
du Marché, pour y être fustigées. S'il refuse, il sera lui-même frappé
de la même peine.
Les guerres augmentèrent les débauches et saint Louis les réprima par
la sévérité de son ordonnance de 1254.
Les ordonnances royales alors cantonnent les prostituées, dans certains
quartiers de Paris, leur défendant de résider ailleurs, sous peine de
confiscation, ni louer maisons et défendant à tous propriétaires de les
recevoir ou loger en autres quartiers.
Défense de se trouver dans leur bordel ou clapier, après sept heures
sonnées, sous peine de prison et d'amende arbitraire.
Défense de porter sur leurs habits, de l'or, de l'argent, des perles,
du jais, des broderies, des fourrures, des collets renversés, des robes
à queues traînantes, des ceintures dorées et autres ornements, que
pourraient porter les femmes d'honneur, à peine de confiscation desdits
habits et d'amende arbitraire.
Défense à toutes personnes de produire des femmes prostituées, à peine
du pilori, d'être marquées d'un fer chaud et bannies (Ordonnances de
1395, de 1415, 1420, 1426, 1480; _Delamare_, 21 825, Fr.; _Bibl. Nat.
manuscrits_).
Marguerite de Provence, la reine de France, digne femme de saint
Louis, allant à l'offrande, après avoir touché de ses lèvres la patène
consacrée, se retourna, selon l'usage de la primitive Église, pour
donner le baiser de paix à sa voisine. Elle embrassa une dame de riche
costume, de belle et haute apparence, qui n'était autre qu'une ribaulde
folieuse (_Bibl. Nat._, _manuscrits français_, 13635, _Fr. supp._,
4945).
De là serait venu le proverbe:
Bonne renommée
Vault mieux que ceinture dorée.
A Paris, dès 1259, par les ordonnances du bon roi saint Louis, les
prostituées étaient cantonnées, dans certains quartiers: la Cité,
la rue Glatigny, rues de Mascon, de la Boucherie, du Clos-Breuneau,
Froidmanteau, Robert de Paris, Baillehoe, de Tion, Chapon, de
Champfleury.
Les règlements se succèdent, mais toujours impuissants. Le 3 février
1368, le roi Charles défend: qu'on tienne doresnavant bordeau, rue du
Chapon, près le cimetière Saint-Nicolas-des-Champs. On forniquait même
dans le cimetière des Innocents, nous apprend un chroniqueur indigné.
Le 8 janvier 1415.—Ordonnance du prévôt de Paris reproduisant, pour les
prostituées, les mesures édictées par saint Louis, sous peine d'être
brûlées d'un fer chaud, tournées au pilori, mises hors la ville.
Défense aussi de porter or, argent, boutonnières d'or et d'argent sur
les habits (_Livre rouge_, vieil du Châtelet).
Malgré les sévérités des ordonnances royales de saint Louis (1259),
du roi Charles (3 février 1368), du prévôt de Paris (8 janvier 1415),
les lupanars confinaient aux salles des cours et détournaient les
étudiants. Guillaume Breton (_Philippidos._ Lib. I), nous révèle ces
malsaines habitudes, qui ne respectaient même pas les cimetières. (_La
Taille de Paris_, 1292.)
Au treizième siècle, dans une enquête suivie à Douai, le procureur de
messieurs du Chapitre de Saint-Amé répudie le témoignage de Waghe le
Vaut, produit par les échevins, parce qu'il est homme de mauvaise vie,
qu'il est nommé en ceste ville, roi des ribaulds, tient femmes folles,
qui sieent èsbordiaux et waguent en péchié de leur corps.
En 1242, une ordonnance des échevins de Douai porte que les jeux de
dés, breleng, boules et autres étant interdits au roi des ribaulds, il
percevra, à l'avenir, sur chaque femme de folle vie, demeurant à Douai,
en estuves ou en bourdel, pour bienvenue, pour la première fois, deux
gros; sur chacune de ces femmes, par mois, un gros; si elles changent
de maison, en ville, un gros; sur chaque individu hébergeant ou
soutenant telles femmes de folle vie, un gros chaque mois; sur chaque
femme d'estuve ou de bourdel, à la saint Pierre, un gros, et à la fête
de saint Rémy, un gros; sur les femmes mariées, filles ou meskines,
qui mésuseront de leur corps, ledit roi pourra prendre, à son profit,
le mantel ou chaperon; de même, l'habit du ladre, venant habiter la
ville sans permission. (_Archives de Douai._ Layette, 34, armoire 7,
cartulaire B.)
II
APPARITION DU MAL VÉNÉRIEN (SENTENCE DE MOISSAC,
1303).—ACCROISSEMENT DES MAISONS DE FILLES.—ORDONNANCE DE
CHARLES VI (1420) INDIQUANT CERTAINS QUARTIERS POUR LES
PROSTITUÉES.—ARRÊT DU PARLEMENT (1496) POUR ARRÊTER LES
PROGRÈS DE LA CONTAGION.
D'après une sentence consulaire de Moissac (relevée par l'historien
de cette ville, M. Lagrèze-Fossat), dès 1303, la femme Naude, épouse
de Bernard Dagen, procédait, comme mineure, avec l'assistance de son
curateur Guiraud Alaman contre la Lombarde, femme de Bernard Marin;
cette dernière est condamnée à cinq sols de Cahors et à cinq sols
tournois, pour avoir appelé la demanderesse vilainement atteinte d'une
maladie honteuse[39], ce qui était une calomnie, bien entendu.
Un des premiers actes de Hugues Aubriot, nommé prévôt de Paris, fut
d'aller visiter tous les bordeaux de Paris (1367)[40].
Cette utile inspection a été renouvelée, de nos jours, par des
administrateurs très pénétrés de l'accomplissement de leurs devoirs, et
suivie d'une haute approbation sur la tenue du lupanar le plus élégant
de Paris.
L'Église elle-même, alors[41], n'avait qu'une molle indignation, pour
le voisinage des belles pécheresses, confinées dans les maisons de
débauche.
Au quinzième siècle même il fut dit que: les chanoines de la paroisse
Saint-Merry avaient intérêt que les bordeaux restassent, dans les
immeubles avoisinant l'église, parce qu'ainsi leurs loyers et rentes en
valaient mieux.
Le 18 juin 1367, le Parlement, sur l'appel de Jehanne-Lapelletière,
ordonne qu'elle videra d'ici à la fête de Saint-Lazare la rue
Coquatrix, qui est foraine[42], et où il y a un bordel, de si
longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire.
3 février 1368.—Lettre du roi Charles au prévôt de Paris, interdisant
les bordeaux rue Chapon, rue Beaubourg, Simon Langevin, des Jongleurs,
de Simon le Franc, de la Fontaine-Maubuée, ni autour Saint-Denis[43].
Les ordonnances de Charles VII (14 septembre 1420) et arrêts du
Parlement rendus en conséquence, défendent aux filles de loger ailleurs
que dans les rues de l'Abreuvoir, de Mascon, de la Cour Robert de
Paris, Baillehoë, Chapon, rue Pavée, à peine de confiscation, prison.
Leur fait défense aussi de tenir cabarets.
Hugues Aubriot, le 10 octobre 1368, défend de faire grandes poulaines
par vanité et mondaines présomptions. (_Bibliothèque nationale,
manuscrits._ Collection Delamare, 82).
Cette ordonnance demeura stérile, et, en 1485, Charles VIII défend aux
gens, non nobles, de porter veloux et drap de soye.
Le 28 février 1375, le Parlement de Paris, statuant sur appel d'une
sentence du Châtelet, condamne au pilori des Halles, avec une couronne
de parchemin sur la tête, portant ces mots, en grosses lettres:
_Faussaire_, Agnès Piédeleu, _maquerelle publique_. (_Archives
nationales. Section judiciaire._)
Des lettres sont accordées, le 28 juillet 1830, au duc d'Anjou, pour
ôter un lupanar, proche de son hôtel (_Ordonnance du 3 août 1387_,
reproduisant de précédentes prescriptions inexécutées).
Les parentés les plus hautes ne préservaient pas les contrevenantes et
la nièce de M. le premier Président de Popincourt est interdite de la
ville et prévôté de Paris (21 juin 1483), pour faits de débauche.
Le registre de la ville d'Amiens énonce une décision du 9 décembre
1485, prescrivant que les filles de vie malvaise et dissolute y
porteront pour enseigne, une aiguillette rouge de quartier et demi de
long, sur le brach dextre, au-dessus du queute, sans qu'elles puissent
avoir mantils ou failles, pour couvrir ladite enseigne, ni porter
chayntures d'or et d'argent, sur peine de confiscation et bannissement.