En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits,
les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement
rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer,
chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz
s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement
viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.
Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos
cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le
chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.
Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les
calorifères ne marchent plus!
Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées,
si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous
les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance,
qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps
encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.
--Voilà l’hiver.
L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle
dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres
blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc
ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être
stoïcienne!
Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés
de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme
une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir
la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites
s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient
détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim
de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs
fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa
gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et
tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.
Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en
sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.
Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder
la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette
perle, qui roule solitaire dans le firmament.
Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se
couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.
J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au
recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu!