15 novembre.

En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits,

les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement

rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer,

chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz

s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement

viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.

Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos

cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le

chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.

Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les

calorifères ne marchent plus!

Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées,

si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous

les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance,

qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps

encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.

--Voilà l’hiver.

L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle

dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres

blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc

ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être

stoïcienne!

Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés

de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme

une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir

la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites

s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient

détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim

de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs

fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa

gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et

tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.

Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en

sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.

Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder

la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette

perle, qui roule solitaire dans le firmament.

Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se

couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.

J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au

recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu!

Les Sèvriennes · 第 49 / 222 题