Une image:
En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un
trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes;
chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large
qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue,
passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le
parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau
l’imagination!
1er mars.
Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle
va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les
jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.
Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si
fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si
j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne
serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à
l’Enseignement.
A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a
confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa
sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il
y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois
cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves,
ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un
artiste!
Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple
et bon comme le fiancé de mon amie.