_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules
Ferron._
«Madame,
»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport
confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous
ma surveillance.
»Le voici.
»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la
discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent,
madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces
demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et
leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une
fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent
ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez,
madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement.
»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir
aboutir la conversion que j’ai entreprise.
»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes:
» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son
ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine
que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École.
»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour
l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme
d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi.
»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait
de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle
aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.
»Comptez, madame, sur ma vigilance.
»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu
trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet
d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter.
»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien
l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas
surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé
ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié
Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec
elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude.
»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré
les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui
administre tous les jours que Dieu fait. Enfin!
»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune
fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la
manne stoïcienne.
»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante
d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.
»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un
sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon
cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment
intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux
principes découverts.
»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie.
Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de
l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir
de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et
ne se retrouve pas.
»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent
marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de
perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y
aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une
révoltée.
»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention,
madame, sur cette élève qui est très cachottière.
»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec
un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut
épouser sans l’aveu des parents.
»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce
Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en
l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de
recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui.
»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des
répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller
les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits
indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame.
»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote.
»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame,
aucune tentative détestable ne s’est renouvelée.
»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut
nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de
grandeur morales, que nous poursuivons.
»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent,
depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique.
Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de
toute sa promotion.
»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître.
»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche
délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je
vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais
l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment
unique de respect et d’admiration pour votre personne.
»Veuillez agréer, etc.»