Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai
vécu de ma douleur.
Je l’aime, je l’aime follement.
Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
Je l’aime!
L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si
tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il
tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste
seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses
yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour...
Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est
impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me
regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai,
il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes
solitaires que nous avons versées!
Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les
liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut
l’instrument de la Destinée.
Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux;
peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite?
Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière.
1er juin.
Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au
seuil de cette École.
Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les
premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est
levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais
d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes
couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis
traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au
baiser.
Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille,
le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort
est un jour éternel.
La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le
jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé?