Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience
prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme
de Rosette, de l’âme de Perdican.
Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à
la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et
moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour
les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en
silence.
Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur
les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si
petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire.
Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de
Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent.
Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a
horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français.
Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire
Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_
laissassent leur ombre sur ma pensée.
Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si
délicat, d’un ami.
Fin juin.
Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette
page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre
programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis
surprise!
Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée,
radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma
route.
Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma
carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six
quartiers de noblesse!
Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être
quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.
Ai-je bien profité de cette année de travail?
Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes
poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu,
de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse.
Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me
mettre dans mes meubles.
Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric
et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont
l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins.
Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes
meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma
maison.
Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un
_Manuel de l’École de Sèvres_.
Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps
d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation.
Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de
ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est
bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de
Guérin.
Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.
Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de
jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes
les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un
bien inestimable, la pureté.
1er juillet.
J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces
jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante,
avide d’atteindre à la perfection.
C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for
intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma
conscience, après une bonne action.
Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais
l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais
infaillible.
Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le
monde.
Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir,
doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la
malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu
mourir... parce qu’une leçon ne valait rien.
Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune
injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier,
cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit
le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre
professeur.
Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être
le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là
plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de
notre vie scolaire.
Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible.
Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs
ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des
évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M.
d’Aveline.
Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une
tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles.
Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est
moyenne, Berthe inégale.
En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre
Victoire Nollet et moi.