Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons
dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.
Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la
beauté, avec lui pour guide.
Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands
traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait
comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.
Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse
des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne,
si près de la nature et de la vérité.
Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore;
voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que
son cœur est maître du mien.
--Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous
reverrai-je?
Demain peut-être, je lui dirai adieu!
1er août 189 .
Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le
télégraphie de la Sorbonne.
Oh! il m’aime, comment douter maintenant!
Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai
froid; toute ma jeunesse crie vers lui.
Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages
comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du
jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes,
des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me
suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de
ne point délier ces lèvres que j’adore.