Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir
danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand
couloir glacial.
C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même
salle.
La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un
piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux
murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur
la glace du parquet.
Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On
rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants
au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des
peines, des soucis de l’étude.
On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion
soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un
calorifère asthmatique.
Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les
sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de
maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.
Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en
cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres
apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines,
voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se
démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille
ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe,
dans un vertige de tournoiement barbare.
Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la
détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui
renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.
Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille
bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.
Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante
passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de
Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très
bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux
qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.
Je l’aime.
Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre
École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied
gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes
sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît
mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur
mystique, il est vivant de tout notre bonheur.
Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire
ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de
cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous
aurez été heureuse.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la
salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les
paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on
fait des chansons.
En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne
fille, Isabelle Marlotte.
Elle se chante sur un air connu:
Voici un émule de Platon
La digue la digue digue
La digue digue dong.
Jérôme Pâtre est son doux nom
La digue digue digue
La digue digue dong.
Il a toujours la bouche pleine
D’une langue qu’il tire gentiment
A chaque instant!
A chaque instant
Dans ses moments d’abandon
La digue digue digue
La digue digue dong
Il appelle les choses par leur nom
Digue digue digue
Sur sa chaise il s’met à genoux,
Ou bien tout d’bout,
Ou bien tout d’bout.
Et ça continue.
Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés,
applaudissent au passage, les:
Voilà le point, Mesdemoiselles!
Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de
Jérôme.--
J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne
sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur,
les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les
yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.
Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui
ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une
ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête
pour l’admirer.
Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment.
Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec
une élégance de fagots agités!
Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités
d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle,
en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille
au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas!
Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions
à la beauté mythologique:
«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu
d’algues aux dents.»
Fi le vilain.
A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme
Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie
meurt; l’ennui est roi de cette solitude.
Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes.
Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres
qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle
perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une
lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un
porche de tombeau.
Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences
nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain?
Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet
d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.
Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon
cœur frissonne, je me sauve.