L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et
l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune
l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode
aujourd’hui.
Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal,
de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des
yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.
J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute
droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête,
comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de
tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un
joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.
Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis
partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée!
Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces
rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset,
j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu
fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore,
mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.
Quel coup m’a donc blessée?
La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent,
Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.
Alors?
Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est
pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec
moi-même.
C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de
mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses
nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort,
j’avance vers ce but, encore voilé.
Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que
tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.