20 novembre.

Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné

ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et

d’abandon; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me

tourne un peu.

Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements

aisés; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses

cheveux assez bas sur le front; des yeux bleus, clairs et sombres, où la

pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement,

quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie.

Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple;

ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien

à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit

rêve.

Tel qu’il est, il me plaît: il doit être bon, aimant, il sera fidèle à

Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons

câlines et sages de petite mère; si raisonnable, et pourtant si

passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de

l’artiste.

Car il est très, très artiste; Henri, (non, non, n’allons pas si vite),

M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression

prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne,

puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures

allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés!

Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante

d’art, «c’est très juste, c’est ça; votre œil sait très bien discerner

le beau, mademoiselle».

Et moi, au fond, d’être ravie.

Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg; mais par

avance, j’irai me documenter «de visu»; je ne veux pas avoir l’air trop

«béotien» devant nos chefs-d’œuvre.

M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal

d’un Dieu; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et

j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.

Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient,

cette journée délicieuse.

Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens

intéressants!!

Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt.

Les Sèvriennes · 第 50 / 222 题