L’Herzégovine.--La route de Sérajewo à Mostar.--Le service de
diligences.--Mostar.--Souvenirs héroïques.--De Mostar à Metkovitch.--La
vigne et le tabac.
Tandis que la Bosnie est la partie la plus productive, mais aussi
quelque peu prosaïque, des pays occupés, l’Herzégovine, avec ses rochers
inaccessibles, ses cimes couvertes d’une neige éternelle, ses forêts
infinies dont les lisières se reflètent dans les flots bleus de
l’Adriatique, représente le côté romanesque de la nouvelle conquête
autrichienne. Si une excursion en Bosnie est fructueuse en
renseignements pratiques sous bien des points de vue; si elle se
recommande à tous ceux qui veulent étudier les ressources d’une contrée
jusqu’ici à demi barbare, l’Herzégovine offre aux voyageurs d’autres
sensations. Ici, la nature lui arrache à chaque étape de nouveaux cris
d’admiration, d’étonnement et parfois de terreur.
Le paysage n’a rien de petit ni de banal, il est sauvage et grandiose;
partout ce cadre énorme, ces sites tourmentés, semblent créés pour y
laisser mouvoir à l’aise des Titans toujours prêts à soulever des blocs
de granit et à se les jeter à la tête. C’est encore le pays béni des
Nemrods, non pas des chasseurs et amateurs qui considèrent leur fusil
comme un couteau de boucherie et dont le but est atteint dès qu’un
certain nombre de bêtes abattues figure au _tableau_. Je parle de ces
chasseurs passionnés dont le prince héritier d’Autriche vient de tracer
la silhouette dans son livre _Jagden und Beobachtungen_[4]. Pour ceux-là
leur exercice favori c’est réellement, comme on l’a dit, l’image de la
guerre; il leur faut de nombreux périls, des obstacles accumulés, de
longues marches, des privations, la poursuite d’animaux fauves et
féroces, qui en se retournant pourraient, d’un coup de dent ou d’un coup
de patte, anéantir le chasseur au lieu d’être détruits par lui.
[4] Un fort volume chez Kunast, libraire de la Cour, Hohenmarkt,
Vienne.
Des oiseaux de proie planent au-dessus des blocs de rochers; les aigles
se perdent dans les nuages, et les vautours au sinistre battement
d’ailes viennent chercher leur proie--lorsque la faim les
talonne--jusque parmi les troupeaux qui paissent dans la plaine. On voit
alors l’énorme oiseau fondre comme un aérolithe vivant au milieu des
brebis; il a choisi la plus belle et la plus grosse, et il l’emporte
dans ses serres avant que les bergers, stupéfaits, aient songé à
accourir.
Mais ces rois des airs ont également leurs ennemis, leurs persécuteurs
acharnés. Ceux-là se rient de tous les obstacles, des plus hautes
montagnes, des aspérités de terrain; ils grimpent comme s’ils étaient
chez eux, dans leur maison, le long des rochers nus, et tout à coup ils
apparaissent au-dessus des aires taillées dans les pierres et enlèvent
du nid les aiglons, tandis que les parents cherchent au loin la proie et
bravent le soleil en regardant ses rayons en face.
Dans cette même Herzégovine, il est d’autres tableaux plus doux et qui
vous frappent par des impressions différentes. Dans la vallée, vous vous
trouvez en admiration devant un véritable tableau méridional. Vous êtes
dans l’antichambre de la belle Italie: les buissons d’oliviers, les
figuiers, les oranges et les citrons suspendus aux arbres, la flore
colorée et luxuriante, tout vous parle des pays chauds, du Midi béni. Et
dans ce décor apparaissent des hommes à tournure fière et martiale,
toujours armés, au regard provoquant; des femmes d’une correction de
traits qui rappelle à la fois la pureté grecque et la finesse
vénitienne.
Mostar, que l’on atteint facilement de Sérajewo par une belle route
carrossable qui traverse un paysage très accidenté, n’a pas l’aspect
vivant et grouillant de la capitale de la Bosnie: c’est une ville d’un
caractère essentiellement oriental, dont les maisons sont de grandes
constructions en bois assez irrégulières, au milieu desquelles on voit
s’élever quelques tours et plusieurs bâtiments à l’européenne destinés à
loger l’administration et les troupes. La garnison est assez nombreuse
et supporte avec philosophie et entrain cette sorte d’exil qui lui est
imposé et qui cependant est un Eldorado, comparé aux postes d’enfants
perdus dans les _blockhaus_ qui bordent la frontière du côté du
Monténégro. Le service est là plus dur que n’importe ailleurs; les
soldats, isolés de tout contact avec le monde extérieur, sont sur le
perpétuel _qui-vive_; s’ils sont envoyés en patrouille dans les
montagnes, obligés de parcourir des sentiers qui ne sont faits pour être
foulés par aucun pied humain, c’est une distraction, une diversion
pénible et périlleuse, il est vrai, à cette claustration à laquelle les
soldats enfermés dans les fortins sont condamnés. L’autorité militaire
supérieure tient compte de cette situation, et l’on renouvelle le plus
souvent possible les petites garnisons des blockhaus; on transporte ces
troupes ailleurs, avant que le spleen et la nostalgie aient causé leurs
ravages.
La grande ressource agricole et industrielle à la fois de l’Herzégovine,
la seule en quelque sorte, c’est la culture du tabac. Elle existait déjà
à l’époque des Turcs, mais à l’état d’embryon, et les procédés en usage
étaient tout à fait rudimentaires. L’Herzégovien a toujours eu la
passion de fumer, et il a toujours trouvé moyen de suffire à ses
appétits de consommateur de tabac, mais rien au delà. Aujourd’hui, il ne
s’agit pas seulement de planter du tabac pour la consommation, mais pour
gagner quelque argent. Depuis l’établissement du régime austro-hongrois,
l’État s’est réservé le monopole de la vente du tabac. Pour la culture
il a introduit d’abord un système de primes pour ceux qui obtiennent les
meilleurs résultats et qui apportent le plus de soin à ce travail;
ensuite le tabac à l’état brut est payé un très bon prix et comptant au
cultivateur par la régie, qui, après avoir pris livraison des feuilles,
les expédie, convenablement séchées et protégées contre les intempéries,
aux deux fabriques de Sérajewo et de Mostar, qui, créées depuis peu
d’années seulement, sont en pleine activité. L’organisation de ces
manufactures est conforme à celle des meilleurs établissements du même
genre que possède l’Europe. Les machines ont été commandées d’après les
derniers modèles, les directeurs sont des gens du métier et les
contremaîtres ont fait un stage dans les premières manufactures. La
discipline la plus parfaite règne parmi les ouvriers et même parmi les
cigarières, dont l’aspect, le costume, sont aussi pittoresques que ceux
des figurantes dans _Carmen_, mais fort heureusement on n’a pas eu
jusqu’à présent de scandales ni de rixes à signaler, causés par un
brigadier don José. Ces jeunes filles (il n’y a guère que des ouvrières
de quinze à vingt ans) n’appartiennent pas à des familles misérables,
elles pourraient à la rigueur se passer de leur salaire. Lorsqu’elles
touchent leur semaine, elles se hâtent de convertir les billets de
banque de l’administration en pièces d’argent ou en pièces d’or trouées
des deux côtés; elles les enfilent comme des grains de chapelet et en
forment de cette façon un collier à deux, trois ou quatre rangs,
qu’elles portent autour du cou par-dessus leur robe. Ce sera là leur dot
lorsqu’elles se marieront. Aussi ces jeunes filles sont roses et
gaies--même lorsqu’elles ne sont pas jolies, ce qui est pourtant le cas
bien souvent. Elles chantent des mélopées un peu monotones et d’une
poésie sauvage, qui célèbrent les hauts faits des héros de la montagne
ou quelques douces prouesses amoureuses. Mais ces chants sont dits à
demi-voix; ils s’élèvent dans l’air des vastes ateliers comme un
susurrement, car les surveillantes sont là et ne toléreraient ni
scandale, ni bruit troublant l’ordre qui doit régner partout dans les
manufactures de l’État.
C’est un plaisir pour tout fumeur que de contempler les différentes
sortes de tabac que les fabriques de Mostar et de Sérajewo vous livrent
avec le produit des feuilles recueillies en Herzégovine. Il y en a une
dizaine d’espèces, depuis le tabac couleur thé de Chine jusqu’au
«Kallay», qui est du plus beau blond, d’un blond vénitien; on dirait des
chevelures empruntées à un portrait de patricienne signé par le Titien.
La régie autrichienne et la régie hongroise commencent déjà à
s’approvisionner de tabac herzégovien. C’est en ce moment la plus forte
recette du budget des provinces occupées, et le chiffre grossira encore
certainement lorsque les tabacs de cette nouvelle régie seront exportés
et qu’ils seront appréciés comme ils le méritent par les fumeurs de
l’Europe entière.
L’Herzégovine offre aussi des vestiges de la domination romaine, que
l’on peut comparer aux travaux que vient d’élever partout le génie
autrichien.
Il y a notamment deux ponts sur la Narenta, le principal fleuve: l’un à
Mostar même, et l’autre à Balja. Le premier de ces ponts présente un
aspect des plus animés les jours de foire, parce que les populations si
diverses, si bariolées de l’Herzégovine envoient leurs représentants en
grand costume, armés jusqu’aux dents, qui viennent pour acheter et
vendre des chevaux, des bœufs, des moutons, ou même pour parader sur la
place publique et se montrer.
Puis, au trot de leurs petits chevaux secs et maigres, mais qui
connaissent si bien les sentiers montagneux, ils regagneront leurs aires
voisines de celles des aigles, ou les cabanes de pierre qui leur servent
de logement. Il en est qui chevaucheront jusque sur la frontière du
Monténégro, où ils vivent dans l’éternelle espérance du cri de guerre
qui doit les appeler à la bataille soit contre les musulmans, soit
contre les chrétiens. Tout adversaire leur est bon, pourvu que la poudre
parle et que leurs instincts de bravoure puissent briller.